Cool Water Dianne Warren Presses de la Cité

Premier roman de Diane Warren, Cool Water nous transporte au Saskatchewan, dans la petite bourgade de Juliet, 1011 âmes au compteur d’après le panneau criblé de plombs de chasse à l’entrée du village.

Et c’est la chronique de ce bourg perdu que nous conte l’auteur par le biais de personnages attachants, horripilants, drôles ou largués par la vie. Construit à la façon d’un cercle qui se referme sur lui-même, les chapitres nous rapprochent au plus près de la vie de Lee, le jeune gamin adopté, Willard et Marian, beau -frère et belle-soeur qui vivent sous le même toit tout en s’évitant… Vicky et Blaine et leurs six gosses, fauchés comme les blés qui entourent la ville, Hank et Lynn qui tient l’Oasis Café où tout se dit et se répète, enfin Norval Birch, le banquier sans ambitions qui va sans doute marier sa fille avec cet imbécile de Kyle.

Tous ces chemins se croisent sans cesse dans la petite ville et c’est en allant au plus profond des âmes que Dianne Warren nous entraîne avec bonheur dans ce roman profondément humain.

Dianne Warren sera au Festival America de Vincennes du 21 au 23 septembre 2012

Un voyage en Bretagne Bouquins Laffont

bretagneComment vous dire à vous qui ne faites que passer par chez nous combien elle est différente, non seulement par les humeurs du temps, mais aussi par celles de ses habitants, par la mer qui gronde, par sa terre et par sa langue, car ici tout est lié. Chacun la raconte  et de tous temps, elle est mystère.

Armelle Lavalou, qui a méticuleusement rassemblé ici toute la matière de la Bretagne écrite, imaginait-elle cette somme extravagante de textes, de romans, de récits de voyages qui, mis bout à bout, forment une recension exemplaire et magnifique d’un pays multiple et bigarré, de gens si différents qu’ils avaient déjà inventé la diversité sans le savoir, de paysages qui ne pouvaient que donner l’envie à l’écrivain de peindre en mots ce qu’il voyait en œil. Dire sur la Bretagne, bien sûr, écrire, encore plus. Il ne manquera personne, car tous ceux qui sont venus en ont eu l’envie et surtout l’évidence.

Evidemment, il n’y a pas une Bretagne et c’est de sa multiplicité que naît l’envie d’écrire sur elle. Au fil de l’histoire, ce qui se dit se précise. Elle n’est pas qu’un bout de terre peuplé d’indigènes frustres. On voit naître les richesses d’une culture et d’un terroir, on devine déjà que cette province si lointaine recèle également bien plus que les commentaires de diaristes parisiens revenus de tout.

Il est extraordinaire de constater que tous ceux qui ont compté dans la littérature depuis presque quatre siècles et bien plus sont venus y traîner leurs guêtres. Et elle les inspire de Flaubert à Hugo, de Jules César à Taine, de tant d’autres à tant d’autres, ils y sont tous.

Ils y sont tous et ils racontent, que ce soit Stéphane Mallarmé quand il écrit à sa femme Marie, ou Jacques Cambry contant l’île de Batz, Hugo ou Radiguet, André Gide ou même Jean de la Fontaine, ils tiennent chacun dans leurs mots une Bretagne différente, mais qui, en fin de compte, d’Armor en Argoat, a cette unicité de caractères affirmés.

Et c’est aussi de cette terre et de cet océan que naîtront de grands écrivains qui raconteront leur propre terre. Faut-il que je vous les cite tous et suffira-t-il de n’en dire qu’un mais lequel sans que je ne m’attire la foudre des autres ? Alors je vais dire Julien Gracq et Henri Queffélec, Gracq pour l’évidence de son écriture bretonne  et Queffélec pour le granité des mots. Ils se rejoignent si bien que Gracq dira de Queffélec qu’il a découvert grâce à lui une autre Bretagne… Alors quelle Bretagne ?

Tout simplement celle qu’Armelle Lavalou nous invite à découvrir dans ce remarquable ouvrage où l’important n’est pas uniquement dans les mots, mais aussi dans les paysages, les situations, les dialogues imagés, les chansons et les légendes qui, non seulement font un pays, mais surtout créent une âme et un ciment, celui de tout un peuple.

Comment vous dire à vous qui ne faites que passer par chez nous combien elle est différente, non seulement par les humeurs du temps, mais aussi par celles de ses habitants, par la mer qui gronde, par sa terre et par sa langue, car ici tout est lié. Chacun la raconte  et de tous temps, elle est mystère.

Armelle Lavalou, qui a méticuleusement rassemblé ici toute la matière de la Bretagne écrite, imaginait-elle cette somme extravagante de textes, de romans, de récits de voyages qui, mis bout à bout, forment une recension exemplaire et magnifique d’un pays multiple et bigarré, de gens si différents qu’ils avaient déjà inventé la diversité sans le savoir, de paysages qui ne pouvaient que donner l’envie à l’écrivain de peindre en mots ce qu’il voyait en œil. Dire sur la Bretagne, bien sûr, écrire, encore plus. Il ne manquera personne, car tous ceux qui sont venus en ont eu l’envie et surtout l’évidence.

Evidemment, il n’y a pas une Bretagne et c’est de sa multiplicité que naît l’envie d’écrire sur elle. Au fil de l’histoire, ce qui se dit se précise. Elle n’est pas qu’un bout de terre peuplé d’indigènes frustres. On voit naître les richesses d’une culture et d’un terroir, on devine déjà que cette province si lointaine recèle également bien plus que les commentaires de diaristes parisiens revenus de tout.

Il est extraordinaire de constater que tous ceux qui ont compté dans la littérature depuis presque quatre siècles et bien plus sont venus y traîner leurs guêtres. Et elle les inspire de Flaubert à Hugo, de Jules César à Taine, de tant d’autres à tant d’autres, ils y sont tous.

Ils y sont tous et ils racontent, que ce soit Stéphane Mallarmé quand il écrit à sa femme Marie, ou Jacques Cambry contant l’île de Batz, Hugo ou Radiguet, André Gide ou même Jean de la Fontaine, ils tiennent chacun dans leurs mots une Bretagne différente, mais qui, en fin de compte, d’Armor en Argoat, a cette unicité de caractères affirmés.

Et c’est aussi de cette terre et de cet océan que naîtront de grands écrivains qui raconteront leur propre terre. Faut-il que je vous les cite tous et suffira-t-il de n’en dire qu’un mais lequel sans que je ne m’attire la foudre des autres ? Alors je vais dire Julien Gracq et Henri Queffélec, Gracq pour l’évidence de son écriture bretonne  et Queffélec pour le granité des mots. Ils se rejoignent si bien que Gracq dira de Queffélec qu’il a découvert grâce à lui une autre Bretagne… Alors quelle Bretagne ?

Tout simplement celle qu’Armelle Lavalou nous invite à découvrir dans ce remarquable ouvrage où l’important n’est pas uniquement dans les mots, mais aussi dans les paysages, les situations, les dialogues imagés, les chansons et les légendes qui, non seulement font un pays, mais surtout créent une âme et un ciment, celui de tout un peuple.

ment vous dire à vous qui ne faites que passer par chez nous combien elle est différente, non seulement par les humeurs du temps, mais aussi par celles de ses habitants, par la mer qui gronde, par sa terre et par sa langue, car ici tout est lié. Chacun la raconte  et de tous temps, elle est mystère.

Armelle Lavalou, qui a méticuleusement rassemblé ici toute la matière de la Bretagne écrite, imaginait-elle cette somme extravagante de textes, de romans, de récits de voyages qui, mis bout à bout, forment une recension exemplaire et magnifique d’un pays multiple et bigarré, de gens si différents qu’ils avaient déjà inventé la diversité sans le savoir, de paysages qui ne pouvaient que donner l’envie à l’écrivain de peindre en mots ce qu’il voyait en œil. Dire sur la Bretagne, bien sûr, écrire, encore plus. Il ne manquera personne, car tous ceux qui sont venus en ont eu l’envie et surtout l’évidence.

Evidemment, il n’y a pas une Bretagne et c’est de sa multiplicité que naît l’envie d’écrire sur elle. Au fil de l’histoire, ce qui se dit se précise. Elle n’est pas qu’un bout de terre peuplé d’indigènes frustres. On voit naître les richesses d’une culture et d’un terroir, on devine déjà que cette province si lointaine recèle également bien plus que les commentaires de diaristes parisiens revenus de tout.

Il est extraordinaire de constater que tous ceux qui ont compté dans la littérature depuis presque quatre siècles et bien plus sont venus y traîner leurs guêtres. Et elle les inspire de Flaubert à Hugo, de Jules César à Taine, de tant d’autres à tant d’autres, ils y sont tous.

Ils y sont tous et ils racontent, que ce soit Stéphane Mallarmé quand il écrit à sa femme Marie, ou Jacques Cambry contant l’île de Batz, Hugo ou Radiguet, André Gide ou même Jean de la Fontaine, ils tiennent chacun dans leurs mots une Bretagne différente, mais qui, en fin de compte, d’Armor en Argoat, a cette unicité de caractères affirmés.

Et c’est aussi de cette terre et de cet océan que naîtront de grands écrivains qui raconteront leur propre terre. Faut-il que je vous les cite tous et suffira-t-il de n’en dire qu’un mais lequel sans que je ne m’attire la foudre des autres ? Alors je vais dire Julien Gracq et Henri Queffélec, Gracq pour l’évidence de son écriture bretonne  et Queffélec pour le granité des mots. Ils se rejoignent si bien que Gracq dira de Queffélec qu’il a découvert grâce à lui une autre Bretagne… Alors quelle Bretagne ?

Tout simplement celle qu’Armelle Lavalou nous invite à découvrir dans ce remarquable ouvrage où l’important n’est pas uniquement dans les mots, mais aussi dans les paysages, les situations, les dialogues imagés, les chansons et les légendes qui, non seulement font un pays, mais surtout créent une âme et un ciment, celui de tout un peuple.

L’interview de Patrick Deville, rien que pour vous!

 

à paraître le 23 août 2012

JF Delapré: Patrick Deville, je suis absolument ravi de vous avoir aujourd’hui parmi nous ! Je dis souvent que les bons livres ressemblent aux bons fauteuils. À peine installé, sans que l’on sache très bien pourquoi, on s’y sent à l’aise.  Et c’est ce qui m’est arrivé avec Peste & Choléra  qui s’ouvre sur cette phrase : « La vieille main tavelée au pouce fendu écarte un voilage de pongé. » Lorsque j’ai tourné les premières pages de votre livre, je venais d’entrer dans l’une de ces secondes parties de soirée « Rentrée littéraire »  où on s’apprête à se lancer dans la lecture d’un nouveau roman. A cette première phrase, je savais que m’attendait une nuit écourtée.  De fait, j’ai lu votre livre dans la foulée et je me suis senti immédiatement aussi à mon aise que dans mon fauteuil au velours éculé. J’ai eu envie de poursuivre sans étape et d’aller à la rencontre de cette main, de ce pouce fendu, de l’histoire de ce drôle de personnage que fut Alexandre Yersin, oublié, je pense, du monde entier. Qui était-il ?

– Patrick Deville : Je vous remercie beaucoup de votre invitation. Et puis je suis heureux que ce soit un libraire installé dans le voisinage de l’École de santé navale de Brest qui me reçoive. Peste & Choléra est un livre consacré à la petite bande de jeunes pasteuriens, pour beaucoup étrangers ou apatrides, qui gravitèrent autour du vieux Pasteur et exercèrent leurs talents à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Parmi ces jeunes gens de valeur, Alexandre Yersin fut celui qui mena la plus mouvementée, la plus remplie et la plus magnifique – à mon sens –, la plus longue aussi. Il est né Suisse, à Aubonne, sous le Second empire, et est mort pendant la Seconde Guerre mondiale, à Nha Trang, dans l’Indochine sous occupation japonaise. Cette trajectoire exceptionnelle me permettait de raconter l’histoire de cette petite bande constituée de jeunes gens courageux qui furent là au moment idoine pour accoler leur nom en latin à celui d’un bacille, et qui, pendant un laps de temps assez court, chaque année ou tous les deux ans, découvraient un remède à une maladie mythique de l’histoire de l’humanité. Pasteur invente la méthode, eux l’appliquent. Ils bondissent d’un endroit à l’autre de la planète, dès qu’ils entendent parler d’une épidémie, beaucoup meurent dès qu’ils débarquent, contaminés par le mal qu’ils sont venus combattre, et Yersin, lui, découvre le bacille de la peste, peut-être la plus fameuse de ces maladies mythiques. Il identifie le germe, le décrit et met au point le vaccin. Cela suffirait à assurer à mon personnage une renommée mondiale, mais il a ceci de particulier que, dès qu’il réussit quelque chose, il s’en désintéresse le lendemain et passe à autre chose de complètement différent.

-JF Delapré : On a effectivement l’impression que cet homme qui, en deux mois découvre le bacille de la peste et élabore un vaccin, est constamment en recherche. Il montrait apparemment bien davantage de préoccupation pour ses recherches et leurs résultats que pour les honneurs sur lesquels ils pouvaient éventuellement déboucher.

– Patrick Deville : Il est entré comme chercheur à l’Institut Pasteur après ses études en Allemagne, où il a également travaillé à l’Institut Koch. L’histoire de Yersin est aussi marquée par les trois invasions de la France par l’Allemagne (1870, 1914, 1940), par la rivalité des deux Instituts, Koch et Pasteur. Il y avait la bande à Koch et la bande à Pasteur – Yersin a émargé au sein des deux – et dès que se déclenche une épidémie, les malades voient se précipiter à leur chevet des représentants des deux écoles. Ils sont en concurrence, parfois l’un l’emporte, parfois l’autre. Quand l’un des deux camps est touché par le mort, les rivalités s’estompent et c’est la solidarité, l’entraide qui l’emporte. Un peu comme dans les tranchées en 1914, les ennemis fraternisent quelques heures, quelques jours, puis se remettent à se tirer dessus. Quand Yersin quitte l’Institut Pasteur, c’est pour devenir marin dans les Messageries maritimes après avoir attrapé le virus de la mer ; puis il démissionne à nouveau et embrasse la carrière d’explorateur, un métier à la mode à l’époque. Il est le premier à avoir rejoint la mer de Chine, dans le delta du Mékong, au terme d’une marche de trois mois à travers la Cordillère annamitique. Comme d’autres de ses camarades de la petite bande courageuse issue de l’Institut Pasteur, il publie dans La Revue de la Société de Géographie, il communique aussi les résultats de ses recherches scientifiques dans les Annales de l’Institut Pasteur. Le périodique édité par la Société de Géographie du boulevard Saint-Germain accueille à peu près au même moment le dernier texte de Rimbaud, son rapport d’exploration de l’Ogaden. C’est aussi cette génération qui, la première, rapporte de ses voyages les photos qu’elle prend grâce aux encombrants appareils qu’elle transporte dans ses bagages. Ces intrépides jeunes gens, cela fait des années que je les vois jalonner mes propres recherches littéraires. Les livres que j’écris commencent presque tous sous le Second empire, et principalement en 1860. Pura Vida (2004), dont le sous-titre est Vie et mort de William Walker, se déroule en Amérique centrale où mon héros, William Walker, meurt fusillé sur une plage du Honduras en 1860 ; Kampuchéa (2011) relate la découverte, en 1860, des temples d’Angkor par Henri Mouhot. 1860 encore, c’est l’année où Pasteur escalade le Mur de Glace depuis Chamonix pour procéder à un prélèvement d’air pur… Cette génération de jeunes types brillants, curieux, aventureux s’intéressent à une foule de sujets, publient leurs observations sur une multitude de thèmes, ils sont photographes, ethnologues, botanistes… Ce sont des savants, des héritiers des Lumières qui explorent tous les domaines de la connaissance. Albert Calmette, par exemple – qui est justement passé par l’École de santé navale de Brest –, a été médecin de la marine avant de rejoindre le groupe de ces jeunes pasteuriens. Il a rencontré Savorgnan de Brazza à Libreville. Savorgnan, l’explorateur de l’Afrique dont je raconte l’itinéraire dans Equatoria (2009), avait lui aussi fait la Navale à Brest, en même temps que Pierre Lotti avec lequel il était resté ami. Tous ces gens se sont croisés un peu partout dans le monde.je les fréquente depuis des lustres et, quand j’ai contacté l’Institut Pasteur, je ne m’attendais, en partant explorer ses archives, à tomber sur un tel trésor ! Ces jeunes gens ont énormément écrit. Accessoirement, j’aime beaucoup la langue positiviste typique de la Troisième République qui caractérise leur prose. Ce sont des scientifiques, pour beaucoup des étrangers qui écrivent des lettres, tiennent des journaux sans recourir à des logiciels de traitement de texte. Ils écrivaient vite, au fil de la plume, dans une langue que je trouve magnifique. Ils ne sont pas tous des Michelet, mais c’est tout de même un style très élégant. Et puis c’est l’époque des paquebots, des déplacements en trains à vapeur. Au hasard des navires en partance, ils s’adressent constamment des courriers, dont plusieurs milliers dorment à l’intérieur des archives de l’Institut Pasteur dans le quinzième arrondissement de Paris. J’y ai eu accès. Cette correspondance n’a jamais été saisie, ni même microfilmées. J’ai passé beaucoup de temps parmi ces archives à l’occasion d’un partenariat avec l’Institut, et j’ai lu ces lettres afin d’écrire ce livre, dont j’ai fait de Yersin le personnage principal parce que, encore une fois, il est celui qui a vécu le plus âgé et qui a eu la vie la plus rocambolesque.

-JF Delapré: Ce n’est pas une vie d’Alexandre Yersin, c’est un voyage auquel vous nous conviez. Un homme  étonnant, qui manque se faire trucider par un brigand et qui se contente de ce commentaire, je cite : « En sorte, il résulte de cette affaire que j’y ai perdu un fusil et un revolver. » Incroyable quand même et votre livre permet de se familiariser avec ces personnages, auteurs de découvertes fabuleuses, qui semblent traverser le temps. Une traversée d’autant plus longue pour Yersin, vous l’avez dit, puisqu’il connaît à la fois cette très foisonnante période de la fin du XIXe siècle et les deux guerres mondiales. À vous lire, on a le sentiment qu’il ne s’est jamais inquiété de la trace qu’il laisserait à la postérité.

– Patrick Deville : C’est juste. Progressivement, en s’occupant de choses et d’autres, Yersin s’est constitué une manière d’empire à l’intérieur de l’empire colonial français. Il étudiait les maladies animales, les épizooties, et pour cela, il avait besoin de bestiaux sous la main, et de vétérinaires. Il fonde un Institut Pasteur en pleine Indochine, achète des pâturages pour nourrir les troupeaux, se débrouille pour acclimater des végétaux – et étudie donc l’agronomie… Il finit par se retrouver à la tête d’une espèce de Cecilia anarchiste, de Phalanstère fouriériste abritant une communauté agricole et scientifique couvrant des dizaines de milliers d’hectares au cœur du Vietnam. Yersin publie alors des articles sur des sujets aussi variés que l’agronomie, l’électricité, la botanique, la physique, etc., et au hasard de l’une de ses trouvailles, l’Académie des Sciences lui remet un prix, accompagné d’espèces sonnantes et trébuchantes dont il se sert pour construire une route en lacet d’une trentaine de kilomètres… ce qui lui donne l’occasion d’être bombardé ingénieur en génie civil ! Il crée des villages, éradique des maladies, en étudie d’autres. Ce qui l’intéresse fondamentalement, toutefois, c’est la nature. Yersin n’est pas uniquement un scientifique – c’est ce qui me le rend attachant. Il est complètement dingue des fleurs par exemple, et il entretient une riche correspondance avec l’un de ses compatriotes, chercheur au jardin botanique d’Yverdon, ou avec Vilmorin. Il se passionne aussi pour la photo et correspond avec Louis Lumière, qu’il rencontre à Paris, avec lequel il échange ses vues et procède à des essais techniques. Il est également en contact avec Michelin, à Clermont-Ferrand, parce qu’il devient en quelques mois le roi du caoutchouc. Yersin est le premier à planter des hévéas en Indochine, dont il a découvert les propriétés à Madagascar, quelque deux ans après l’invention du pneu par Dunlop. Pendant la Première Guerre mondiale, il devient impossible de se procurer de la quinine en Indochine parce que la France – comme l’Allemagne du reste – rationne la production, qu’elle réserve à ses armées. Qu’à cela ne tienne, Alexandre Yersin fonce à Java où il se lance dans la plantation de cinchonas. Le voilà producteur de quinine ; et bientôt de cocaïne, son unique échec. À l’époque, l’Institut Pasteur était chargé de produire de la cocaïne, une substance non seulement légale mais dont on utilisait les vertus dans la pharmacologie. Je voudrais parler de l’attention que Yersin portait à la nature. Il s’était établi à un endroit où la Cordillère annamitique descend brutalement sur Nha Trang et la mer de Chine. Son domaine s’étendait sur les flancs de la montagne. Yersin était frappé du syndrome de Cadet Rousselle : il possédait trois maisons répartis sur trois niveaux de la montagne et dans trois climats différents. Il se livrait à des essais d’acclimatation. C’est encore lui qui a créé la ville de Dalat, là, à cet endroit escarpé du Vietnam. Dalat tient de Bagnoles-de-l’Orne et de Cambo-les-Bains. C’est une cité thermale fondée de toute pièce sur les hauts plateaux vietnamiens, dans les années 1920, avec Paul Doumer et qui est restée exactement la même aujourd’hui qu’à l’époque de sa construction. Au cours des trente ou quarante années de guerre en Indochine – invasion par le Japon, guerre de décolonisation, conflit avec les Américains –, Dalat est demeurée un asile de plénitude, un îlot de paix au milieu du désastre. À Dalat, Yersin est un héros. Son visage en pierre surplombe le lac, son nom, comme celui de Pasteur, est donné à des rues, à des places… Et la région de Dalat continue de vivre au rythme de l’horticulture et expédie à travers tout le Vietnam des fleurs et des légumes, comme l’artichaut ou le glaïeul, introduits par Alexandre Yersin.

-JF Delapré: Peste & Choléra se présente sous la forme d’une succession de chapitres très brefs qui font fi de l’ordre chronologique. À mon sens, la lecture en est rendue beaucoup plus vivante, votre personnage prend véritablement corps dans l’extraordinaire variété des facettes de sa personnalité et de ses centres d’intérêts. Vous dites à un moment que l’on « pourrait écrire une vie de Yersin comme une vie de saint, un anachorète retiré au fond d’un chalet dans la jungle froide, rétif à toute contrainte sociale. La vie érémitique d’un ours, un sauvage, un génial original, un bel hurluberlu. » Laquelle des personnalités de Yersin a votre préférence ?

 – Patrick Deville : Le paysan. Il mérite le grand titre de paysan ! Yersin aimait les paysages, il aimait les plantes, il aimait les regarder croître, il adorait le calme de la campagne. Il avait quelque chose d’un poète, d’un ermite détaché des contingences de l’existence, et pourtant, il ne refusait pas les honneurs – à mon avis, mépriser les honneurs relève aussi de la posture. Quand l’Académie des Sciences lui remet un prix, il ne le dédaigne pas, d’autant que l’argent qu’il reçoit à cette occasion lui permet de concrétiser un projet qui lui tient particulièrement à cœur – cette route dont on a parlé tout à l’heure. Je l’admire aussi pour avoir été le premier médecin à guérir un pestiféré. Jusqu’à ce moment-là, la peste était une maladie que je qualifierais volontiers de métaphysique. Tant de juifs ont été brûlés vifs parce qu’on les soupçonnait d’empoisonner les puits et de transmettre la maladie. Au Moyen Âge, la peste noire, ce sont vingt-cinq millions de morts en Europe, la moitié de la population qui disparaît en quelques années. Il est le premier à découvrir que la peste est une maladie infectieuse, transmissible et qu’elle est due à un bacille. Il identifie ce bacille et lui applique la méthode pasteurienne d’atténuation, parvient à obtenir un sérum. C’est une découverte considérable. Il a 31 ans. Il est tellement, constamment la proie d’autres passions, d’autres projets, qu’il semble ne jamais devoir se reposer, ne jamais s’arrêter à un triomphe, c’est un insatiable, un boulimique splendide. Je disais qu’il était détaché des contingences, mais enfin c’est aussi un jouisseur. Quand l’hôtel Lutetia ouvre enfin dans les années 1910, Yersin prend l’habitude d’y descendre chaque année une semaine après la Première Guerre mondiale. C’est un homme qui aime le confort et sait l’apprécier après avoir crapahuté, au cours de ses explorations, dans les endroits les plus hostiles de la planète, dormi sous la pluie, vécu dans des conditions parfois extrêmement difficiles. Au Lutetia, il réserve la meilleure chambre d’angle au sixième étage et, de passage dans la capitale, en profite pour s’informer sur tout ce que la société occidentale a inventé de nouveau. Yersin, fasciné par le progrès technique et les machines, a été l’un des premiers abonnés de la ligne Air France. Le livre commence sur cette anecdote : il est l’un des douze passagers de l’ultime vol Air France à décoller du Bourget le 12 mai 1940. Il lui reste alors trois années à vivre. Il les passera en Indochine sous occupation japonaise.