Débâcle Lize Spit Éditions Actes Sud

Ils sont trois et seulement trois à être nés en 1988 dans ce petit village de Bovenmeer. Eva la fille, Laurens et Pim, les deux garçons. A l’école, on les trimballera ensemble d’une classe à l’autre et c’est ainsi qu’ils vont se nommer  » les trois mousquetaires ». Ils grandissent, font les quatre cent coups jusqu’à cet été où la folie de leurs adolescences mal dégrossies va les conduire au delà de leur petit monde clos.

La couverture raconte très bien ce roman, cette petite fille qui croit être une femme, dans un corps qui hésite encore à se transformer, va jouer aux jeux pervers des deux autres. Où est la frontière dans ces jeux adolescents quand le rire se transforme en rictus de peur, en violence sans contrôle.

Quand le temps a fait son œuvre, il suffit d’un rien pour ranimer les vengeances froides. Eva va revenir au village… Toujours se méfier de la glace, elle brûle parfois bien plus que le feu…

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Une longue impatience Gaëlle Josse Notabilia

C’est l’histoire d’un enfant qui s’en va devenir un homme, Louis. C’est l’histoire d’une mère qui va attendre son retour, Anne. Elle lui écrit les fêtes qu’elle organisera pour son retour. Elle le sait parti sur les cargos à tourner autour du monde, elle lui écrit aux bons soins de… Le temps passe et Anne raconte cette vie jusqu’au départ de Louis, tout ce qui a conduit à ce jour où il n’a pas reparu. Dans ce nouveau roman, Gaëlle Josse va encore fouiller le fond de l’âme humaine, celle d’Anne bien sûr, mais aussi celui d’Étienne, le pharmacien qui épousera la veuve Le Floch et son rejeton de Louis. De sa petite maison d’ouvrière jusqu’à la maison de maître, c’est bien plus qu’une échelle sociale qu’Anne gravira, nous dira dans un souffle qu’il faut bien plus qu’un coup de ceinturon pour que Louis ait mis l’océan entre eux.

Encore une fois, Gaëlle Josse nous émeut et nous fait mesurer la fragilité des sentiments, la douleur de l’absence, le poids immense des conventions, dans cette langue de dentelle qui n’appartient qu’à elle.

Pactum Salis Olivier Bourdeaut Editions Finitude

Après le fameux « Bojangles » qui a fait danser la France entière et même au-delà en 2016, Olivier Bourdeaut nous livre son second roman, qui, s’il n’a rien à voir avec le premier, confirme son talent de raconteur d’histoires. Et qu’y a-t-il de plus jouissif qu’un romancier qui nous emmène sur les chemins de traverse de l’écriture avec une verve et une jubilation  qui se lit tout au long du roman.

Nous sommes dans les marais salants où Jean, le paludier taciturne, vit retiré dans son monde. Quand lui arrive sur le paletot, au volant de son bolide, Michel, agent immobilier sans foi, ni scrupules.

De ces deux vies qui se confrontent, s’affrontent, s’aiment et se haïssent, Olivier Bourdeaut réussit un roman solaire où les ombres trahissent les remords, où les silhouettes des deux protagonistes s’allongent vers la nuit. Dans une langue mieux maîtrisée et fleurie que dans « Bojangles », l’auteur nous livre un roman noir où, derrière ce pacte de sel signé par Jean et Michel, se cachent des secrets qui, comme la fleur de sel qui éclot au matin dans les œillets, affleurent au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Pactum Salis se déguste comme un bonbon sucré jusqu’à l’acide fiché en son cœur!

Souvenirs dormants Patrick Modiano Gallimard

En clair obscur

Lire Modiano, c’est accrocher des étoiles dans le ciel, alors que l’on sait qu’elles sont là depuis des milliards d’années. C’est accepter de se perdre dans un Paris qui n’existe plus, sauf dans sa mémoire. Sauf aussi dans la nôtre. Depuis « La place de l’Etoile », Modiano poursuit un rêve.

Ce n’est pas un roman et c’est du théâtre, mais est-ce dans la pièce de théâtre que le rideau s’ouvre ou ailleurs. Il faut mêler les deux textes, tant ils se répondent l’un à l’autre dans cette gémellité des mots et des temps. Ici, tout est incertain. Qui est ce Jean dans « Nos débuts dans la vie » sinon Patrick Modiano ? Il ne se cache pas, il s’amuse à brouiller les pistes, ce débutant écrivain qui oscille entre la volonté d’être lu et ce manuscrit menotté à son poignet. Un résumé flagrant de cet homme d’un autre siècle, celui des cafés enfumés aux zincs lustrés par les manchons des ouvriers, les vestes des dandys aux cigarettes longues et mentholées, les rues éclairées de lampadaires plongés dans des halos de brumes ouatant l’air, quand des femmes aux yeux perçants accompagnent le jeune homme qu’est alors l’auteur dans ces endroits improbables, ces « Souvenirs dormants », renaissant sous sa plume, plus de cinquante années plus tard.

Lire Modiano, c’est accepter les silences. Accepter de se perdre le long des avenues de Paris, ressasser encore et encore le nom des dames qui l’accompagnent, comme autant de muses et de bâtons de marche, celles qui donnent du poids à la phrase dans leurs incertitudes qui croisent celles de l’écrivain. Et pour ne pas avoir à faire semblant, ils les citent de leurs vrais noms, abandonnant là la brume des souvenirs pour citer exactement, se laissant aller parfois à la confession d’un drame, d’une mort suspecte, d’un appartement qu’il faut quitter. Ici, tout cela n’est pas grave, s’écoute comme un Nocturne de Chopin, alors qu’il jette un œil sur les rayonnages d’une bibliothèque, puis s’ensuivant dans les couloirs du métro vers Censier-Daubenton, c’est toujours Modiano et sa mémoire qui se pose sur la page, nous entraînant dans la suite des rues, des bistrots, dans les appartements de ces dames qui lui ouvrent la porte et plus encore. Il y est question de téléphone, d’annuaires évidemment et de stations de métro qui s’illuminent sous les doigts, de destinations qui n’existent plus. Il est question d’un temps révolu, d’un sable qui coule entre les doigts qui s’appelle la vie, de livres depuis égarés dans le grand puzzle des souvenirs, des noms qui reviennent comme des antiennes maladives. Nommer, c’est dire, c’est exister, c’est se rappeler, c’est marcher dans les rues et s’arrêter devant des portes cochères désormais fermées par des codes, alors qu’avant, il suffisait de pousser la porte, monter l’escalier en humant le parfum capiteux de celle qui vous oblige « à percer une couche de glace et d’oubli ».

Lire Modiano, c’est prendre le risque de l’addiction, car il nous interroge autant qu’il se met en danger. C’est chacun de nous qui peut se voir dans le miroir de ses propres souvenirs. Aurons-nous la même audace de mettre notre vie sous le feu de ses interrogations. De qui, de quoi sommes-nous le fruit ? Peut-être d’une rue suivie à la poursuite d’une femme inconnue, d’une porte qui se ferme et sur laquelle vous n’avez pas osé pousser. Qui sait ?

Ör Audur Ava Ólafsdottir Editions Zulma

Est-ce l’histoire d’un homme ou celle de l’humanité que Audur Ava vient ici d’écrire? Mais celle d’une humanité glorieuse, celle qui répare, avec une perceuse et trois bouts de scotchs tout ce que les autres hommes se sont acharnés à détruire. Dans ce nouveau roman, qui est à coup sûr le plus beau, elle nous bouscule dans toutes nos certitudes en empruntant la voix de Jonas, célibataire divorcé, entouré de ses trois Gudrun, sa mère, sa fille, son ex. Désabusé de son existence sans saveur, il va partir dans un autre bout du monde, ravagé par la guerre avec une seule idée en tête. Et je ne vous dirai pas laquelle!

Dans l’hôtel où il arrive, la plomberie est défaillante, les portes grincent, les mines encombrent les jardins et les champs et estropient les rares habitants qui restent, ceux qui ne sont pas passés par les armes. Dans cette ville qui n’en est plus une, Jonas va rencontrer May, et son fils Adam, devenu sourd à cause des bombes, et Fifi, le frère de May qui gèrent tant bien que mal l’hôtel.

Et c’est dans cette ville arrêtée, dans un cessez le feu incertain, Jonas va devoir se rendre utile. Il commence par la douche, et chaque petite réparation devient une fleur dans les gravats. Alors, chaque personnage commence à se dévoiler, à ouvrir ses portes et fenêtres bloquées par la guerre. Le roman prend alors une ampleur incroyable, se libère et nous libère de l’oppression. Jonas va oublier pourquoi il était venu ici, un peu comme Arnljotur dans « Rosa Candida », et fera finalement ce qu’il n’avait absolument pas voulu faire. Roman intense, d’une finesse d’écriture remarquable, Audur Ava Olafsdottir nous transporte encore une fois dans ses mondes qui n’ont pas de nom, sauf peut-être celui de Ör qui veut dire cicatrices en Islandais, celles que Jonas vient panser avec cette inadvertance qui sied aux hommes de bontés.

Litanies pour une amante funèbre Gabrielle Wittkop Le Vampire actif

Parfois et même souvent, laisser la poésie se nicher là où personne n’a envie de l’attendre fait partie de ces petits bonheurs que des éditeurs fous, la tête dans des étoiles infinies, vous imposent abruptement un matin. Le Vampire actif fait partie de ces éditeurs qui, avec plusieurs martels en tête, oblige le lecteur à prendre le temps. Celui de lire, évidemment, mais bien plus, à comprendre qu’on ne marche pas dans les mots de Gabrielle Wittkop comme on irait marcher sur la plage, enfoncer ses pieds dans le sable et attendre benoîtement que tout fût révélé. Ici, tout est hardi et bien plus encore, on ne s’avance souvent qu’avec le drap froid, le mot est roide, la page se fait droite comme une obligation. Ici, l’amour est dans le pli de l’huître, dans la cendre qui se disperse, dans cette voix ténue qui se perd, ne s’entend plus.

Il faut être fou, de nos jours si incertains, de poser encore les mots de Gabrielle, cette échassière fine et noire qui, dans ce salon du livre de Paris du début des années 2000, m’apparut alors belle et démesurée, la voix posée sur une portée en clé de sol, jetant ses bras d’avant en arrière et son rire qui traversait les travées, ses yeux riants, son temps compté, sa beauté tellement évidente devant nos verres de papier, ses virevoltes et ses mots de nouveau dévoilés sont autant de bonheurs posés sur la route de mes évidences.

Les liens du sang Errol Henrot Editions Le Dilettante

Autrefois, les abattoirs étaient en plein centre de la ville, dans le grouillement des halles et le sang coulait comme des torrents violets le long des caniveaux. Maintenant, ils sont en périphérie, on étouffe les sons, on camoufle les tueries, on se garde du monde, mais le même sang dégueule pour rejoindre le centre de la terre. C’est ainsi que François se retrouve tueur, huit heures par jour à saigner les animaux, embauché par piston, le directeur connaît son père. François tue, que demander d’autre à un tueur, sinon de bien faire son boulot d’égorgeur des basses œuvres. Quand François rentre chez lui, il s’affale dans ses habits de tueur, il s’endort sans manger, tentant d’oublier dans la nuit la monstruosité de son travail. Il faut bien quelqu’un pour le faire, ce boulot, si c’est pas toi, c’en sera un autre. Il mange quelques gâteaux, boit un peu de lait. Jusqu’à ce jour où la sauvagerie des uns finira par avoir raison de François. Les liens du sang finiront par se desserrer, l’entreprise est cruelle pour celui qui ne se résout pas. Errol Henrot nous entraîne ici dans les pas d’un homme en folie avec une honnêteté coupable.