Ör Audur Ava Ólafsdottir Editions Zulma

Est-ce l’histoire d’un homme ou celle de l’humanité que Audur Ava vient ici d’écrire? Mais celle d’une humanité glorieuse, celle qui répare, avec une perceuse et trois bouts de scotchs tout ce que les autres hommes se sont acharnés à détruire. Dans ce nouveau roman, qui est à coup sûr le plus beau, elle nous bouscule dans toutes nos certitudes en empruntant la voix de Jonas, célibataire divorcé, entouré de ses trois Gudrun, sa mère, sa fille, son ex. Désabusé de son existence sans saveur, il va partir dans un autre bout du monde, ravagé par la guerre avec une seule idée en tête. Et je ne vous dirai pas laquelle!

Dans l’hôtel où il arrive, la plomberie est défaillante, les portes grincent, les mines encombrent les jardins et les champs et estropient les rares habitants qui restent, ceux qui ne sont pas passés par les armes. Dans cette ville qui n’en est plus une, Jonas va rencontrer May, et son fils Adam, devenu sourd à cause des bombes, et Fifi, le frère de May qui gèrent tant bien que mal l’hôtel.

Et c’est dans cette ville arrêtée, dans un cessez le feu incertain, Jonas va devoir se rendre utile. Il commence par la douche, et chaque petite réparation devient une fleur dans les gravats. Alors, chaque personnage commence à se dévoiler, à ouvrir ses portes et fenêtres bloquées par la guerre. Le roman prend alors une ampleur incroyable, se libère et nous libère de l’oppression. Jonas va oublier pourquoi il était venu ici, un peu comme Arnljotur dans « Rosa Candida », et fera finalement ce qu’il n’avait absolument pas voulu faire. Roman intense, d’une finesse d’écriture remarquable, Audur Ava Olafsdottir nous transporte encore une fois dans ses mondes qui n’ont pas de nom, sauf peut-être celui de Ör qui veut dire cicatrices en Islandais, celles que Jonas vient panser avec cette inadvertance qui sied aux hommes de bontés.

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Litanies pour une amante funèbre Gabrielle Wittkop Le Vampire actif

Parfois et même souvent, laisser la poésie se nicher là où personne n’a envie de l’attendre fait partie de ces petits bonheurs que des éditeurs fous, la tête dans des étoiles infinies, vous imposent abruptement un matin. Le Vampire actif fait partie de ces éditeurs qui, avec plusieurs martels en tête, oblige le lecteur à prendre le temps. Celui de lire, évidemment, mais bien plus, à comprendre qu’on ne marche pas dans les mots de Gabrielle Wittkop comme on irait marcher sur la plage, enfoncer ses pieds dans le sable et attendre benoîtement que tout fût révélé. Ici, tout est hardi et bien plus encore, on ne s’avance souvent qu’avec le drap froid, le mot est roide, la page se fait droite comme une obligation. Ici, l’amour est dans le pli de l’huître, dans la cendre qui se disperse, dans cette voix ténue qui se perd, ne s’entend plus.

Il faut être fou, de nos jours si incertains, de poser encore les mots de Gabrielle, cette échassière fine et noire qui, dans ce salon du livre de Paris du début des années 2000, m’apparut alors belle et démesurée, la voix posée sur une portée en clé de sol, jetant ses bras d’avant en arrière et son rire qui traversait les travées, ses yeux riants, son temps compté, sa beauté tellement évidente devant nos verres de papier, ses virevoltes et ses mots de nouveau dévoilés sont autant de bonheurs posés sur la route de mes évidences.

Les liens du sang Errol Henrot Editions Le Dilettante

Autrefois, les abattoirs étaient en plein centre de la ville, dans le grouillement des halles et le sang coulait comme des torrents violets le long des caniveaux. Maintenant, ils sont en périphérie, on étouffe les sons, on camoufle les tueries, on se garde du monde, mais le même sang dégueule pour rejoindre le centre de la terre. C’est ainsi que François se retrouve tueur, huit heures par jour à saigner les animaux, embauché par piston, le directeur connaît son père. François tue, que demander d’autre à un tueur, sinon de bien faire son boulot d’égorgeur des basses œuvres. Quand François rentre chez lui, il s’affale dans ses habits de tueur, il s’endort sans manger, tentant d’oublier dans la nuit la monstruosité de son travail. Il faut bien quelqu’un pour le faire, ce boulot, si c’est pas toi, c’en sera un autre. Il mange quelques gâteaux, boit un peu de lait. Jusqu’à ce jour où la sauvagerie des uns finira par avoir raison de François. Les liens du sang finiront par se desserrer, l’entreprise est cruelle pour celui qui ne se résout pas. Errol Henrot nous entraîne ici dans les pas d’un homme en folie avec une honnêteté coupable.

Le parrain et le rabbin Sam Bernett Éditions du Cherche-midi

Si Carlo n’avait pas eu envie de pisser, si le carrelage froid et ses pieds nus n’avaient eu raison de sa vessie, ce livre n’existerait pas. En regardant dans la rue, il voit trois hommes et des camions. Il sait qui sont ces hommes, les mêmes qui sont venus prendre ses parents, la Gestapo et la SS qui cherchent à prendre ces gamins cachés dans cette école juive. Alors Carlo réveille les grands qui réveillent les petits. On fait les baluchons, il va falloir fuir, encore une fois et Carlo se souvient des dernières paroles de son père: je veux que tu vives Carlo!

Le rabbin expédie l’épisode de l’exode et la parole de Moïse, tous les élèves attendent dans le couloir. S’enfoncer dans la nuit, ne pas faire de bruit, ne pas pleurer et compter sur la chance. A Milan, en novembre 1943, des gamins tentent d’échapper à une mort certaine.

A Brooklin, très loin de là, un message parvient au Rescue Committee, cet organisme qui tente d’extirper les juifs des mains des nazis. Le message est très clair, une vingtaine d’enfants, de dix à dix-sept ans et leurs professeurs sont en route pour gagner la Suisse. Le compte à rebours s’engage. Qui en Italie pourrait les aider à franchir la neige, le froid, les montagnes? Quand l’idée vient à John Feldman de solliciter la mafia italienne… New-York se partage en deux, d’un côté la communauté juive, de l’autre, l’immense communauté italienne. S’ensuit d’incomparables palabres sur la nécessité de faire appel à des voleurs et des maquereaux pour sauver la petite troupe. Avec des personnages sortis de contes hassidiques venant se frotter aux parrains de la pègre new-yorkaise, le choc inévitable des cultures conduit à des moments de grâce et de rires, car dans le tragique, ne jamais perdre le rire!!! Vous dire la suite, non, mais vous dire de plonger dans cette histoire authentique aux incroyables rebondissements, je vous dis oui et oui encore.

 

By the rivers of Babylon Kei Miller Éditions Zulma

Savez-vous qu’à Augustown, quartier de Kingston, Jamaïque, on ne rigole pas beaucoup avec les dreadlocks. Aussi, quand Monsieur Saint-Josephs a coupé les tresses de Kaïa, comment ne pouvait-il pas imaginer que toutes les foudres des esprits allaient finir par fondre sur lui et l’engloutir tout entier au moment de l’autoclapse, ce moment où l’Apocalypse, oui, entendez-vous bien, vous les gens de peu, les gens de rien, rien de moins que l’Apocalypse!!! Heureusement, Ma Tafy, la grand-mère de Kaïa connaît tout ce qui tisse la communauté, toutes ces légendes rastafaris qui circulent de bouches en bouches, la nuit. Et il y a Gina, la mère, celle qui va apprendre, sortir du ghetto, tenter d’aimer Matthew, le blanc, même si comme dit Ma Tafy: Laisser un idiot t’embrasser, passe encore, maisser un baiser faire de toi une idiote, ça non! Alors Matthew s’en ira bien sûr et les dreads de Kaïa traîneront sur le sol comme de vieux chiffons sales. Gina fera alors ce qui lui restait à faire, prendre des rues qu’elle ne connaît plus, retourner jusqu’à l’école de Monsieur Saint-Josephs. Alors le poète qu’est Kei Miller prend la voix de la douleur, les mots s’envolent vers cette rumeur qui enfle, Gina avance encore franchit la porte… C’est le temps de l’autoclapse, le temps de la fin des temps, la fin du livre qui laisse sans voix, la gorge nouée, le ventre vide, je crois même la larme qui coule de l’œil mort. Alors, vous remettez le 33 tours sur la platine, le disque est vieux, craque un peu… Redemption Song et ses trois accords, la nuit est calme, l’esprit de Gina vole ici ou là-bas, enfin quelque part.

La nuit des béguines Aline Kiner Editions Liana Levi

Nous sommes à Paris, dans ce quartier du Marais où se tient le grand béguinage royal. Cette communauté permettait à des femmes libres, soit veuves, soit vierges de vivre de manière libre, hors du joug des hommes. Quand la belle Maheut, rousse énigmatique arrive au béguinage, c’est la vieille Ysabel qui va la soigner et va la faire accepter au sein de la communauté. Mais dans ces temps incertains où l’inquisition commence à brûler  les Templiers, quand Philippe Le Bel, sous l’impulsion du Pape Clément commence à voir d’un mauvais œil ces femmes résolument féministes pour l’époque, les béguines savent qu’il va falloir lutter pour conserver cet acquis de Saint Louis. Aline Kiner a le don pour installer des ambiances, recréer le monde de Paris, insuffler la peur entre les lignes. Très beau roman qui dépasse les frontières de l’histoire, « la nuit des béguines » est un de ces livres qui nous porte et nous emporte dans la flamboyance de la chevelure de Maheut.

Hélène

Faux départ Marion Messina Le Dilettante

Un livre qui commence avec cette phrase, Alejandro s’était réveillé avec la bouche sèche et la mi-molle des matins maussades, ne pouvait que m’obliger à ouvrir un œil et le bon, bien évidemment. Alejandro est un étudiant colombien débarqué à Grenoble par le hasard de la poste française. Il est le petit ami d’Aurélie qui ne connaissait de la Colombie, avant Alejandro, que Shakira et les FARC, bref, une fille bien, petite banlieusarde étudiante qui tente de joindre les deux bouts avec son petit boulot. De cette petite vie qui ne décolle pas, Marion Messina nous brosse le portrait d’une génération qui n’ arrive pas à sortir de sa condition. Avec une écriture sans affect, elle décortique ces hommes et ses femmes qui baisouillent entre eux, prennent des trains qui n’arrivent pas à l’heure, regardent le monde continuer à tourner sans eux, tentent des petits boulots qui les dévalorisent. Avec une acuité tendre, elle appuie juste là où ça fait mal, sorte de Houellebecq féminin qui aurait traîné sur le campus gris d’une fac de province.