La ballade silencieuse de Jackson C. Frank Thomas Giraud

Tu sais à quoi ça tient la vie, comment ça se balance entre deux accords en la mineur et en sol. On est en 1954 dans l’état de New York quand l’explosion ravage la salle de classe de Jackson, le feu s’empare de tout, du bois des murs, du poids des corps. Quinze vont y laisser leurs vies et surtout Donald, l’ami de Jackson.

Cela ne suffit pas à faire un livre, me direz-vous et vous aurez raison, mais ce qui est prodigieux dans ce récit roman, c’est que Thomas Giraud a réussi à y mettre de la chair, de la vraie entre les cordes de la guitare, dans le plus profond des cordes vocales de ce Jackson C. Frank dont je ne connaissais rien, et dont j’écoute désormais l’unique album en boucle.

Dire que la musique et la littérature sont deux sœurs qui se regardent l’une l’autre prend ici tout son sens, car la musique de l’écriture de Thomas Giraud a cette évidence quand on la confronte à la musique de Jackson. Alors, oui, c’est quoi cette histoire, celle de celui qui a juste été « the man next door », tout près de piquer la place d’un prix Nobel de littérature à la voix nasillante. L’histoire d’un homme aussi qui ne fera que frôler que le succès, car d’autres feront en sorte qu’il lui échappe.

Thomas Giraud a de la magie dans l’écriture, il nous convie dans le salon de Jackson, nous donne à lire ses doutes, ses tragédies, tous les drames qui ont ponctués son existence, dans la rythmique d’un arpège inquiet et d’une voix râpée. C’est juste beau, oui, juste beau…

Cliquez sur la couverture de l’album et partez faire un tour chez Jackson C. Frank!

Encore un truc, Thomas Giraud sera chez nous le vendredi 23 mars! On a hâte!

Publicités

avancez masqués Hélène Bonafous-Murat Éditions Le Passage

Étonnant et troublant que ce quatrième roman que publie Hélène Bonafous-Murat aux Éditions Le Passage. S’il y est beaucoup question d’art, c’est aussi à un autre questionnement que l’auteure nous invite à découvrir derrière tous les masques, qu’ils soient réels ou virtuels. Qui sommes-nous tous, quel est cet autre moi qui parfois va pousser des portes derrière lesquelles naissent d’autres tableaux, bien plus réels, faits de chairs et de fleurs, de violences et de désirs inavoués.

Quand Olivia Lespert, cette spécialiste d’art contemporain, se retrouve le jouet d’un homme dans une pièce aveugle, elle ne sait pas encore que le jeu auquel elle joue et qui lui procure des sensations intenses, va être le point de départ du basculement de son existence.

Qui était vraiment cette ministre de la Culture qui vient d’être assassinée? Qui est cet homme qui semble tout savoir de ses mouvements et qui lui écrit des sonnets équivoques?  Hélène Bonafous-Murat adore brouiller les pistes, rajoute des masques et des faux-semblants, nous entraîne à Marseille au MUCEM, où les trafics d’œuvres d’art se cachent derrière d’autres masques respectables. Ici, tout est fuite et retournement, car chacun des personnages à quelque chose à dissimuler. Étrange jeu du chat et de la souris dans ce monde de l’art contemporain où les faussaires jouent d’étranges partitions sur les corps abandonnés, « avancez masqués » est bien plus qu’un roman qui dénonce et se moque, il agit comme le révélateur de notre société malade de l’immédiateté, de ce rapport au temps et à la gabegie de l’information truquée. Hélène Bonafous-Murat arrache les masques de l’hypocrisie, et ça fait un bien fou!

Juste après la vague Sandrine Collette Editions Denoël

Ici, la collection  « Sueurs froides » où est édité le dernier roman de Sandrine Collette porte particulièrement bien son nom. Une vague gigantesque a submergé tout un monde et un vaste territoire. Une famille de neuf personnes, les parents et leurs sept enfants se retrouvent seuls dans leur propriété devenue une île. Peu à peu, la vie s’organise, mais l’eau continue de monter. Pour se sauver, il n’y a qu’une seule solution, partir vers des terres plus hautes. Mais leur barque ne peut contenir toute la famille. Il est décidé que trois enfants resteront là, avec cette promesse de revenir les chercher. Le récit s’articule alors autour de la survie de ces trois enfants, un peu éclopés, ainsi que la traversée de la barque et de ses occupants vers une hypothétique terre. Dans ce climat de fin du monde, de tempêtes énormes, de froid et de vent, Sandrine Collette nous entraîne, par son style haché, mais saisissant, dans une quête absolument dantesque, où les personnages se révéleront, les poussant jusqu’à l’extrémité  de leurs humanités dévastées. Alors, y aura-t-il une quelconque lueur pour briller dans les yeux de ceux qui auront affronté bien plus que des vagues? Vous ne pourrez le découvrir qu’en lisant ce prodigieux roman où, encore une fois, on reconnaît cette magie de l’écriture, la patte Collette!

Hélène

Débâcle Lize Spit Éditions Actes Sud

Ils sont trois et seulement trois à être nés en 1988 dans ce petit village de Bovenmeer. Eva la fille, Laurens et Pim, les deux garçons. A l’école, on les trimballera ensemble d’une classe à l’autre et c’est ainsi qu’ils vont se nommer  » les trois mousquetaires ». Ils grandissent, font les quatre cent coups jusqu’à cet été où la folie de leurs adolescences mal dégrossies va les conduire au delà de leur petit monde clos.

La couverture raconte très bien ce roman, cette petite fille qui croit être une femme, dans un corps qui hésite encore à se transformer, va jouer aux jeux pervers des deux autres. Où est la frontière dans ces jeux adolescents quand le rire se transforme en rictus de peur, en violence sans contrôle.

Quand le temps a fait son œuvre, il suffit d’un rien pour ranimer les vengeances froides. Eva va revenir au village… Toujours se méfier de la glace, elle brûle parfois bien plus que le feu…

Une longue impatience Gaëlle Josse Notabilia

C’est l’histoire d’un enfant qui s’en va devenir un homme, Louis. C’est l’histoire d’une mère qui va attendre son retour, Anne. Elle lui écrit les fêtes qu’elle organisera pour son retour. Elle le sait parti sur les cargos à tourner autour du monde, elle lui écrit aux bons soins de… Le temps passe et Anne raconte cette vie jusqu’au départ de Louis, tout ce qui a conduit à ce jour où il n’a pas reparu. Dans ce nouveau roman, Gaëlle Josse va encore fouiller le fond de l’âme humaine, celle d’Anne bien sûr, mais aussi celui d’Étienne, le pharmacien qui épousera la veuve Le Floch et son rejeton de Louis. De sa petite maison d’ouvrière jusqu’à la maison de maître, c’est bien plus qu’une échelle sociale qu’Anne gravira, nous dira dans un souffle qu’il faut bien plus qu’un coup de ceinturon pour que Louis ait mis l’océan entre eux.

Encore une fois, Gaëlle Josse nous émeut et nous fait mesurer la fragilité des sentiments, la douleur de l’absence, le poids immense des conventions, dans cette langue de dentelle qui n’appartient qu’à elle.

Pactum Salis Olivier Bourdeaut Editions Finitude

Après le fameux « Bojangles » qui a fait danser la France entière et même au-delà en 2016, Olivier Bourdeaut nous livre son second roman, qui, s’il n’a rien à voir avec le premier, confirme son talent de raconteur d’histoires. Et qu’y a-t-il de plus jouissif qu’un romancier qui nous emmène sur les chemins de traverse de l’écriture avec une verve et une jubilation  qui se lit tout au long du roman.

Nous sommes dans les marais salants où Jean, le paludier taciturne, vit retiré dans son monde. Quand lui arrive sur le paletot, au volant de son bolide, Michel, agent immobilier sans foi, ni scrupules.

De ces deux vies qui se confrontent, s’affrontent, s’aiment et se haïssent, Olivier Bourdeaut réussit un roman solaire où les ombres trahissent les remords, où les silhouettes des deux protagonistes s’allongent vers la nuit. Dans une langue mieux maîtrisée et fleurie que dans « Bojangles », l’auteur nous livre un roman noir où, derrière ce pacte de sel signé par Jean et Michel, se cachent des secrets qui, comme la fleur de sel qui éclot au matin dans les œillets, affleurent au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Pactum Salis se déguste comme un bonbon sucré jusqu’à l’acide fiché en son cœur!

Souvenirs dormants Patrick Modiano Gallimard

En clair obscur

Lire Modiano, c’est accrocher des étoiles dans le ciel, alors que l’on sait qu’elles sont là depuis des milliards d’années. C’est accepter de se perdre dans un Paris qui n’existe plus, sauf dans sa mémoire. Sauf aussi dans la nôtre. Depuis « La place de l’Etoile », Modiano poursuit un rêve.

Ce n’est pas un roman et c’est du théâtre, mais est-ce dans la pièce de théâtre que le rideau s’ouvre ou ailleurs. Il faut mêler les deux textes, tant ils se répondent l’un à l’autre dans cette gémellité des mots et des temps. Ici, tout est incertain. Qui est ce Jean dans « Nos débuts dans la vie » sinon Patrick Modiano ? Il ne se cache pas, il s’amuse à brouiller les pistes, ce débutant écrivain qui oscille entre la volonté d’être lu et ce manuscrit menotté à son poignet. Un résumé flagrant de cet homme d’un autre siècle, celui des cafés enfumés aux zincs lustrés par les manchons des ouvriers, les vestes des dandys aux cigarettes longues et mentholées, les rues éclairées de lampadaires plongés dans des halos de brumes ouatant l’air, quand des femmes aux yeux perçants accompagnent le jeune homme qu’est alors l’auteur dans ces endroits improbables, ces « Souvenirs dormants », renaissant sous sa plume, plus de cinquante années plus tard.

Lire Modiano, c’est accepter les silences. Accepter de se perdre le long des avenues de Paris, ressasser encore et encore le nom des dames qui l’accompagnent, comme autant de muses et de bâtons de marche, celles qui donnent du poids à la phrase dans leurs incertitudes qui croisent celles de l’écrivain. Et pour ne pas avoir à faire semblant, ils les citent de leurs vrais noms, abandonnant là la brume des souvenirs pour citer exactement, se laissant aller parfois à la confession d’un drame, d’une mort suspecte, d’un appartement qu’il faut quitter. Ici, tout cela n’est pas grave, s’écoute comme un Nocturne de Chopin, alors qu’il jette un œil sur les rayonnages d’une bibliothèque, puis s’ensuivant dans les couloirs du métro vers Censier-Daubenton, c’est toujours Modiano et sa mémoire qui se pose sur la page, nous entraînant dans la suite des rues, des bistrots, dans les appartements de ces dames qui lui ouvrent la porte et plus encore. Il y est question de téléphone, d’annuaires évidemment et de stations de métro qui s’illuminent sous les doigts, de destinations qui n’existent plus. Il est question d’un temps révolu, d’un sable qui coule entre les doigts qui s’appelle la vie, de livres depuis égarés dans le grand puzzle des souvenirs, des noms qui reviennent comme des antiennes maladives. Nommer, c’est dire, c’est exister, c’est se rappeler, c’est marcher dans les rues et s’arrêter devant des portes cochères désormais fermées par des codes, alors qu’avant, il suffisait de pousser la porte, monter l’escalier en humant le parfum capiteux de celle qui vous oblige « à percer une couche de glace et d’oubli ».

Lire Modiano, c’est prendre le risque de l’addiction, car il nous interroge autant qu’il se met en danger. C’est chacun de nous qui peut se voir dans le miroir de ses propres souvenirs. Aurons-nous la même audace de mettre notre vie sous le feu de ses interrogations. De qui, de quoi sommes-nous le fruit ? Peut-être d’une rue suivie à la poursuite d’une femme inconnue, d’une porte qui se ferme et sur laquelle vous n’avez pas osé pousser. Qui sait ?