Dans la forêt Jean Hegland Editions Gallmeister

1425-cover-forest-583eb8ae1f86bAu delà, le monde bruisse, s’éteint et peut-être est-il en train de mourir. Nell et Eva n’en ont plus aucune idée. C’est la forêt qui les retient, cette maison construite par le père, cette maison où est morte leur mère. Nell écrit sur ses carnets quand Eva danse sur son parquet. Au creux de la forêt, dans le silence de la maison, elles ont vu le monde se taire, s’enfuir. L’électricité cligne de l’œil. Chut, au dehors, quand l’hiver vient cogner aux fenêtres, les filles écoutent les vents qui bousculent les arbres, elles gardent le feu, elles se tiennent l’une contre l’autre, elles inventent des repas, elle sortent cueillir, elles réinventent un potager, l’une écrit quand l’autre danse. C’est ainsi que va la vie et aussi la mort qui rôde, qui s’invite, qui frappe aux portes. L’ours, le sanglier, l’homme, la peur est multiple et ne dit jamais son nom. Elles sont deux, elles se chauffent l’une contre l’autre, quand l’une relit l’encyclopédie, l’autre danse encore plus haut, jusqu’à atteindre les étoiles. Vous dire alors que le monde qu’elles gardent au chaud n’a d’autre but que leur survie, oui, évidemment, ne plus franchir la lisière, car c’est là-bas que le monde est mort. Il y aura aussi un ventre qui grossit, des seins pour le lait, une maison qui brûle, l’ascension jusqu’à la souche, l’essence purificatrice.

Ce n’est pas qu’un roman que Jean Hegland nous donne à lire, c’est une expérience de vie, l’idée simple que notre vie nous appartient, que rien ni personne ne peut venir nous la prendre. Nous avons le choix, encore faut-il avoir l’envie de mettre le feu à nos certitudes pour embrasser nos évidences. Nell et Eva ont cette beauté de grimper jusqu’à la souche, cet endroit où tout a commencé et où tout doit finir.

Marx et la poupée Maryam Madjidi Editions le Nouvel Attila

lna_madjidi_couv_epreuves_rvbC’est un roman qui commence dans le ventre d’une mère, dans la main d’un homme qui grave un prénom sur une pierre, c’est un livre qui commence comme une promesse de lendemains meilleurs.

Il y aura trois naissances, car on ne sort vivant de la première que par mégarde. Comme autant de respirations, Maryam Madjidi nous raconte en courts chapitres les vies volées par la révolution iranienne de Khomeiny. La fuite, l’apprentissage d’une autre langue, d’un autre pays, d’autres coutumes, mais la perte aussi des brisures de l’enfance, quand elle désire du lavash, ce pain iranien qu’elle adore alors que son père lui propose des croissants. Il lui faudra grandir dans ses nouveaux habits d’européenne, jamais d’ici, mais plus de là-bas.

De l’enfance jusqu’à son retour au pays, de la petite fille qui ne parlait pas à la femme qui se donne à son amant, c’est autant de petites pépites de souvenirs qui s’amoncellent pour former un grand roman sur l’écartèlement entre ces deux pays qui l’ont vu naître et renaître tour à tour. Mais le plus émouvant, c’est cette voix singulière qui nous entraîne, nous fait rire et pleurer, nous embarque loin, si loin qu’on finit par mélanger les couleurs des épices pour masquer l’odeur de chaussette pourrie du camembert.

en librairie le 12 janvier 2017, 18€

Chat sauvage en chute libre Mudrooroo Editions Asphalte

chatIl sort de prison. Il est enfin libre, enfin il le croit, ou pas. Pour être libre, encore faut-il savoir où aller, faut-il savoir qui on est. Lui n’est rien pour personne, sinon pour sa bande de petits voyous. Il est métis aborigène dans une société de blancs, donc il n’est rien. Pas assez noir, pas assez blanc. S’il détient les codes des blancs, c’est pour en jouer avec les filles, dans ces bars enfumés où on joue du jazz. De page en page, on le suit qui dégringole, qui cherche de l’amour là il n’y a que du sexe, qui se heurte à sa mère, qui fuit encore. Entre la ville et le bush, il semble n’ avoir aucun endroit pour des gens comme lui.

Écrit dans les années soixante, et premier livre écrit par un aborigène, chat sauvage en chute libre nous raconte l’écartèlement d’un homme sans racines à force d’en avoir trop. Sans repères, fracassé par la vie, errant autant dans sa vie que dans sa tête, cet homme que l’auteur ne nomme jamais ( quel est le nom de celui qui ne sait pas qui il est?…) nous donne les clés de la société australienne de l’époque, passablement raciste mais surtout sans aucune volonté de connaître ce monde aborigène.

Au bout de l’errance, il y aura les chiens, encore la police, mais dans un seul regard, peut-être aussi, une once d’humanité.

en librairie le 12 janvier 2017, 18€

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A tous nos chers clients,

Je comprends votre désarroi de nous voir fermé en ce dimanche, mais croyez-moi, ce n’est pas de gaîté de cœur. Par tradition, le dernier dimanche avant Noël, je le consacre à ma famille, passe mon temps en cuisine à fabriquer des choux à la crème, du caramel au beurre salé pour les deux semaines à venir, éventuellement si je suis en forme, on rajoute des chouquettes, de la crème pâtissière, et parfois, par pure gourmandise, on se permet de faire mousser un Crémant de Loire pour accompagner le tout.

 Ceux qui me connaissent bien savent qu’il n’en reste plus qu’un d’enfant à participer à nos agapes, et alors, qu’est-ce que ça peut bien vous faire clame-t-il, les autres, ils connaissent la date, ils n’avaient qu’à venir !

 On se retrouve lundi, frais et dispo, pour une belle dernière semaine !

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L’opticien de Lampedusa Emma-Jane Kirby Les Equateurs

lampedusaEst-il pire aveugle que celui qui ne veut pas voir? Surtout s’il est opticien! Ici, à Lampedusa, on peut voir la côte africaine, celle de la Tunisie. L’Italie est si loin. Ici, à Lampedusa, le soleil est un fainéant qui ne s’en va pas, même en octobre, qui lèche les corps, les âmes, qui s’abandonne autour de l’île. Il sera l’opticien, sa femme Teresa. Demain, ils partent taquiner le poisson à bord du Galata. Il va regarder la météo ce soir. On ne sait jamais, un coup de sirocco et fini la sortie en mer. Parfois, le destin tient dans un bulletin météo. Ils partiront, entendront des cris de mouettes au loin, des cris qui ne veulent pas s’arrêter, qui enflent même, des points noirs sur la ligne d’horizon, des mouettes qui se chamaillent, jusqu’à ce que… Les mouettes sont des hommes et des femmes qui se noient. L’embarcation a chaviré, le Galata est entouré de migrants qui tentent de ne pas se noyer. Ils sont nombreux, ils s’accrochent, ils meurent, ils crient, ils implorent dans des langues inconnues, les bras suintants d’huile de moteur glissent, les yeux implorent, les corps flottent à l’infini. L’opticien en attrape un, en repêche un autre. Ici, c’est le monde entier qui se noie ou plutôt l’humanité quand les garde-côtes leur demandent de s’en aller. Le Galata est près de sombrer, ils sont cinquante, là où dix est déjà trop.

Emma-Jane Kirby ne nous cache rien. L’opticien, Teresa et leurs six amis en sauveront quarante-sept, trois-cent soixante huit vont mourir, mais celui qui n’avait jamais voulu voir aura leurs regards à jamais imprimés sur la rétine. L’opticien de Lampedusa, ironie du titre, nous oblige à ouvrir nos yeux, à ouvrir nos portes, à faire taire ceux qui crient avec les loups sur un envahissement de nos pays trop riches et trop gras. Ils étaient huit sur un bateau avec une seule bouée de sauvetage. Depuis, l’opticien repart en mer, il guette sans doute le cri des mouettes avec une oreille qui sait entendre jusqu’au larmes des hommes et des femmes qui continuent à chercher simplement un espoir.

Petit Pays Gaël Faye Editions Grasset

9782246857334-001-xAllez, si vous ne devez lire qu’un livre cette année, si vous vous demandez qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis entre la paix et la guerre, si, par le plus grand des hasards, il vous prenait l’envie de vous aventurer entre Burundi et Rwanda dans les années 90. Si par  cette même obstination, vous aviez envie d’écouter Gaby, ce gamin magnifique qui court entre les balles, les nez pas assez droits, les Hutus qui tuent, les Tutsis qui meurent, entre le monde d’hier où tous étaient amis et celui qui donne de la Kalach comme seul avenir. Comme le dit la couverture, c’est un monde en équilibre instable, un seul pied à droite, à gauche et c’est la mort. Heureusement, Gaby est un rêveur qui ne cesse d’écrire à Laure, sa correspondante française, sa fiancée grégaire, ainsi les morts sur le bord des routes est plus facile à comprendre. Dans l’ouragan de la folie des hommes, Gaby surnage, en apnée. Gaël Faye nous entraîne dans un maëlstrom entre les copains du combi Wolkswagen, dans la folie de sa mère, dans cette Afrique qui l’a fait grandir. C’est un roman sur l’enfance, sur ces mots que les enfants ne savent pas lire dans la bouche des adultes, même si le sifflement des machettes, les morts sur les routes, les cris font grandir le petit Gaby bien plus vite qu’il ne le pensait. Alors, qu’est-ce qui importe le plus, sinon de fermer ce livre en ayant eu cette douce impression d’avoir partagé, avec Gaby, contre Gaby, tout ce qui a fait de lui un homme. C’est un livre de bien, qui met le mal là où il devrait rester, dans les poubelles de l’histoire.

The girls Emma Cline Quai Voltaire

cline1969, Californie, gamine ballottée entre son père et sa mère, Evie Boyd est à cet âge où on aimerait être grande. Celle qui n’est que chrysalide se voit déjà papillon. Avec Connie, sa meilleure amie, elles jouent à celles qui savent comment. Aussi, quand Suzanne débarque dans sa vie, Evie ouvre grand les yeux, Evie aime comme elle n’a jamais pensé que cela puisse exister. Ce qu’Emma Cline nous raconte dans ce premier roman extrêmement brillant, dérangeant, c’est le basculement d’une adolescente dans une fascination absolue, pour un monde en marge. Aussi, même si, en arrière-plan, il est question de Charles Manson et de Sharon Tate, cela n’est pas le propos du roman, mais bien celui d’une gamine qui va dans la gueule du loup, aveuglée par le discours bien rôdé d’un gourou. Dans notre société, captivée par les écrans, les radicalisations, les peurs, la violence induite, Emma Cline nous renvoie à nos propres interrogations. Ici, juste une gamine qui suit la lumière des lampadaires, ailleurs… Mais avouons-le, il y a parfois des histoires qui finissent mieux qu’elles n’ont commencé, il suffit d’une porte de voiture ouverte. Après, il faudra raconter et surtout ne pas oublier. Suzanne, Suzanne comme un mantra sur les lèvres d’Evie…