L’opticien de Lampedusa Emma-Jane Kirby Les Equateurs

lampedusaEst-il pire aveugle que celui qui ne veut pas voir? Surtout s’il est opticien! Ici, à Lampedusa, on peut voir la côte africaine, celle de la Tunisie. L’Italie est si loin. Ici, à Lampedusa, le soleil est un fainéant qui ne s’en va pas, même en octobre, qui lèche les corps, les âmes, qui s’abandonne autour de l’île. Il sera l’opticien, sa femme Teresa. Demain, ils partent taquiner le poisson à bord du Galata. Il va regarder la météo ce soir. On ne sait jamais, un coup de sirocco et fini la sortie en mer. Parfois, le destin tient dans un bulletin météo. Ils partiront, entendront des cris de mouettes au loin, des cris qui ne veulent pas s’arrêter, qui enflent même, des points noirs sur la ligne d’horizon, des mouettes qui se chamaillent, jusqu’à ce que… Les mouettes sont des hommes et des femmes qui se noient. L’embarcation a chaviré, le Galata est entouré de migrants qui tentent de ne pas se noyer. Ils sont nombreux, ils s’accrochent, ils meurent, ils crient, ils implorent dans des langues inconnues, les bras suintants d’huile de moteur glissent, les yeux implorent, les corps flottent à l’infini. L’opticien en attrape un, en repêche un autre. Ici, c’est le monde entier qui se noie ou plutôt l’humanité quand les garde-côtes leur demandent de s’en aller. Le Galata est près de sombrer, ils sont cinquante, là où dix est déjà trop.

Emma-Jane Kirby ne nous cache rien. L’opticien, Teresa et leurs six amis en sauveront quarante-sept, trois-cent soixante huit vont mourir, mais celui qui n’avait jamais voulu voir aura leurs regards à jamais imprimés sur la rétine. L’opticien de Lampedusa, ironie du titre, nous oblige à ouvrir nos yeux, à ouvrir nos portes, à faire taire ceux qui crient avec les loups sur un envahissement de nos pays trop riches et trop gras. Ils étaient huit sur un bateau avec une seule bouée de sauvetage. Depuis, l’opticien repart en mer, il guette sans doute le cri des mouettes avec une oreille qui sait entendre jusqu’au larmes des hommes et des femmes qui continuent à chercher simplement un espoir.

Petit Pays Gaël Faye Editions Grasset

9782246857334-001-xAllez, si vous ne devez lire qu’un livre cette année, si vous vous demandez qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis entre la paix et la guerre, si, par le plus grand des hasards, il vous prenait l’envie de vous aventurer entre Burundi et Rwanda dans les années 90. Si par  cette même obstination, vous aviez envie d’écouter Gaby, ce gamin magnifique qui court entre les balles, les nez pas assez droits, les Hutus qui tuent, les Tutsis qui meurent, entre le monde d’hier où tous étaient amis et celui qui donne de la Kalach comme seul avenir. Comme le dit la couverture, c’est un monde en équilibre instable, un seul pied à droite, à gauche et c’est la mort. Heureusement, Gaby est un rêveur qui ne cesse d’écrire à Laure, sa correspondante française, sa fiancée grégaire, ainsi les morts sur le bord des routes est plus facile à comprendre. Dans l’ouragan de la folie des hommes, Gaby surnage, en apnée. Gaël Faye nous entraîne dans un maëlstrom entre les copains du combi Wolkswagen, dans la folie de sa mère, dans cette Afrique qui l’a fait grandir. C’est un roman sur l’enfance, sur ces mots que les enfants ne savent pas lire dans la bouche des adultes, même si le sifflement des machettes, les morts sur les routes, les cris font grandir le petit Gaby bien plus vite qu’il ne le pensait. Alors, qu’est-ce qui importe le plus, sinon de fermer ce livre en ayant eu cette douce impression d’avoir partagé, avec Gaby, contre Gaby, tout ce qui a fait de lui un homme. C’est un livre de bien, qui met le mal là où il devrait rester, dans les poubelles de l’histoire.

The girls Emma Cline Quai Voltaire

cline1969, Californie, gamine ballottée entre son père et sa mère, Evie Boyd est à cet âge où on aimerait être grande. Celle qui n’est que chrysalide se voit déjà papillon. Avec Connie, sa meilleure amie, elles jouent à celles qui savent comment. Aussi, quand Suzanne débarque dans sa vie, Evie ouvre grand les yeux, Evie aime comme elle n’a jamais pensé que cela puisse exister. Ce qu’Emma Cline nous raconte dans ce premier roman extrêmement brillant, dérangeant, c’est le basculement d’une adolescente dans une fascination absolue, pour un monde en marge. Aussi, même si, en arrière-plan, il est question de Charles Manson et de Sharon Tate, cela n’est pas le propos du roman, mais bien celui d’une gamine qui va dans la gueule du loup, aveuglée par le discours bien rôdé d’un gourou. Dans notre société, captivée par les écrans, les radicalisations, les peurs, la violence induite, Emma Cline nous renvoie à nos propres interrogations. Ici, juste une gamine qui suit la lumière des lampadaires, ailleurs… Mais avouons-le, il y a parfois des histoires qui finissent mieux qu’elles n’ont commencé, il suffit d’une porte de voiture ouverte. Après, il faudra raconter et surtout ne pas oublier. Suzanne, Suzanne comme un mantra sur les lèvres d’Evie…

Aquarium David Vann Gallmeister

1173-cover-aquarium-575038440e228Caitlin se rend chaque jour à l’aquarium. Caitlin a douze ans, vit seule avec sa mère, Sheri, dans un petit appartement de Seattle. Caitlin ne rêve que de poissons et d’océans. Depuis peu, un vieil homme l’observe, lui parle. Il lui apprend les poissons, la magie de la mer, du poisson-main à l’hippocampe doré. Quand il lui demande de rencontrer sa mère, l’histoire se fracasse sur leurs passés respectifs. Comme à son habitude, David Vann a cette capacité à raconter ce qui se cache derrière les yeux des enfants et de leur mère, surtout quand celle-ci a été abandonnée. De ce jour, la vie de Caitlin et Sheri va être bouleversée, car il n’y a rien de pire que de sortir les démons des armoires où on les avait enfermés. Mais aussi étrange que cela puisse paraître dans un roman de David Vann, la rédemption est parfois au bout du voyage, l’apaisement aussi, comme après le cyclone, quand l’océan en furie redevient le royaume des raies mantas et de leur danse infinie.

Traduit de l’américain par Laura Derajinski.

Un fauve Enguerrand Guépy Editions du Rocher

guepyC’est une histoire dont la fin est connue avant même qu’elle ne débute. On sait bien que cet homme, la clope au bec, les yeux perdus, cherchant de l’air là où il n’y en a plus, va finir par se fracasser contre le mur de sa propre vie, mais on ne savait pas comment ou pourquoi. Enguerrand Guépy va se fondre dans la peau de son personnage, de ce magnifique Patrick Dewaere, poupée fragile d’un destin explosé par avance. Alors qu’il doit tourner pour Lelouch et interpréter Marcel Cerdan, Dewaere s’est préparé comme jamais. Fini la picole, la drogue, il met les gants à la salle, il est affûté comme un vrai champion, mais si le corps est superbe, qu’en est-il des tourments qui le hantent derrière ses yeux qui cherchent une frontière invisible. C’est un roman écrit dans un souffle rageur, magnifique et haletant, qui vous entraîne au plus près de l’acteur, calé dans ses pas, à surveiller le fragile équilibre du danseur sur son fil de soie, qui se brisera évidemment, on le savait depuis le premier jour, voilà le livre est fini, nous laissant nous aussi sans voix, le regard perdu, la bouche sèche, uppercut au foie, crochet sec à la tempe. Patrick Dewaere était immense, ce livre le lui rend bien…

POLICE HUGO BORIS GRASSET

policeIls sont trois, trois flics de base. Virginie, Erik et Aristide. Leur boulot du jour, raccompagner un étranger à Roissy, le faire monter dans un avion, puis faire comme si de rien n’était. Ne pas se demander ce qui va lui arriver une fois rentré dans son pays. Fermer les yeux ou ouvrir l’enveloppe qui contient les données du problème. Pour Virginie, l’enveloppe est mal fermée, elle jette un œil, elle comprend qu’une fois rentré, il a de fortes chances de mourir. Dans le trajet entre le centre de rétention et l’aéroport, c’est un drôle de drame qui se joue. Confrontés à leurs propres peurs, ballotés dans leurs vies professionnelles ou sentimentales compliquées, ces quatre tentent de comprendre ce qui se joue, ce qui fait basculer une vie, ce qui fait rompre une amarre, ce qui fait qu’on finit par rester humain plutôt qu’être une machine à broyer. Dans le huis-clos de cette voiture de police, on les suit pas à pas dans toutes les fragilités des hommes ou Hugo Boris excelle, par son écriture discrète, presque délicate, à nous faire ressentir toute la palette de leurs contradictions, de leurs interrogations et finalement de leur humanité.

Société noire Andreu Martin Editions Asphalte

societe-noireBarcelone, ses ramblas, son soleil, ses touristes, ici, on en est très loin. C’est du Barcelone de la nuit dont vient nous parler Andreu Martin. Une tête tranchée d’un côté, un corps attaché à l’arrière d’une voiture d’autre part, tout porte à croire que le meurtre a été commis par des Maras, ces gangs d’Amérique Latine qui viennent en Catalogne, attiré par l’argent facile. Mais l’inspecteur Canas n’y croit pas un seul instant. Pour lui, c’est un coup de la mafia chinoise. Des rumeurs courent: on a volé les Chinois, ils se vengent. Avec l’aide de Juan Fernandez Liang, mi-chinois, mi-espagnol, son indic pour tout ce qui touche à la communauté chinoise de Barcelone, Canas va tenter de démêler les fils invisibles qui les unissent. Comme il le dit: « Interpol a dit un jour que les triades ressemblent à un immeuble dans lequel les habitants d’un étage ne savent pas où se trouve l’escalier pour gagner les autres! » Avec un art consommé pour essayer de nous perdre dans ce nid de serpents, l’auteur nous appâte en démontant un à un, jour après jour, le long cheminement jusqu’à la tête qui roule dans la rue. Dans les silences des arrière-cours des restaurants chinois, les katanas vibrent dans l’air, Canas tente de démêler les vrais menteurs des fausses vérités, Liang s’engouffre vers son propre néant, les avocats n’ont pas le nez propre, les beautés chinoises sont des poisons violents, bref, quand vous mettez le premier œil dans ce roman, vous êtes partis pour une drôle d’aventure…