Papa Régis Jauffret Éditions du Seuil

 

Comment raconter la trajectoire d’une vie qui commence en 1943 dans un film de sept secondes dans un documentaire sur la police de Vichy ? Papa, comme un cri, sur l’image. Pas mon père, non, Papa, les mots d’un enfant.

C’est un film, l’image d’un père menotté, en 1943, un homme, son père qui défile sur l’image entre deux gestapistes. Régis le fils reconnaît le père, comme il reconnaît la porte cochère de l’immeuble, le 4, rue Marius Jauffret. Sauf qu’il ne sait rien de cet homme, rien de ce père. Que fait-il ici, est-il un héros, un traître, une erreur judiciaire, qui est cet homme entre deux hommes qui le malmène? C’est un film court, c’est le début d’un roman évidemment. Remonter le cours de l’histoire pour agréger tous les éléments, remplir les vides avec ce qui aurait pu être. Jauffret fils invoque, convoque, se souvient, invente jusqu’aux plus belles pages du livre, cette virée à Morgiou en scooter où le père et le fils se disent plus qu’en toute une vie.

Il ne faut jamais confier ce genre de film à un romancier, surtout quand tout ce qu’il se rappelle de son père est un silence, un père muré dans sa surdité qui se cache dans son monde et qu’il lui faut donc inventer. Il le dit lui-même, il a quasiment vécu sans père et ces images qui viennent le frapper en plein visage lui intiment d’écrire sur cette absence, de sublimer ce qui n’existe pas.

Entre les fils intimes de la famille, il y a aussi l’image de la mère, cette Madeleine qui sera à la fois et père et mère, car il faudra bien relier les deux bouts de l’histoire.

Régis Jauffret a longtemps hésité avant de l’écrire, ce « Papa » qui sonne comme le cri au secours d’un enfant perdu dans le noir, qui tâtonne, la main collée au mur, avançant doucement de peur de rater la première marche de l’escalier. Il a fini par trouver la lumière, les mots, la musique.

« Il faut toujours se méfier des romanciers. Quand le réel leur déplaît, ils le remplacent par une fiction. »

L’avantage avec les grands romanciers, c’est qu’ils en font un grand roman.

La caravane du Pape Hélène Bonafous-Murat Éditions Le Passage

Mais quelle est donc cette caravane qui se réclame du pape et qui est ce Leone Allaci qui vient s’emparer de la magnifique bibliothèque de la ville d’Heidelberg ? C’est lui, alors qu’il sait que la mort le tient en ses fourches qui raconte l’incroyable histoire de ces 196 caisses qui vont quitter les rives du Neckar pour rejoindre la cité vaticane.

Mais si on se disait que cette folle aventure n’était qu’un prétexte pour nous parler d’autre chose! Hélène Bonafous-Murat aime à nous perdre autant que ses personnages, car dans ce grand fatras de chevaux, de chariots, de mercenaires de peu de foi, de villageois apeurés qui se mêlent à la caravane, il y a une jeune fille avide de savoirs.

Leone Allaci, l’érudit, vacille devant Lotte, et c’est de cette histoire qu’il est ici le plus savant mariage des mots et des livres. Si Leone emmène à Rome tout les trésors de la grande bibliothèque d’Heidelberg, il apprend aussi à Lotte tout ce qui le ramène à son enfance. Lui l’homme de foi est troublé par la beauté et l’intelligence de ce frêle roseau qui n’a que son innocence à offrir contre la brutalité du voyage et l’infime tremblement de l’âme de Leone.

Dans une langue sublime, Hélène Bonafous-Murat nous entraîne dans un roman qu’aurait certainement apprécié Umberto Eco tant l’érudition se mêle à l’aventure, la violence aux amours impossibles et l’histoire à notre simple humanité.

APPRENDRE à TOMBER de Mikaël ROSS (BD)

L’album commence par les achats que font  Noël et sa mère pour fêter son anniversaire; très vite on comprend que Noël est un être différent, mais tellement attaché à sa mamoune, d’un naturel et d’une naïveté qui le rendent complètement attachant. Malheureusement, après cette belle soirée où ils auront fait griller des machmallows sur la terrasse en plein mois de décembre, sa maman fait un accident cérébral. Elle est amenée à l’hôpital, est plongée dans le « comme-ha », comme dit Noël. Le jeune garçon est alors placé dans un endroit très éloigné de Berlin, nommé Neuerkerode. Là il va vivre au quotidien avec des gens ayant un handicap, ou pas, s’adaptant petit à petit à une vie qui sera désormais sans sa mamoune.

Ce roman graphique est sorti à l’occasion du 150ème anniversaire de Neuerkerode qui est un village qui existe vraiment en Allemagne, où des personnes avec et sans handicap, d’origines et de situations variées, partagent leur vie, leur travail et leur temps libre. Ce lieu a été voulu au départ par un pasteur protestant, Gustav Sutzer, et aidé de quelques visionnaires, ils ont fondé un lieu de vie au nom de l’inclusion et de la participation.

Cet album, pour lequel l’auteur s’est immergé dans le village, en est le plus tendre et magnifique témoignage.

Aux éditions SARBACANE.

Hélène.

Ceux que je suis Olivier Dorchamps Éditions Finitude

Marwan n’a jamais pensé qu’il était autre chose que Français. Prof de lycée, quand sonne la fin des vacances et que Capucine lui annonce qu’elle le quitte pour un banquier breton, la seule chose dont il se souvienne, c’est que son père lui a toujours dit de se méfier des femmes aux noms de fleurs, car elles ont souvent davantage d’épines que de parfum.

Du Maroc, il ne lui reste qu’un pronom qu’il passe son temps à épeler et un bronzage permanent.

Jusqu’au jour où son père meurt d’un infarctus, à cinquante-quatre ans. Le garagiste de banlieue qui n’était rentré que huit fois au pays en trente ans a demandé à être enterré sur sa terre natale, à Casablanca. Incompréhensible pour ses enfants, mais la ,volonté du père se doit d’être respectée, et c’est Marwan qui l’accompagnera lors de son dernier voyage en avion. Les autres les rejoindront par la route.

Accompagné de Kabic, le premier Kabyle à avoir travaillé à l’usine BIC, il va renouer avec l’histoire de sa famille, dans ce pays qu’il ne connaît pas, dont il ne maîtrise ni la langue, ni les coutumes. Alors Kabic raconte et Mi Lalla, la grand-mère marocaine raconte et c’est une toute autre vie qui naît alors.

Olivier Dorchamps a ce talent de raconteur d’histoires, celles qui nous émeuvent et nous font rire, celles qui nous touchent au cœur et nous obligent à écraser la larme au coin de l’œil. De ces deux mondes qui s’apprivoisent enfin, il touche à l’essentiel de ce qu’est l’exil, avec tout ce qu’y s’y attache, la peur, les non-dits, les secrets enfouis avec une écriture subtile dans laquelle on aurait laissé infuser quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger.

Mon père, ce tueur Thierry Crouzet Éditions La manufacture de livres

Écrire sur son père, n’est-ce pas la plus difficile des choses? Surtout quand vous y accolez le mot « tueur », car c’est ce qu’était Jim, celui qu’il n’appellera jamais Papa ou mon père. Fallait-il mettre une distance avec cet homme aux armes toujours  portée de main?

Il y a aussi cette lettre « à ouvrir le jour de mon décès » que le fils ne se résout à faire, la peur au ventre qu’elle ne lui explose en pleine face ou que la vérité qui s’y cache ne soit qu’insupportable.

C’est par les carnets et les photos de Jim que l’auteur va reconstituer le puzzle d’une vie de violences, de celui à qui l’armée française aura appris à tuer sans crainte, sans affect. Tuer et tuer encore.

Oscillant sans cesse entre le roman et l’intime, Thierry Crouzet donne une chair implacable à celui qui était son père, nous entraînant avec lui dans les bordels d’Algérie où sur les lignes de crête des montagnes de l’Atlas où il tirait au pigeon les rebelles du FLN.

Plutôt que de répondre aux coups par les armes, c’est avec les mots que l’auteur nous fait entendre, bien après sa mort, le trajet d’une existence brisée par les mâchoires de la guerre.

Un roman qui ne vous lâche pas…

La fabrique des salauds Chris Kraus Éditions Belfond

C’est un roman hors-norme que cette fabrique des salauds, non seulement par son nombre de pages, 886 !, mais aussi par ce qu’il raconte, la confession de Koja Solm, architecte raté, devenu meurtrier de masse chez les SS, puis retourné par la CIA et le Mossad israëlien.

Dans cette chronique familiale, Koja raconte sa jeunesse en Lettonie à Basti, un hippie qui partage sa chambre d’hopital,  son frère Hubert, sa demi-sœur Ev, juive adoptée.  Quand la guerre arrive, c’est, à le croire, par la plus grande des inadvertances qu’il va se retrouver dans la SS.

Le plus étonnant dans ce roman, c’est qu’on se laisse prendre au jeu que joue Koja, tentant de minimiser l’atrocité de ses actes, à l’instar de tous ces nazis qui, après- guerre, ont réussi à se disculper de leurs responsabilités, parce que c’était la guerre… Voilà tout.

On a souvent dit que si Hitler n’avait pas été un peintre raté, la face du monde en eût été changée. Koja et Hub sont aussi des ratés, architecte ou pasteur, et c’est dans la folie de la guerre qu’ils vont devenir ces salauds intégraux, qui ne feront qu’exécuter des ordres, sans la moindre once de regret, comme si c’était la normalité de l’instant qui s’imposait à toute morale.

Quand on finit par apprendre que l’auteur ne fait que nous relater l’histoire de son grand-père adoré, les sueurs froides qui coulaient depuis longtemps dans votre dos se transforment en glace.

Un autre Eden Bernard Chambaz Éditions du Seuil

Bernard Chambaz a deux passions dans la vie. Jack London et le vélo. En 2003, il avait fait le Tour de France pour le centième anniversaire de l’épreuve. Dans ce nouveau roman, c’est toujours à vélo qu’il va parcourir les 5000 kilomètres que Jack London a fait à 18 ans le menant à Vancouver.

Mais pour Chambaz, il n’y a pas que Martin Eden, il y a aussi son Martin, son fils mort à 16 ans, il y a 24 ans. Martin aurait eu 40 ans, Jack est mort à 40 ans, c’est ainsi qu’il décide de relier les deux évènements dans ce roman qui est autant une biographie romancée de Jack London, qu’un hommage à l’écrivain qu’il admire.

Ceux qui comme moi sont amoureux de London découvriront un homme qui brûle la vie par les deux bouts, comme s’il savait que sa propre vie serait courte, mais surtout un homme attachant, toujours à la recherche d’un Eden qu’il n’arrivera jamais à trouver, sauf par instants.

Quelque part, Bernard Chambaz nous raconte la vie d’un Jack London qui aurait trop vécu jusqu’à en en mourir, avec le contrepoint de son Martin, mort l’année de ses seize ans.

L’écriture est remarquable, on se laisse entraîner derrière les bottes de London, et on ne voudrait que ça de l’auteur, qu’il continue à nous raconter Jack et ses bateaux, Jack et ses bagarres, Jack et son typhon, Jack et ses bas-fonds.

Mais qui suis-je pour penser que les pages où l’écrivain fait cohabiter son Martin et Jack m’ont parues de trop ? Certainement quelqu’un qui ne connaît pas la douleur de perdre un fils. Aussi, s’il en ressort apaisé et que la boucle est bouclée, alors ce roman est certainement le plus beau de Bernard Chambaz.