Blessures d’enfance Ursula Hegi Galaade éditions

Ici tout ce qui nous brûle…

Savez-vous ce qu’il y a de plus admirable dans l’écriture d’Ursula Hegi, c’est cette faculté de dire sans appuyer le trait. Après Trudi la naine, elle nous donne encore un roman extraordinaire sur cette Allemagne percluse, ratiocinée, de petites gens qui ne devinent rien de l’immensité de l’horreur à venir.

Nous sommes en 1934, au lendemain de l’incendie du Reichstag. Dans cette école de village, les enfants s’interrogent : « Et si les communistes brûlent notre école ? »

Thekla Jansen, comme ses élèves, a peur d’un monde qui commence à basculer et qui l’entraîne vers la nuit brune, le claquement des bottes, les enfants qui disparaissent, les cris, les portes qui se ferment. A dix ans, certains enfants rejoignent les jeunesses hitlériennes, des amitiés se nouent quand d’autres se perdent. Markus part pour l’Amérique avec ses parents. Le monde de Thekla se divise en catégories, ce qu’elle ne sait comprendre.

Thekla est de ces institutrices qui jamais ne renoncent, car le sens même de son engagement auprès des enfants remonte à sa propre jeunesse et c’est pour ça qu’elle se bat pour eux, qui sait même contre eux afin de les garder vivants.

Ursula Hegi remonte le temps avec nous. 1899, 1914, chaque période est une pierre pour constituer l’édifice de ces vies qui se croisent et de cette mort qui rôde tout autour, sans dire son nom, simplement en fauchant ceux qui n’ont plus la force de résister.

C’est dans cette enfance oubliée du Nordstrand qu’il faut peut-être aller chercher cette exigence, cette volonté hors du commun de tout traverser avec abnégation. A cette époque, les filles mères accouchaient dans la brume de la maison Sainte Marguerite, entre la Mer du Nord et la péninsule. Les ventres pouvaient grossir, nul ne les voyait.

C’est ici aussi que Wilhem Jansen va aimer Almut Bechtel, celle qu’il n’aurait jamais dû regarder mais à qui il dira « je crois que je pourrais vous aimer ». C’est à ce moment-là que la vie des Jansen va basculer, c’est à ce moment-là que Thekla…

Quand le monde se déchire, quand la moindre vie d’un être humain n’est que bouchon de liège sur un océan déchaîné, que peut-on dire et qu’a-t-on le droit d’écrire ? Ce qu’il y a d’admirable dans le roman d’Ursula Hegi, c’est cette évidence que nous ne sommes pas là pour juger. Nous ne sommes qu’observateurs.

Tout se passe dans la classe et des dialogues des enfants viendra naître une certaine vérité, celle d’une guerre qui dans le reclus d’une école est sans bombardements, sans villes éventrées, sans corps décharnés. Mais n’est-ce pas encore plus terrible une guerre qui ne se trame que par des mots d’enfants ?

Les portes se ferment autant que les bouches qui n’osent plus rien exprimer. C’est ainsi que la dictature pénètre yeux et oreilles et bouches fermées. Si le tumulte ne gagne pas Burgdorf et sa petite école, il règne sans partage dans les têtes.

Quand le voile de l’origine s’estompera, Thekla aura l’envie de rire. Elle pensera tout d’abord à ses élèves, aux histoires de flammes et de créatures toutes les plus merveilleuses que les autres. Elle leur dira « que pour repousser la bête, il faut d’abord lui donner un corps pour que tous voient, craignent et rient avant de sonder ce dont on a vraiment peur. »

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