La lettre à Helga Bergsveinn Birgisson Zulma

helga  

  Allez savoir pourquoi certains livres agissent sur vous comme des aimants, qu’ils vous collent tant à la peau, tant au corps, tant à l’âme, qu’il vous impossible de vous en dégager. Cette « Lettre à Helga» a cette       évidente beauté. Une lettre magique à l’humanité sensible, indispensable.

 Cher Bjarni,

Voilà, je viens de finir ta lettre à Helga et comment te dire ? Je crois que tu as bien été capable de me tirer quelques larmes. J’ai caché mon mouchoir, mais ils ont bien vu que j’avais les yeux rouges. Oh, évidemment, j’ai protesté pour la forme, comment laisser croire qu’un vieil éleveur islandais de moutons pourrait m’émouvoir alors que, entre nous, j’en ai lu bien d’autres des romans. Oui, mais des comme le tien, en fait, je ne crois pas. Marteinn a bien fait de te sortir de la maison de retraite pour l’été, de te ramener sur les terres que tu fréquentais gamin, puis jeune homme, puis homme tout court. Et si la vue de ta chambre n’avait pas donné sur la ferme d’Helga et d’Hallgrìmur , est-ce que cela te serait venu de l’écrire, cette si longue lettre d’amour à celle que tu n’as jamais cessé d’aimer. Oui, je sais, marié à Unnur, était-ce bien raisonnable de t’enticher d’Helga ? Mais je te comprends, doit-on s’étonner que certaines choses arrivent ? Quand tu rappelles ce jour de décembre où tu as aidé Helga à mener les brebis au bélier, on devine qu’il y avait, dans ton esprit, un peu plus que de la camaraderie saine entre éleveurs. D’ailleurs, tu ne t’es pas longtemps caché, et quand elle t’a dit tout tranquillement que tu étais un expert palpeur, tu ne t’es pas mis à rougir, espèce de garnement, mais elle si, et c’est parfois juste comme ça que commencent les grandes histoires d’amour.

J’avoue que parfois, dans ta lettre, tu ne prends pas de gants de soie pour appeler un chat un chat. Tu me rétorqueras certainement que la géographie des lieux n’incite pas tous les matins à la poésie. Du côté de Kolkustadir, quand souffle le vent du Nord, on trouve plus d’attraits à se calfeutrer dans le foin, et quand le soleil nous réchauffe à courir jusqu’aux Mamelons d’Helga. D’ailleurs, avant de mourir, pourrais-tu me dire où ils se cachent  vraiment du côté de Göngukleif ? Parce que l’ennui avec vous, les éleveurs islandais, à force d’être nourri dès le biberon de sagas interminables, on se demande parfois s’il est réellement possible de démêler le vrai de l’écheveau que vous tissez !

Ce dont je suis certain, après avoir lu et relu ta lettre, c’est que tu devais sacrément l’aimer la douce Helga ! Et comme je sais que tu sauras garder ta langue, j’ai bien envie de te faire une confidence. Surtout, ne le prends pas mal, de toute manière, il y a prescription, mais si tu savais comme, moi aussi, je suis tombé amoureux d’elle, d’elle et jaloux de vous deux. Il n’y a pas d’évidence à l’amour, parce qu’il ne s’écrit pas toujours comme on le souhaiterait. On est maladroit, on espère qu’il suffit simplement de poser les mots les uns après les autres. Bien non, ce que tu nous as raconté, mon cher Bjarni, c’est bien plus qu’une simple histoire d’amour, c’est un peu de l’histoire de l’humanité, à ta sauce islandaise, et je te le dis comme je le pense, elle est sacrément réussie, et la sauce, et l’histoire. Mais là où tu dois être parti désormais, tu ne m’écoutes plus, alors embrasse Helga bien fort pour moi…

L’extraordinaire voyage du Fakir qui…. Romain Puertolas Le Dilettante

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  Vous en voulez du bien barré, qui fait rire et même parfois, un peu pleurer. Du roman à la Pierre Dac ou à la Pierre Desproges, un roman qui fait du bien, tartiné tout partout de bons sentiments, de gitans qui se font voler (si si si!!!), de migrants qui se font migrer à l’insu de leur plein gré, d’actrices en morceaux qui sont des princesses, et surtout d’un Indien, arnaqueur de bons sentiments, voleur de note de taxis, bonimenteur de toutes les foires, magicien de bonne fortune, spécialiste de toutes les évasions les plus surréalistes. Bref, vous voulez le roman qui m’a fait le plus de bien depuis bien des mois, eh bien sachez, messieurs et mesdames, ladies and gentlemen, ragazzi et raggazza, senor et senoritas, qu’il va vous falloir attendre encore un peu…

Il faut également remercier Ikea pour la solidité de ses armoires contenant de l’Indien enturbanné, le printemps libyen pour un chapitre pas piqué des hannetons, la villa Borghese pour tout et plus encore, Marie, la belle Marie pour avoir accepté de déjeuner à la cafétéria du magasin nommé dans le titre de l’ouvrage et les Taxis gitans pour les kilomètres effectués du haut en bas de l’ouvrage.

Oui, encore un mot, l’auteur accepte bien évidemment les avances de son éditeur en coupures de 500 €.

Ceci étant dit, l’ouvrage sus-dit ne sera en vente dans les bonnes librairies que vers la fin du mois d’août 2013! Et il ne sera pas dit que je ne vous l’aurais pas conseillé avant!!!

Le dernier seigneur de Marsad Charif Majladani Seuil

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C’est un roman de feu et de sable, c’est un roman sur le pouvoir et un roman sur l’absence. C’est un roman qui nous entraîne dans ce Beyrouth de l’opulence folle et des milices armées. Autour de Chakib Khattar, Charif Majdalani a construit une fresque grandiose, celle de son pays, de ses excès, de ce monde qui n’apprend rien de ses erreurs, mais renaît toujours de ses cendres.

Quand Hamid enlève Simone, la fille de Chakib Khattar, tout le monde se perd en conjectures. Pourquoi Chakib refuse sa fille au fils de son régisseur ? De ce fait divers qui pourrait être anodin, Charif Majdalani va tisser une toile aux multiples fils de couleur, ces couleurs qui sont la trame même du Liban, ce pays phénix qui n’a eu de cesse de mêler les ethnies, de faire que juifs, arabes et chrétiens vivent sur un même sol avec bonheur et simplicité. Le miracle libanais ! Mais toute médaille a son revers, et Chakib va voir son monde s’écrouler dans la guerre fratricide des communautés. Il n’acceptera pas le déclin, n’envisagera pas la fuite. Que reste-t-il à l’homme quand son empire s’est écroulé, que reste-t-il à regarder, que reste-t-il à espérer ? C’est à  toutes ses réponses que nous convie l’auteur dans cet éblouissant roman. Des larmes à sécher sur le sable…

Interview de Charif Majdalani

Est-ce que je me trompe si je vous dis que vous avez très bien connu ce  « dernier seigneur de Marsad » ?

Pour construire ce personnage, je me suis fortement inspiré d’au moins une figure emblématique de ce quartier que j’appelle Marsad dans mes romans et qui est le quartier d’origine de ma famille. Mais le caractère de ce « seigneur » est aussi forcément mâtiné de plusieurs traits venus d’ailleurs. Sa fin, en particulier, a été celle d’un autre membre de cette caste des chefs de familles.

Vous empruntez le chemin de la fiction pour nous raconter l’histoire du Liban des années 60 aux années 80, mais n’est-ce pas aussi, pour vous, un livre de rédemption, dire ce que vous avez vécu et tenter de le redonner à vos lecteurs ?

 Ce que j’ai voulu raconter, c’est l’histoire de ces quartiers de Beyrouth qui au cours des siècles et des décennies ont changé de population, à cause des migrations, des transformations démographiques et surtout des conflits récents entre les communautés.  Ce livre serait ainsi le récit de la fin d’une époque à travers le lent déclin de la présence des chrétiens dans un quartier de l’ouest de Beyrouth. Mais il s’agit aussi de l’histoire d’une famille, de sa vie entre « côté ville » et « côté campagne », de ses rapports avec sa clientèle et ses partisans, de ses déchirements internes. Tout cela à travers les tourments d’un personnage qui jusqu’au bout aura cru que les choses, malgré les bouleversements et les conflits, allaient pouvoir demeurer telles qu’il les avait toujours connues. Quant à savoir s’il y a rédemption, je ne saurais dire. La fin de Chakib Khattar ne rédime rien, elle est le fruit d’une résistance désespérée, et d’un désir du personnage de n’être pas celui sous le règne de qui la fin du clan arrivera.

En France, on parle de plus en plus de résilience. Et l’écrit est la forme la plus évidente de la résilience, car elle permet d’aller jusqu’au bout de ce qui nous pèse, et aussi de ce qui nous guérit. Entre Chakib et Hamid, j’ai le sentiment que l’un guérit l’autre, mais ni l’un ni l’autre ne s’en rend compte.

Votre lecture est très belle. Par-delà la question de la permanence de la présence des Khattar sur leurs terres, le roman est celui d’une quête du fils par le père. Au sein du chaos dont il perçoit l’imminence, Chakib Khattar s’accroche à l’idée de se trouver un successeur. Le fait qu’il va charger implicitement Hamid de sauver ce qui peut l’être encore dans le naufrage général n’est pas nécessairement un cadeau pour ce dernier, mais cela reste une forme de reconnaissance considérable, et dont tout fils a besoin – même si en choisissant Hamid comme successeur, Chakib consent à l’emmêlement des lignées, ce qui est aussi une façon pour lui d’admettre en définitive que les choses ne seront plus jamais ce qu’elles ont été. Pour ce qui est de l’écrit, je crois que le roman, et la fiction en particulier, peut souvent servir à relire l’histoire, à réinterprêter ce que les historiographes officielles ne disent pas, ou disent autrement en trafiquant la vérité pour des raisons diverses liées souvent à la nécessité de forger des légendes nationales. De ce point de vue, la fiction a une grande supériorité sur le discours historique parce qu’elle permet en effet une forme de catharsis que le discours historique n’autorise pas. 

Vous avez écrit une magnifique histoire d’amour pour votre pays, pays de la déchirure, pays, parfois, de l’incompréhension, mais surtout pays de la tolérance jusqu’à ce que la guerre vienne détruire tout ce qui tenait debout par je ne sais quel miracle. Quel était ce miracle avant la guerre ?

Il y a une anecdote à propos de cette expression : « le miracle libanais ». Un expert économique européen avait été appelé, dans les années soixante, pour étudier le fonctionnement de l’économie libanaise. En ce temps déjà, le pays était au cœur de la tourmente née des conflits israélo-arabes. Il était pris comme dans une tenaille entre les revendications panarabes d’une partie de sa population et le « libanisme » de l’autre partie, et déjà menacé dans ses fragiles équilibres par la présence palestinienne armée. Et ce que cet expert a constaté, c’est que malgré tout ça, le pays vivait dans une opulence qu’aucun des pays environnants ne connaissait, et aussi dans une insouciance et une frénésie de vie accompagnées d’un développement et d’une croissance économiques incroyables. Incapable de saisir comment cela pouvait tenir ensemble, l’expert désarmé a parlé de « miracle », c’est-à-dire à ses yeux d’une chose inexplicable. Le plus incroyable, c’est que d’une certaine façon, nous vivons aujourd’hui exactement le même phénomène. Comme si l’histoire était faite de cycles sans fin recommencés. En espérant que les hommes sachent tirer les leçons du passé. Ce qui n’est pas toujours le cas. 

Tout fait appel à la mémoire dans votre livre. Croyez-vous que le passé est la forge de notre avenir ? Que l’homme est assez fort pour renaître de la folie de ses erreurs, qu’ainsi quand vous citez Saint Augustin : Rome est tombée, mais ni le ciel ni la terre n’en ont été ébranlés. »

Cette citation, je ne l’ai finalement pas gardée dans la version dernière du livre. Elle m’a semblé redondante par rapport au titre, lorsque nous avons opté pour ce dernier, après bien des hésitations.  Elle renvoyait à cette idée de la fin d’un monde dans l’indifférence de l’Histoire. Et aussi en même temps, au fait que Rome a survécu dans Byzance, comme on peut imaginer que le pouvoir de Chakib Khattar est appelé à survivre dans celui de Hamid Chahine, non plus à Marsad mais à Kfar Issa. Les choses se poursuivent ainsi sans fin, elles recommencent et s’achèvent, puis recommencent à nouveau, toujours semblables à elles-mêmes mais sous des formes différentes.

   

Juste pour vous donner envie! La rentrée littéraire!

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Je passe l’été à la lire pour vous donner des tas d’idées dès le 22 août. Il y a énormément de belles choses, des romans drôles, émouvants, sur un fil, à tomber par terre, à s’accrocher dans les nuages, à longer des docks, à manger un peu plus chaque jour, à écouter le silence du vent, à courir après les bandits. Un peu pour tous et beaucoup pour chacun…

180°C, des recettes et des hommes n°1

180cUn nouveau mook, me direz-vous, ben oui, mais un prometteur, un gourmand, un pas sage, un qui donne envie de croquer, que ce soit dans la tomate de couverture ou dans toutes les magnifiques recettes qui ponctuent ce qu’il faut bien appeler « une certaine idée du bonheur ».

Et du bonheur, il y en a à toutes les pages. Pour un fou de cuisine comme moi, que de découvertes, des hommes, des chefs, du boulanger Emile Winocour jusqu’aux patates de l’île de Quéménès (chauvinisme exacerbé, je sais, je sais!) en passant par la confiture de mûres au gingembre de la page 123, ça vous met les papilles à vif, ça se carambistouille dans l’estomac, ça salive en bouche, ça crie famine à chaque chapitre!

Bref, un conseil 180°C, des recettes et des hommes, mais les femmes peuvent nous y accompagner…