Elle avait les yeux verts Arnost Lustig Le Livre de Poche

lustig

Comment encore parler de la Shoah ? Comment encore écrire alors que nous pensons avoir tout lu ? Lisez Arnošt Lustig.

Hanka est depuis 80 jours à Auschwitz- Birkenau. A la descente du train, les mots d’un Polonais lui font comprendre qu’il faut qu’elle oublie qu’elle n’est encore qu’une enfant. Elle a quinze ans, elle est mince, elle va devenir Fine. Vingt et un jours dans l’enfer de l’enfer.

Ici gouverne le hasard, rien ne s’explique, car rien n’a de sens. C’est un monde qui s’écroule, c’est la fin de la guerre, les Russes vont arriver. Alors quand il lui faut choisir dans la seconde entre la vie, et se prostituer, ou filer vers les chambres à gaz, elle n’hésite pas. Elle intègre le bordel militaire de campagne 232 Est, cache sa judéité. Elle devient une « Feldhure », tatouée sur le ventre et sur le bras, afin qu’elle n’oublie jamais qu’elle n’est qu’une pute à soldats. Elle veut survivre à l’enfer, elle a quinze ans, elle ne sait rien des hommes, elle ne sait rien du sexe. Elle imagine, elle écoute, elle se tait. Fine apprend.

Elle ne ment jamais, elle se sauve. Fine sait qu’elle ne verra le prochain jour qu’à cette condition unique et nécessaire, il lui faut gagner du temps, ce temps qu’elle n’a pas, que les hommes, qu’elle décompte comme une antienne maladive, ne lui accordent pas.

Die Sonne bringt es an den Tag, le soleil met en lumière dit la chanson, qui lui revient en mémoire. Au camp, le soleil n’apporte pas le jour, mais la peur. Ici, les hommes tuent les loups, les loups mangent les hommes, le temps est brisé, et c’est dans la cohue d’une nuit sans jour à venir que Fine attend sur sa paillasse ceux qui lui assassineront le corps.

Mais jamais l’âme. Ce qui sauve Fine, c’est qu’elle est cette âme pure contre laquelle pas un soldat ne pourra jamais lutter. Qui peut contraindre l’innocence ? Qui peut prendre la vie de celle qui ne craint plus rien, car elle a déjà perdu bien plus que sa propre existence ?

Après la nuit du camp, un autre monde apparaît. Mais quelle couleur et quelle saveur peut-il avoir ? En exergue, l’auteur a écrit cette phrase :

« Combien sont-ils à avoir un secret que personne ne découvre ? »

Arnošt Lustig a survécu à Therezin, à Auschwitz, à la marche de la mort qui l’a conduit à Dachau, puis à Buchenwald. De la multitude des morts, des milliers de regards croisés, il a choisi de parler d’un seul , de celui de Hanka, celle qui avait les yeux verts et qui ne l’a jamais quitté.

Oubliez ce que vous venez de lire, car c’est un roman qui ne se résume pas. Laissez-vous happer par la langue magnifiquement cruelle de Arnošt Lustig, par cette justesse de la phrase, par la beauté du texte entier qui vous laisse sans voix, pantin lecteur accroché aux fils du récit, de ce livre que vous ne pourrez lâcher, car  on ne laisse pas filer la vie quand elle n’est que sable coulant entre les doigts. On ferme le poing, on retient les grains un à un, on les porte jusqu’à une coupelle. Dans ces millions de grains, il y a Hanka, celle qui avait les yeux verts.

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