Sous le ciel qui brûle Hoai Huong Nguyen Editions Viviane Hamy

Ce pourrait être la simple histoire d’un homme qui a vu sa vie bouleversée pour avoir aimé la poésie de Gérard de Nerval. Tuân est devenu un traître le jour où son amour de la langue française l’a fait considérer comme tel par son oncle Chinh qui allait rejoindre l’armée populaire. De son enfance passée entre son grand-père et ses oncles, tantes et cousines, de sa bien aimée Thien, la fille de Chinh à qui il apprend le Français et qu’il va voir disparaître dans les brumes de la guerre, jusqu’à l’homme adulte qui devra se cacher afin de ne pas subir les purges viet-cong, Tuân n’aura de cesse de cultiver son amour du Français, traversera les épreuves, frôlera la mort qui emportera une grande partie de sa famille pour enfin arriver en France en 1968, dans cette France qu’il ne connaît que par les livres.

La romancière, qui nous avait déjà enchanté avec « l’ombre douce », en 2013, ravive ici encore le passé d’un Vietnam en sang transfiguré par Tuân, cet homme qui se sauve par les livres et par la poésie et qui laisse, dans le sillage de sa vie, les traces indélébiles du pays natal, magnifiés par la prose fragile et sensible de Hoai Huong Nguyen.

Farallon Islands Abby Geni Actes Sud

Allez savoir pourquoi certains livres vous attrapent par la main ou suffit-il d’une phrase, d’un dialogue? Dans ce roman d’Abby Geni, c’est le titre qui m’a happé en premier avec ce sentiment que le voyage aux Farallon Islands ne serait pas indolore. Quand on est amoureux des îles, on sait qu’on ne sort jamais indemne de la rencontre avec l’insularité, car elle vous contraint, vous fixe ses propres règles. D’ici semblent-elles dire à Miranda, cette jeune photographe qui y débarque, on ne s’échappe pas sans abandonner un peu de soi, sans éprouver ce huis-clos immense. Ils ne sont que sept, six scientifiques étranges, plongés chacun dans son domaine de prédilection, qui les requins, qui les oiseaux, qui les baleines, et Miranda et ses appareils photos qui tente de comprendre cette île et ses habitants reclus dans cette nature sauvage et préservée désormais des chasseurs d’œufs. Le danger est partout, même le granit s’effrite, les goélands s’en prennent aux hommes, le vent s’infiltre autant sous les vitres que dans les têtes, on pourrait dire que parfois l’île grince de l’assaut des vagues. Mais n’est-ce pas aussi pour cela que Miranda est venue se perdre ici, écrivant à sa mère morte les jours et les semaines sur Farallon. De la promiscuité aux amours contrariés, du silence contraint aux secrets enfouis, elle va découvrir autant l’amitié que la violence, croiser la mort et affronter une seconde vie, cachée sous les plis de sa propre existence. Allez savoir pourquoi certains livres ne vous ramènent pas jusqu’à la terre, mais vous gardent à l’aplomb des falaises de Farallon Islands…

Magnifiquement traduit par Céline Leroy!

Les porteurs T1 Matt C. Kueva Editions Thierry Magnier

Dans un futur proche, à la suite d’une catastrophe nucléaire, les enfants naissent hermaphrodites. C’est à 16 ans que chacun choisit son sexe et son prénom, au moment de la Seza. Il s’ensuit un isolement, puis au retour dans sa famille a lieu le baptême. Dans le premier tome de cette trilogie, on suit Matt. Lui ne choisira pas son sexe, car une analyse de sang a révélé qu’il est un « porteur » et dans ce monde très codifié où plus personne ne s’interroge, c’est une maladie qui est considérée par sa famille comme un drame. Il est important de ne pas vous en dire plus, car on découvre, au fil de la lecture, que ce monde est en fait aux mains de scientifiques devenus des despotes. Dans les deux prochains tomes, nous suivrons les destins de Gaëlle et de Flo, et si la suite est à la hauteur de ce premier opus addictif en diable, on a hâte de les lire…

Hélène

C’est bientôt la fête des pères!

Tout un été sans Facebook Romain Puértolas Editions Le Dilettante

Et ben voilà! Encore une fois, Romain Puértolas vient surprendre ses lecteurs là où je ne l’attendais pas! Et c’est certainement son meilleur roman, pour plein de raisons! Déjà le titre, si nous pouvions réussir à entraîner toute notre famille tout un été sans Facebook, cela permettrait certainement à énormément de gens de ne pas s’injurier comme ils le font en ce moment.

De plus (car il faut dire de plus, quand on n’a pas dit premièrement et qu’il y a plusieurs raisons,  car il faut pour çela que j’écrive cependant un peu plus tard, vous allez voir, ça passe comme une lettre à la poste, encore que la poste en ce moment…), donc de plus Romain Puértolas nous invente encore une fois des personnages improbables dont l’héroïne (non pas la drogue!) Agatha Crispies, formidable flic new-yorkaise de New-York (Colorado), pas celui qui fait vrombir les sirènes entre Manhattan et Long Island, mais celui du trou du cul du monde presque libre libre selon Donald, où pas un réseau ne passe et où, habituellement personne ne meurt, du moins de manière violente, genre steak haché dans une baignoire.

Agatha Crispies n’est-elle pas la plus à même de résoudre cet incroyable crime, surtout si la porte était fermée de l’intérieur… La suite vous le dira! Mais surtout là où encore une fois Romain Puértolas me bluffe, c’est qu’il réinvente une langue à la San-Antonio (mais celui du meilleur cru!) en s’affranchissant sans vergogne de tous les codes du roman policier (policier qu’il était il y a encore peu d’années!!!).

Aussi, débranchez vos ordinateurs, commandez des donuts en chocolat chez votre boulanger-pâtissier préféré et laissez-vous mener par le bout du nez par la rondelette Agatha Crispies, dont on dit que faire le tour en vaut la chandelle!

 » It’s This…or cluedo » disait Sherlock dans le chien des Baskerville! A vous de jouer!

En librairie le 4 mai!!!!

Cependant, ça y est je l’ai mis pour ceux qui ont suivi….

Comme un blues Anibal Malvar Editions Asphalte

Tout cela pourrait commencer par un long solo de trompette de Miles Davis, un cri qui viendrait déchirer la nuit sombre de Madrid, mais par sur la Plaza Mayor, mais beaucoup plus loin, dans la pluie galicienne. Quand Ania disparaît, c’est à l’ex de sa femme, Carlos Ovelar, qu’ Alberto Bastida va penser. Ancien des services secrets espagnols du temps de Franco, il a des réseaux dans tous les milieux. Mais ce qui attend Carlos va l’entraîner bien plus loin que ce qu’il imaginait au départ. C’est aussi en traversant toute l’histoire espagnole des cinquante dernières années que doit se lire ce polar glauque, où on boit et fume tout en ouvrant des valises pleines de secrets inavouables.

Si je devais vous prescrire un whisky, j’irais vers un Lagavulin 16 ans d’âge, bien tourbé, qui vous décalque la tête rien qu’en le reniflant, un de ceux chers à Jean-Claude Izzo dans sa trilogie marseillaise, car il y a aussi de ça chez Malvar, un pays à sentir, des êtres à aimer, des coups tordus, mais une immense empathie pour des personnages qui parlent parfois comme un Chandler des meilleures cuvées.

Seule dans Raqqa Hala Kodmani Les Equateurs

Saurons-nous un jour qui était Nissan Ibrahim, celle qui se cache derrière ce nom d’emprunt. Dans cette ville de Raqqa, Nissan, professeur de philosophie nous décrit le crépuscule d’un monde, celui d’un pays qui sombre dans le néant, dans l’horreur de l’islamisme. Sur sa page Facebook, elle dit ce qu’elle voit, ce qui la révolte, les décapitations, les hommes en croix, les bombardements, les enfants qui meurent de ne pouvoir être soignés. Elle nous raconte le quotidien de l’horreur sur terre, quand la folie de Bachar se conjugue à la cruauté de l’état islamique (je ne mets pas de majuscule à cette hypocrisie!). Nissan nous raconte son quotidien, avec un humour qui oscille entre le désespoir et l’exaltation, car il lui faut croire en un jour où toute la Syrie sera débarrassée de ces fous d’Allah. On la suit dans les ruelles, dans les ruines, dans l’enfermement de l’appartement de ses parents. Elle se sait condamnée, autant par le régime que par les fous d’Allah.

Nissan est cette Anne Frank du vingt et unième siècle, acculée, oppressée, cernée, et c’est donnée par un de ses cousins qu’elle finira sous la mitraille. Ces derniers mots seront: « Ces jours-ci, je pense au repos, à la paix, à la sécurité, à la tranquillité. Peut-être les rencontrerai-je un jour, par hasard! »

Tu peux reposer en paix Nissan, Hala Kodmani a mis en mots plus que tous tes espoirs, elle y a imprimé le sceau de ta vie.