Sucre noir Miguel Bonnefoy Editions Rivages

Aller du côté des Bracamonte, c’est comment vous dire, pénétrer un pays plein de cannes et de mélasses, gorgé de rhum et de trésors, d’amours contrariés dont on ne sait lequel est le plus fort, aller jusqu’au bout de la propriété, installer des barbelés, cacher sous les lattes des ors et des colliers d’émeraudes. Ici, c’est un entrelacs de folies meurtrières, de vierges de pierre, de fortunes qui se dissolvent dans les feux d’artifices de la folie, c’est un livre au verbe franc et généreux, un livre sans limites et c’est pourquoi il est beau et ambré comme un rhum laissé perdre dans son tonneau, tout au long d’un siècle…

Nos richesses Kaouther Adhimi Editions du Seuil

Les richesses du cœur !

Vous parler d’un lieu et d’un homme, de cette minuscule librairie de la rue Charras que va créer Edmond Charlot, vous parler de la traversée d’un siècle et de ses fureurs, vous parler d’un homme qui jamais ne dévia : la littérature, les écrivains, la transmission. Suivez les mots de Kaouther Adimi.

Elle s’appelle « Les vraies richesses », comme le livre de Giono et c’est, dans sa ville d’Alger » qu’Edmond Charlot la crée le 3 novembre 1936 dans une pièce de sept mètres sur quatre. De ce jour inaugural jusqu’à sa mort à Pézenas en 2004, il aura inventé une belle partie de la littérature du vingtième siècle. Dans ce roman rêvé par Kaouther Adimi, dans l’histoire de ce lieu joué par Ryad et Abdallah, dans ce journal de Charlot qui ponctue comme autant de signes les années de joies et de doutes, l’auteure nous invite à côtoyer Albert Camus, Jules Roy, Antoine de Saint-Exupéry, et tant d’autres qui furent ses premiers auteurs.  Pour Edmond, cet homme au visage rond aux yeux cerclés d’écaille, rien n’était plus grand que les textes qu’il publiait avec furie et hardiesse,  jusqu’à ce jour où on lui demande d’éditer « le silence de la mer » de Vercors, publié clandestinement aux Éditions de Minuit, l’année précédente. Lire « Nos richesses », c’est prendre un coup de poing littéraire et salutaire.

Et rien que pour vous, l’interview de Kaouther Adimi sur son roman!

 

« Nos richesses », votre nouveau roman nous parle d’une librairie, créée à Alger en 1936 par un drôle de personnage. Qui était Edmond Charlot ?

Edmond Charlot a vingt-et-un ans en 1936. Quelque temps auparavant, il avait fait une visite à Paris et il avait visité la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, et il avait été ébloui par ce lieu et avait dit : je suis fasciné par tout ce qui est imprimé. Il avait comme professeur de philosophie Jean Grenier, celui également de Camus, et encouragé par Grenier, il décide d’ouvrir une librairie, librairie de prêt, maison d’édition qui s’appelle « Les vraies richesses » d’après le titre du livre de Giono,  au 2 bis de la rue Charras,  juste à côté de l’université d’Alger. Toute la famille d’Edmond Charlot est en Algérie depuis 1830, il est Algérois et cette petite boutique de sept mètres sur quatre va être au début d’une grande histoire.

Son père travaille dans l’édition pour Hachette et lui fait comprendre que ce n’est pas avec le livre qu’il va gagner de l’argent. Car ce qui frappe tout de suite dès les premières pages, c’est cette confiance ou cette insouciance qu’il a dans son projet ?

L’histoire de Charlot est compliquée à raconter, car il n’y a pas d’archives. Mais dans une interview, il dit que sa famille aurait préféré qu’il soit employé des PTT ou plutôt dans le négoce. A l’époque, on ne faisait pas d’argent avec le livre. Il disait aussi qu’Alger n’était pas une ville très culturelle à ce moment. On vendait des grands prix et c’était tout, mais lui ce n’était pas sa vision. Il imagine à peine cent clients potentiels et il pense que doubler ce chiffre devrait permettre d’y arriver. Il ne faut pas oublier qu’on est dans les années trente en Algérie et dire qu’il compte publier des gens de partout, c’est incroyable. Il sera le premier éditeur de Camus. Au-delà de la dimension méditerranéenne, il ne fait pas de distinction entre les langues, entre les hommes. Il y a aussi cette dimension d’amitié qui va le suivre tout au long de sa vie, et qui va aussi le perdre. Il ne dissociera jamais sa vie privée de sa librairie et tous ceux qui travailleront avec lui seront ses amis, il ne peut imaginer autre chose.

Dans le roman, il y a plus d’un roman. Nous sommes en 2017 et un homme, Ryad va venir pour vider les lieux du 2 rue Charras, vouloir en extirper jusqu’à l’âme. Et devant cette librairie, il va rencontrer Abdallah. Comment est née cette  autre partie du roman ?

Je ne voulais pas écrire une biographie de Charlot, cet exercice de biographe ne m’intéressait pas. De plus, ses archives ont disparu deux fois, et il reste très peu de documents sur sa vie. Mais ce qui m’intéressait, c’était vraiment la période 1935-1961, la grande période de Charlot et celle également de l’Algérie et de la France. C’est la seconde guerre mondiale, l’occupation, le débarquement, la guerre d’Algérie évidemment. Aussi, pour raconter l’histoire d’un lieu, « Les vraies richesses », la maison d’édition, qui existe toujours maintenant au 2 rue Hamani, avec un grand portrait de Charlot à l’intérieur. Personne en sait pourquoi ou comment ce lieu a été protégé. Je trouve cela tellement beau que cet endroit ait survécu à tout et qu’il ait toujours la même vocation, le prêt du livre. Voilà pourquoi j’ai adossé, entre guillemets, l’histoire de Charlot qui a pris la forme d’un carnet et l’histoire des Vraies Richesses aujourd’hui. J’ai imaginé sa fermeture, que quelqu’un l’avait racheté et comptait y vendre des beignets. C’est une anecdote que m’a raconté la veuve de Charlot, il était persuadé que sa librairie avait disparu et qu’on y vendait effectivement des beignets. C’est pour cela que j’ai créé Ryad, qui s’en fiche de la littérature, qui ne connaît pas Charlot, qui doit juste vider les lieux et les repeindre, mais malheureusement pour lui ou heureusement, il y a là Abdallah, le dernier gérant de cet endroit, qui a été mis à la porte, mais qui continue à veiller sur le lieu. Les deux hommes entameront une conversation où Abdallah fera comprendre à son jeune ami toute l’importance de cette librairie. Les deux histoires s’entremêlent entre 1935 et 1961 et celle de 2017. Cela me permettait aussi de dire ce qu’est ma ville aujourd’hui.

En mars 1941, Camus lui remet les manuscrits de « L’étranger, le mythe de Sysiphe et Caligula » dont il pressent instantanément toute la puissance. Mais l’absence de papier l’oblige de dire à Camus de s’adresser à Gallimard. N’est-ce pas là la première fracture dans son parcours ?

Totalement, pour moi évoquer Charlot, c’est dire que c’est un sublime looser. C’est un homme qui a choisi la littérature comme boussole et ça me touche profondément. Il ne s’arrêtera jamais, jusqu’en 2004, il va publier des livres. A la fin de sa vie, il est presque aveugle, mais il ouvre quand même une petite librairie à Pézenas. Mais c’est un homme qui a toujours eu un problème de timing. Il publie Camus qui vient d’écrire « Révolte dans les Asturies » avec trois copains, mais le Maire d’Alger a peur que cela donne des idées de révolte et interdit donc la représentation de la pièce. Mais il y a eu des frais et Camus demande donc à Charlot d’imprimer cette pièce afin de la vendre et récupérer quelques sous pour payer les décors. Mais l’absence de papier, ensuite, dû à la guerre envoie Camus chez Gallimard, et Charlot perd son auteur. Il a toujours rêvé de publier des auteurs algériens, on disait indigènes à l’époque, et Charlot va faire faillite au moment où les premiers écrivains algériens francophones émergent tels que Kateb Yacine ou Mohamed Dib. Charlot, c’était l’éditeur algérois et il voit passer sous son nez le meilleur des écrivains qu’on va retrouver au Seuil en métropole. Je trouve cela profondément triste, car il y a un rendez-vous avec l’histoire qui ne se fait pas.

On a le sentiment en lisant le roman qu’il est toujours à côté des grands écrivains du siècle, il y aura Gide, Giono, Saint-Exupéry, Jules Roy et tant d’autres. Quel éditeur ?

Quand il arrive à Paris, il a un catalogue d’auteurs incroyable mais pourtant qui se souvient de Charlot aujourd’hui. Pourtant, il va obtenir de grands prix, le Fémina, le Renaudot deux fois. Mais comme il a donné des actions gratuites à ses amis qui vont le mettre à la porte de sa propre maison d’édition, car ils considèrent qu’il gère mal, ce en quoi on ne peut leur donner tort. Ce n’était pas un grand homme d’affaires alors que c’était un grand éditeur. C’était un homme de passion.

C’est une traversée du XXième siècle de la littérature que propose « Nos richesses », mais aussi l’odyssée d’un pays fracturé par la guerre d’Algérie. Edmond Charlot était-il avant tout un Français, un Algérien, un algérianiste à la Camus du « premier homme » ?

Quand j’ai découvert Charlot, vraiment par hasard, en me baladant dans Alger, je suis tombé sur sa librairie et j’ai commencé à chercher qui il a été. Dès le début, je me suis dite que cet homme qui parle de la Méditerranée, de l’humanisme, de la littérature, comment se fait-il qu’il n’ait pas publié des Algériens, mais j’ai compris ensuite qu’avec ce qui s’était passé, il n’avait pas pu les publier. Mais en m’intéressant plus à son histoire, il y trois faits qui sont importants à garder en tête sur un demi-siècle : il publie « Révolte dans les Asturies » et il est tout de suite étiqueté parce qu’il publie un texte interdit, ensuite il publie Vercors en pleine occupation allemande, et en troisième lieu, il va publier un texte qui est très important pour lui et pour comprendre son engagement. Après les massacres de Sétif en mai 1945, le Général de Gaulle fait diligenter une enquête par un  émissaire qui fera un discours à l’assemblée concernant ses violences. On enterrera le texte et Charlot le republiera en maquillant les dates, inventant une imprimerie pour ne pas mettre en danger son imprimeur. Au début des années 60, il fera des discours sur la nécessité de la paix, les dangers de l’OAS et il va le payer, car sa librairie va être plastiquée et il y perdra toutes ses archives, dont sa correspondance avec Camus, avec Gide.

Le regard Ken Liu Le Bélial Éditions

En septembre dernier, j’avais eu la chance d’interviewer Ken Liu au Festival America de Vincennes pour son recueil de nouvelles « La ménagerie de papier » et j’avais eu la chance de découvrir un auteur étonnant, extrêmement doué, qui portait sur son écriture un détachement certain, mais avec une vision évidente de ce qu’il avait envie de dire. Ken Liu n’est pas un écrivain de science-fiction, il est un écrivain de demain qui anticipe dans ses écrits le monde que nous sommes en train de construire, pas celui du quidam qui se promène dans la rue, non celui de ceux qui, dans des centres de recherche, dans des laboratoires brassant des milliards de dollars inventent l’homme de demain.

C’est ici tout le propos de cette novella « le regard » où on suit la recherche d’un tueur qui énucléent ses victimes. Ruth Law, ex-flic devenue détective privée, va se mettre en quête quand la mère de la dernière victime lui donnera suffisamment d’arguments pécuniaires pour le faire. On reconnaît instantanément ce qui fait la force de Ken Liu dans la narration, l’implacable résolution n’étant que la résultante d’une machinerie bluffante. Même si ce n’est pas aussi réussi que « la ménagerie de papier » (la nouvelle éponyme de son recueil paru déjà au Bélial), c’est une manière d’ouvrir la porte de cet auteur au talent fou!

C’est tout nouveau et tout bon!

Cliquez sur la pochette pour en écouter un extrait!

Sous le ciel qui brûle Hoai Huong Nguyen Editions Viviane Hamy

Ce pourrait être la simple histoire d’un homme qui a vu sa vie bouleversée pour avoir aimé la poésie de Gérard de Nerval. Tuân est devenu un traître le jour où son amour de la langue française l’a fait considérer comme tel par son oncle Chinh qui allait rejoindre l’armée populaire. De son enfance passée entre son grand-père et ses oncles, tantes et cousines, de sa bien aimée Thien, la fille de Chinh à qui il apprend le Français et qu’il va voir disparaître dans les brumes de la guerre, jusqu’à l’homme adulte qui devra se cacher afin de ne pas subir les purges viet-cong, Tuân n’aura de cesse de cultiver son amour du Français, traversera les épreuves, frôlera la mort qui emportera une grande partie de sa famille pour enfin arriver en France en 1968, dans cette France qu’il ne connaît que par les livres.

La romancière, qui nous avait déjà enchanté avec « l’ombre douce », en 2013, ravive ici encore le passé d’un Vietnam en sang transfiguré par Tuân, cet homme qui se sauve par les livres et par la poésie et qui laisse, dans le sillage de sa vie, les traces indélébiles du pays natal, magnifiés par la prose fragile et sensible de Hoai Huong Nguyen.

Farallon Islands Abby Geni Actes Sud

Allez savoir pourquoi certains livres vous attrapent par la main ou suffit-il d’une phrase, d’un dialogue? Dans ce roman d’Abby Geni, c’est le titre qui m’a happé en premier avec ce sentiment que le voyage aux Farallon Islands ne serait pas indolore. Quand on est amoureux des îles, on sait qu’on ne sort jamais indemne de la rencontre avec l’insularité, car elle vous contraint, vous fixe ses propres règles. D’ici semblent-elles dire à Miranda, cette jeune photographe qui y débarque, on ne s’échappe pas sans abandonner un peu de soi, sans éprouver ce huis-clos immense. Ils ne sont que sept, six scientifiques étranges, plongés chacun dans son domaine de prédilection, qui les requins, qui les oiseaux, qui les baleines, et Miranda et ses appareils photos qui tente de comprendre cette île et ses habitants reclus dans cette nature sauvage et préservée désormais des chasseurs d’œufs. Le danger est partout, même le granit s’effrite, les goélands s’en prennent aux hommes, le vent s’infiltre autant sous les vitres que dans les têtes, on pourrait dire que parfois l’île grince de l’assaut des vagues. Mais n’est-ce pas aussi pour cela que Miranda est venue se perdre ici, écrivant à sa mère morte les jours et les semaines sur Farallon. De la promiscuité aux amours contrariés, du silence contraint aux secrets enfouis, elle va découvrir autant l’amitié que la violence, croiser la mort et affronter une seconde vie, cachée sous les plis de sa propre existence. Allez savoir pourquoi certains livres ne vous ramènent pas jusqu’à la terre, mais vous gardent à l’aplomb des falaises de Farallon Islands…

Magnifiquement traduit par Céline Leroy!

Les porteurs T1 Matt C. Kueva Editions Thierry Magnier

Dans un futur proche, à la suite d’une catastrophe nucléaire, les enfants naissent hermaphrodites. C’est à 16 ans que chacun choisit son sexe et son prénom, au moment de la Seza. Il s’ensuit un isolement, puis au retour dans sa famille a lieu le baptême. Dans le premier tome de cette trilogie, on suit Matt. Lui ne choisira pas son sexe, car une analyse de sang a révélé qu’il est un « porteur » et dans ce monde très codifié où plus personne ne s’interroge, c’est une maladie qui est considérée par sa famille comme un drame. Il est important de ne pas vous en dire plus, car on découvre, au fil de la lecture, que ce monde est en fait aux mains de scientifiques devenus des despotes. Dans les deux prochains tomes, nous suivrons les destins de Gaëlle et de Flo, et si la suite est à la hauteur de ce premier opus addictif en diable, on a hâte de les lire…

Hélène