La femme fuyant l’annonce David Grossmann Points

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Ils sont trois. Deux hommes, Ilan et Avram, une femme, Ora. D’un simple trio amoureux, né en pleine Guerre des Six jours, David Grossmann nous raconte le quotidien de trente ans d’Israël, sans jamais mentir, avec cette force insigne de l’homme qui a perdu un de ses fils alors qu’il écrivait le roman. C’est d’une brutalité inouïe et c’est magnifique. C’est un témoignage bouleversant sur la connerie de la guerre, de toutes les guerres et surtout de celle qui couve là-bas…

Est-ce l’histoire d’une femme qui aime deux hommes ou celle de deux hommes qui aiment la même femme ? Quand ils sont dans le même hôpital, durant la Guerre des Six Jours, Ilan, Avram et Ora ne sont que ces soldats meurtris qui cherchent à échapper à la guerre.

D’Ilan et Ora naîtra Adam, car il était si simple d’aimer Ilan. D’Avram et Ora naîtra Ofer, car c’est bien Avram qu’a toujours aimé Ora. Et c’est cette vie qu’Ora nous fait partager, nous donne à lire dans son petit carnet bleu foncé, quand elle décide d’entraîner Avram sur les chemins d’Israël.

Ofer vient de terminer ses trois ans de service militaire, mais il accepte de partir pour une dernière mission dans les territoires occupés. Ora, persuadée que son fils va mourir, va être celle qui « fuit l’annonce », ne sera pas chez elle quand un militaire viendra lui annoncer la mort de son fils. Et c’est ainsi qu’elle entraîne le père d’Ofer dans cette randonnée qu’elle comptait faire avec son fils.

David Grossmann est plus qu’un écrivain, il est cet historien d’un pays qui le contraint au premier chef. Au fil des chapitres, il nous donne à lire tout ce qui fait que parfois rien n’existe, rien n’est vivant, car tout est question. C’est de ces trente ans de quotidien, de cette amitié qui va et s’en va, de ces deux enfants d’un amour dispersé qu’Ora va nous parler. Il n’y a pas que marcher, il y a aussi les mots qu’elle a oublié pendant si longtemps avec Avram. Il leur faut rebattre les cartes qui les entraînent sur les chemins d’Eilaat ou de Nebi Yusha. Ora sera parole pour Ilan et pour Avram. Elle va rouvrir la malle aux cicatrices, celle qui a enfoui leur jeunesse dans un hôpital, celle qui a fait qu’ils ont pris chacun des chemins de traverse hérissés de non-dits, de tortures, de corps aimés et battus, de vies arrachées au néant et de pardons jamais reconnus.

Avram apprend toutes ces années passées sans son fils. Sur les chemins caillouteux, il écoute Ora, il parle peu, il grommelle, il tente de se souvenir de tout ce qui a fait leur trio inséparable et devine que c’est par lui, par sa captivité dans les geôles égyptiennes que les fils se sont brisés. Tout au long de leur périple, tant de noms de soldats morts pour Israël, tant de raisons de croire qu’Ofer ne reviendra pas, qu’il ne saura jamais qui était vraiment son père.

Israël est une mosaïque aux mille couleurs, aux mille parfums, aux mille fêlures, aux mille désespoirs et c’est dans cette impossibilité d’agréger toutes ces facettes que Grossmann pousse le trait de ses personnages. Ils sont tout et partie de ce gigantesque Capharnaüm sanglant avec toutes les interrogations d’un pays en guerre : Pourquoi ici et comment demain continuer à exister là où chaque jour conduit à la mort et au sang versé par des innocents ?

« Mets deux bouts de papier dans un chapeau, avec nos noms Ilan et Avram… » C’était un jeu au bout duquel ira Ora dans ce roman déchirant, traversé par des fulgurances épiques écrit par un génie de la narration.

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Hosanna Jacques Chessex Grasset

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C’est un étrange cadeau que nous livre Jacques Chessex avec cet ouvrage posthume, celui d’un homme qui se retourne sur sa vie, sur la mort comme un présage, sur Blandine au goût de miel.

Alors qu’il assiste à l’enterrement de son voisin, dans cette petite église au-dessus de Berne, le narrateur (toute ressemblance avec Chessex n’est évidemment et absolument pas fortuite !) se laisse aller à l’émotion qui l’étreint, à cette inscription « Soli Deo Gloria », aux cantiques qui résonnent tant en allemand qu’en français. Alors que l’office se déroule, un visage se détache, le visage d’un mort, d’un jeune homme qui s’est jeté d’un pont il y a longtemps.

Dans ce court roman, Chessex réussit encore avec sa prose magnifiquement fluide à incarner tous les sentiments de la panoplie humaine. Moments mystiques et païens se confondent pour nous donner à voir ce qui pourrait paraître comme annonciateur de sa propre mort. A fréquenter les cimetières, on y croise des fous hurlants, des hommes qui aiment les hommes, une fille qui se drogue, mais aussi la respiration de Blandine qui le comble de regret et de joie. « Pourquoi de regret ? Parce que je suis vieux. Et que je mourrai avant elle. Pourquoi de joie ? Parce que je suis vieux et que je mourrai avant elle. »

C’est tout Chessex et c’est pourquoi il est grand !

Accabadora Michel Murgia Points

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Qui es-tu vraiment Maria Listru ? Es-tu la fille d’Anna Teresa ou celle de Tzia Bonaria, celle qui a recueilli l’enfant que tu étais afin que tu deviennes cette fille de l’âme, cette fille non engendrée, mais cette fille donnée, née pour être donnée et donnée pour engendrer, pour transmettre ce que Tzia Bonaria va t’apprendre.

Ici, tout est don, dans cette Sardaigne pauvre des années cinquante, et ta mère d’âme n’aura de cesse de te donner le goût de l’effort, le goût de découvrir et surtout celui de ne pas t’enterrer sur cette terre sèche, cette terre ou aucune salive n’accroche, cette terre où les mots sont aussi rares que les démonstrations d’amour.

Maria va grandir entre ses deux familles. Maria va aimer celui qu’il ne fallait pas aimer. Quand Nicola enfreindra la loi non écrite du village, celle qui se règle à coups de fusil, il sera puni dans sa chair, cette chair qui va pourrir et c’est ainsi que Maria va comprendre pourquoi Tzia Bonaria part parfois, dans la nuit, seule avec son châle. Peut-on aller simplement cueillir l’âme d’un mourant et ne pas revenir transformée ?

Toute l’écriture de Michela Murgia se tient entre les ravines du village et les racines de Tzia Bonaria, cette « Accabadora » qui va dans les chambres des mourants les accompagner, les délester du fardeau de la vie. Ici, il n’est question que de transmission, celle de la vie et de la mort, du passage secret qui entraîne l’une vers l’autre.

C’est un livre âpre et piquant comme un bouquet d’aubépines, un roman de soleil brûlant et de nuits noires comme les robes des veuves sardes, quand les mots ne disent plus rien, se confondent avec les prières, et que seule la porte fermée par l’Accabadora résonne encore et encore.

Maria sera comme Tzia Bonaria, couturière des tissus et des âmes qu’elle raccommodera comme le faisait sa mère d’adoption. Elle sera partie, puis revenue dans les pas de son pays et de cette terre qui s’accroche à ses sabots.

Qui  peut échapper  vraiment à son destin ?

Enlèvement avec rançon Yves Ravey Minuit

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Dans ce nouveau roman, Yves Ravey excelle encore une fois dans l’art de mettre en situation des personnages en équilibre sur un fil invisible, celui qui fait basculer Max, un comptable d’une petite société en ravisseur de femme, celle qui se refuse à lui, la fille de son patron et son frère Jerry, rentrant d’Afghanistan.

Chez Ravey, tout est implacable. Le froid, la neige, la nuit, les cris. Poursuivent-ils  le même but ? Rien n’est moins sûr. On avance dans le roman avec le tic-tac d’une horloge qui se grippe, comme la lézarde de l’union fraternelle. Que faisait Jerry en Afghanistan ?

Il y a un plaisir manifeste de l’auteur à nous entraîner vers l’abime de Max et Jerry. Il y a dans le secret de cette famille des troubles qui vont renaître, car dans cette folie soudaine de l’enlèvement et de la rançon, c’est la partie immergée de l’iceberg qui va exploser.

Conte cruel d’une folie ordinaire,  d’une écriture ciselée comme la lame du couteau, « Enlèvement avec rançon » est un de ces romans qui bouscule nos certitudes et noue les ventres.

Arrêtez-moi là Iain Levison Liana Levi

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Commencez ce livre et je vous mets au défi de le refermer avant de l’avoir terminé!

Jeffrey Sutton est un chauffeur de taxi sans histoires. Petite vie tranquille entre la voiture et la laverie. Jusqu’au jour où deux petites choses très banales vont lui arriver. Une cliente à qui il manque dix dollars pour payer la course, deux filles ivres qui vomissent dans son taxi, rien de bien tragique.

Et c’est là que réside le génie de Levison, il nous entraîne dans un roman où, par la bêtise de notre société soit-disant démocratique (enfin, nous sommes à Dallas, où la démocratie des pauvres n’est pas la même que celle des riches!), un homme se retrouve dans le couloir des condamnés à mort.

On ne lâche pas, on reste abasourdi par cet enchaînement de corruption, d’avocat nullard, de cette justice qui préfère envoyer au bourreau un innocent plutôt que de ne pas boucler une affaire.

C’est éblouissant, sauvage, épique, drôle et on aimerait se dire que cela ne peut être qu’un roman.

Mince, c’est inspiré d’une histoire vraie!!!

Rosa Candida Audur Ava Olaffsdottir

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Rosa Candida porte bien son titre. Si telle est le nom de la rose que Arnjoltur veut aller soigner dans le  monastère d’un pays perdu, il est lui ce Candide des temps modernes qui, en allant sauver un jardin, veut surtout découvrir sa propre évidence.

Quand il quitte sa maison, son père et son jeune frère autiste, Arnjoltur n’a aucune idée de ce qu’est le monde. Il se résume à son Islande natale, à la serre où il a mis enceinte Anna, par le hasard d’une nuit entre les Rosa Candida, ces roses à huit pétales dont il emportera des plants dans son périple.

Quel périple ! Arnjoltur a l’ignorance et l’ingénuité de sa jeunesse.  Son voyage est une succession de découvertes, de petits bonheurs et de gros malheurs. Mais rien ne saurait dévier sa route, car il y a ce jardin au bout de la quête.

Dans ce monastère, un moine cinéphile et un peu adepte du petit verre d’alcool lui donnera à voir un peu plus loin que le bout de son nez. On reste désarmé en lisant les dialogues savoureux qui occupent leurs soirées. Ici, il a le temps d’oublier son Islande, d’oublier Anna et la petite.

Sa première rédemption viendra par le jardin, forêt vierge à son arrivée, il en fera son grand-œuvre qu’il partagera avec Frère Thomas, entre deux films de Bergman. La seconde sera quand Anna, sous le prétexte d’un examen à terminer, viendra lui confier leur fille. Il découvre qu’il est père, sans doute n’avait-il pas vraiment eu le temps de s’en rendre compte.

C’est un autre Arnjoltur que l’auteur nous fait comprendre. Avec la tendresse extrême de ses mots choisis, elle nous donne à voir que le monde peut être simple, si rien ni personne ne vient le compliquer.

Rosa Candida est un livre rare où l’émotion et la grâce se disputent les premiers rôles. Une fois ouvert, il me fut  impossible de le lâcher, tant j’étais sous le charme de cette écriture qui avait la fragrance envoûtante d’une rose à huit pétales.

Elle avait les yeux verts Arnost Lustig Le Livre de Poche

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Comment encore parler de la Shoah ? Comment encore écrire alors que nous pensons avoir tout lu ? Lisez Arnošt Lustig.

Hanka est depuis 80 jours à Auschwitz- Birkenau. A la descente du train, les mots d’un Polonais lui font comprendre qu’il faut qu’elle oublie qu’elle n’est encore qu’une enfant. Elle a quinze ans, elle est mince, elle va devenir Fine. Vingt et un jours dans l’enfer de l’enfer.

Ici gouverne le hasard, rien ne s’explique, car rien n’a de sens. C’est un monde qui s’écroule, c’est la fin de la guerre, les Russes vont arriver. Alors quand il lui faut choisir dans la seconde entre la vie, et se prostituer, ou filer vers les chambres à gaz, elle n’hésite pas. Elle intègre le bordel militaire de campagne 232 Est, cache sa judéité. Elle devient une « Feldhure », tatouée sur le ventre et sur le bras, afin qu’elle n’oublie jamais qu’elle n’est qu’une pute à soldats. Elle veut survivre à l’enfer, elle a quinze ans, elle ne sait rien des hommes, elle ne sait rien du sexe. Elle imagine, elle écoute, elle se tait. Fine apprend.

Elle ne ment jamais, elle se sauve. Fine sait qu’elle ne verra le prochain jour qu’à cette condition unique et nécessaire, il lui faut gagner du temps, ce temps qu’elle n’a pas, que les hommes, qu’elle décompte comme une antienne maladive, ne lui accordent pas.

Die Sonne bringt es an den Tag, le soleil met en lumière dit la chanson, qui lui revient en mémoire. Au camp, le soleil n’apporte pas le jour, mais la peur. Ici, les hommes tuent les loups, les loups mangent les hommes, le temps est brisé, et c’est dans la cohue d’une nuit sans jour à venir que Fine attend sur sa paillasse ceux qui lui assassineront le corps.

Mais jamais l’âme. Ce qui sauve Fine, c’est qu’elle est cette âme pure contre laquelle pas un soldat ne pourra jamais lutter. Qui peut contraindre l’innocence ? Qui peut prendre la vie de celle qui ne craint plus rien, car elle a déjà perdu bien plus que sa propre existence ?

Après la nuit du camp, un autre monde apparaît. Mais quelle couleur et quelle saveur peut-il avoir ? En exergue, l’auteur a écrit cette phrase :

« Combien sont-ils à avoir un secret que personne ne découvre ? »

Arnošt Lustig a survécu à Therezin, à Auschwitz, à la marche de la mort qui l’a conduit à Dachau, puis à Buchenwald. De la multitude des morts, des milliers de regards croisés, il a choisi de parler d’un seul , de celui de Hanka, celle qui avait les yeux verts et qui ne l’a jamais quitté.

Oubliez ce que vous venez de lire, car c’est un roman qui ne se résume pas. Laissez-vous happer par la langue magnifiquement cruelle de Arnošt Lustig, par cette justesse de la phrase, par la beauté du texte entier qui vous laisse sans voix, pantin lecteur accroché aux fils du récit, de ce livre que vous ne pourrez lâcher, car  on ne laisse pas filer la vie quand elle n’est que sable coulant entre les doigts. On ferme le poing, on retient les grains un à un, on les porte jusqu’à une coupelle. Dans ces millions de grains, il y a Hanka, celle qui avait les yeux verts.