Seule dans Raqqa Hala Kodmani Les Equateurs

Saurons-nous un jour qui était Nissan Ibrahim, celle qui se cache derrière ce nom d’emprunt. Dans cette ville de Raqqa, Nissan, professeur de philosophie nous décrit le crépuscule d’un monde, celui d’un pays qui sombre dans le néant, dans l’horreur de l’islamisme. Sur sa page Facebook, elle dit ce qu’elle voit, ce qui la révolte, les décapitations, les hommes en croix, les bombardements, les enfants qui meurent de ne pouvoir être soignés. Elle nous raconte le quotidien de l’horreur sur terre, quand la folie de Bachar se conjugue à la cruauté de l’état islamique (je ne mets pas de majuscule à cette hypocrisie!). Nissan nous raconte son quotidien, avec un humour qui oscille entre le désespoir et l’exaltation, car il lui faut croire en un jour où toute la Syrie sera débarrassée de ces fous d’Allah. On la suit dans les ruelles, dans les ruines, dans l’enfermement de l’appartement de ses parents. Elle se sait condamnée, autant par le régime que par les fous d’Allah.

Nissan est cette Anne Frank du vingt et unième siècle, acculée, oppressée, cernée, et c’est donnée par un de ses cousins qu’elle finira sous la mitraille. Ces derniers mots seront: « Ces jours-ci, je pense au repos, à la paix, à la sécurité, à la tranquillité. Peut-être les rencontrerai-je un jour, par hasard! »

Tu peux reposer en paix Nissan, Hala Kodmani a mis en mots plus que tous tes espoirs, elle y a imprimé le sceau de ta vie.

Comment va la douleur Pascal Garnier Editions Zulma

On ne fait jamais assez attention aux livres que l’on emmène prendre l’air sur une île bretonne. Je ne sais pas pourquoi, mais ce Pascal Garnier ci, allez-savoir pourquoi, je ne l’avais jamais lu… Erreur de premier communiant!

Petit bijou de méchanceté et d’amoralité, Pascal Garnier nous trimballe de Vals, petite station thermale où arrive Simon, éradicateur en tous genres (genre pistolet à silencieux!), où vit Bernard, un imbécile total, fils d’Anaïs, adepte du Négrita haute dose, où débarque Fiona, petite sotte et sa fille Violette, à l’intestin colérique. Tout ce beau monde va jouer la comédie humaine, telle qu’elle se pratique sous nos contrées, violente, avec un luxe de préciosité et de bouffonnerie qui confine au sublime! Dans son style délicat, Pascal Garnier m’a encore une fois confirmé qu’il nous manque encore un peu plus depuis sa disparition en 2010!

Heurs et malheurs du sous majordome Minor Patrick de Witt Actes Sud

C’est à l’âge de 17 ans que Lucien Minor, dit Lucy, va travailler au château Von Aux, bien éloigné de son village où plus rien ne le retient, bien au contraire. Il arrive dans un lieu qui semble loin de tout, un château sinistre surplombant un village très pauvre.C’est là qu’il va rencontrer Klara dont il tombe éperdument amoureux, après s’être fait détroussé par le père de cette dernière, un chapardeur professionnel. Ici, la vie semble arrêtée, les habitants attendent on ne sait quoi, Lucy n’est guère occupé sinon à visiter les lieux. Il séduit Klara et tous deux mènent une vie tranquille, bien que modeste, mais soudain, tout s’accélère avec le retour au château de la baronne et du bel Adolphus, concurrent sérieux pour le cœur de la belle Klara. Dans ce monde fantasmagorique, impossible à dater dans le temps et dans l’espace, où chaque nouveau personnage semble sortir du chapeau d’Alice, rien ne va plus pour Lucy, frère jumeau d’un Candide qui va s’en sortir grâce à son intelligence, son pragmatisme et l’amour de de sa chère Klara. Comédie grinçante tout autant que conte cruel, Patrick de Witt nous entraîne dans un monde étonnant, une évasion complète qui finit par nous faire un bien fou!!!

Hélène

Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…

Ressentiments distingués Christophe Carlier Editions Phébus

On avait découvert Christophe Carlier avec son premier roman « L’assassin à la pomme verte », un petit bijou de roman noir écrit au scalpel. Dans ce nouveau roman, c’est avec de l’encre et du fiel qu’il écrit. Nous sommes sur une île et ici le facteur ne dépose pas que des bonnes nouvelles dans les boîtes aux lettres. Un corbeau s’amuse à écrire des lettres anonymes pour salir les habitants. C’est bien connu que sur les îles, tout le monde se connaît et tout le monde pense connaître ce que l’autre a à cacher. Et le corbeau semble effectivement bien au courant des secrets inavouables de tout un chacun. Christophe Carlier n’a pas son pareil pour semer le trouble chez le lecteur. il est un fin dessinateur des âmes humaines, et surtout de leurs errances. Chacun surveille les faits et gestes, on parle au Café de la Marine, on élucubre, on suspecte, on enquête. Mais parfois les fils tressés finissent par rompre. De vous dévoiler le fin mot de l’histoire, ce n’est pas le lieu, ni le moment, sachez quand même que Christophe Carlier vous a encore concocté un roman jouissif au goût de camomille sucrée et d’embruns acides.

Katanga Nury Vallée Editions Dargaud

C’est la BD du mois assurément! Fabien Nury et Sylvain Vallée nous reviennent en pleine forme avec un album extraordinaire de puissance graphique et scénaristique. Le Katanga, dans les années 60, c’est un monde de violences ethniques, d’indépendance bradée, de miliciens zélés, de tortionnaires gavés. Bref, une sorte de calque de l’enfer, mais en encore plus sordide. Avec des personnages aux tronches incroyables, sur une histoire qui file à toute vitesse, on se retrouve plongé cinquante ans en arrière dans une guerre sans merci, histoire oubliée pour beaucoup aujourd’hui, mais qui nous rappelle cruellement que l’histoire de l’Afrique s’est construite dans le sang et la haine. Vraiment exceptionnelle de réalisme cru, cette bande dessinée va encore faire exploser la réputation des duettistes, sans oublier les couleurs de Bastide… A découvrir chez votre libraire!

Pour que rien ne s’efface Catherine Locandro Editions Héloïse d’Ormesson

eho_locandro5cC’est un corps dans un tailleur Chanel, un corps en décomposition, celui de Lila Beaulieu ou celui de Liliane Garcia. De Paul qui découvre le cadavre jusqu’aux derniers mots de Lila à François Chalais, c’est une vie qui va se dérouler sous nos yeux. Catherine Locandro nous écrit un « conte » à rebours, la vie d’une femme adulée pour un seul film, une image, une impression, un sourire, peu importe. Elle sera cette femme de  » la chambre obscure », ce film qui fera d’elle une icône pour un cercle restreint d’admirateurs. Chant choral de ceux qui l’ont connu, l’auteure revient pas à pas sur la vie de celle qui n’aura existé que dans les yeux de ceux qui l’ont aimé. A-t-on d’ailleurs une existence en dehors de ceux qui nous regardent, nous prennent la main, nous aiment. Dans une écriture tendre, Catherine Locandro nous entraîne sur ce fil invisible qui fait vaciller les âmes les plus fragiles. Lila fait partie de celles qui n’ont jamais voulu enflammer les projecteurs, mais, dans le grand bazar de la vie, elle sera celle qui viendra y brûler ses dernières certitudes.

C’est un roman aussi sensible qu’il est brutal, c’est dire si Lila renaît finalement dans la magie des mots, loin des pellicules de film flétries.