Transatlantic Colum McCann Belfond

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 Colum McCann est sans doute le plus Irlandais des écrivains américains, ce qui nous donne à lire aujourd’hui son roman le plus personnel. Grande fresque et chassé-croisé  entre le début du vingtième siècle et celui du vingt-et-unième, McCann nous fait revivre le premier vol transatlantique de Alcock et Brown en 1919, avec à son bord les 197 premières lettres qui allaient traverser l’atlantique d’ouest en est par la voie des airs. De Terre Neuve à l’Irlande, c’était aussi le retour de l’âme irlandaise partie en Amérique en 1849 à cause de la grande famine. Les années 1850, c’est aussi à ce moment que Frederick Douglass vient plaider l’abolition de l’esclavage en Irlande et c’est en croisant Lily Duggan que celle-ci trouvera la force de partir bâtir sa vie dans cette Amérique, cette même Lily qui écrira une des 197 lettres de l’avion de Alcock et Brown.

En entremêlant la petite et la grande histoire de l’Irlande et des Etats-Unis, McCann réussit son incroyable pari, aller chercher dans l’homme ce qui le fait avancer, « ce qui fait que le monde a cela d’admirable, il ne s’arrête pas après nous. »

Bel-Air Lionel Salaun Liana Levi

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Il y avait déjà eu le formidable « retour de Jim Lamar ». Quoi de plus difficile après un premier roman unanimement salué et bardé de prix littéraires que de transformer l’essai. Avec ce nouveau roman, Lionel Salaün réussit admirablement ce pari, car Bel Air est tout à la fois totalement différent dans la forme et dans le fond, mais il nous emmène aussi sur les chemins des petites gens, ceux qu’on ne voit, ceux qui se cachent dans les banlieues ouvrières.

Bel-Air, c’est un bistrot, avec son patron et ses habitués. C’est aussi le refuge des jeunes du quartier qui en pincent pour la serveuse, ce sont les rouges limés, les demis qui gouttent, les dialogues de zinc, c’est le début de la guerre d’Algérie, tout un racisme ordinaire qui se dit à mots doux, avec des sourires en coin, des regards qui traversent la vitre.

Bel-Air, c’est la traversée d’un monde qui se transforme, d’une amitié morte, c’est un de ces livres qui s’incruste en vous tout autant qu’un amour aperçu, qu’une baffe salutaire, qu’un matin blême, qu’un jour ajouré, qu’un bruit de moteur qui s’enfuit dans la nuit, qu’un slow avec Cathy, qu’une flèche en néon qui affiche « Bel-Air », comme ce lendemain qui ne viendra plus, comme ce passé détruit par les pelleteuses.

 Bel-Air est un livre qui a la beauté des photos de Doisneau, avec Maurice Ronet qui traverserait la place au bras de Bernadette Laffont.

Rentrée littéraire 2013, un clic un article !

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Pietra Viva Leonor de Recondo S. Wespieser

recondo Pietra Viva est plus que l’histoire de Michel Ange, elle est la chair même du sculpteur qui, devant les marbres qu’il vient choisir à Carrare, se remémore bien plus que le corps nu d’Andréa, ce corps aimé, mort, qu’il a laissé après lui, dans la tourmente.

Ici, dans la montagne verte aux marbres blancs, saignés aussi de leurs propres vies, il tente d’oublier. Mais viennent à lui Michele, cet orphelin qui lui rappelle sa propre enfance, Cavallino, ce fou qui chevauche sa jument blanche jusqu’à l’épuisement, les carriers qui apprennent à le connaître, à l’aimer.

Pietra Viva est ce marbre qu’il faudra mener jusqu’à Rome afin de sculpter le tombeau du Pape Jules II, mais aussi cet endroit hors du temps où Michelangelo fera contrition de sa vie passée. Ces longs mois à choisir les plus beaux marbres seront aussi ceux qui le mèneront vers la plage, l’enfant collé contre lui, les larmes aux yeux apprenant qu’il n’y a pas plus beau que la vie à ciseler sous le burin, mais aussi qu’il faut laisser le temps au sable, le temps au marbre, le temps à l’homme pour devenir sable, marbre, homme…

Béton armé Philippe Rahmy La Table Ronde

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Philippe Rahmy a décidé de ne rien faire comme les autres. Plutôt que de se morfondre dans sa maladie, il accepte l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghaï et part se coltiner la réalité de la vie chinoise. Affronter le colosse chinois avec sa maladie des os de verre, l’homme aux plus de cinquante fractures n’en a que faire, et c’est aussi pour ça que ce récit est magnifique. Il est le reflet de son auteur, à la fois ironique et tendre, cassant et souple. Il est surtout le voyage d’un homme qui cherche à découvrir, à apprendre, à naître une nouvelle fois, car il a cette certitude que c’est de la confrontation que peut naître l’envie, le désir, la vérité. Ici, il va se heurter non seulement à une autre culture, mais à une société qu’il ne peut admettre. Et dans cette toute fin bouleversante, quand il évoquera l’ami perdu, c’est à nous qu’il s’adresse, sachons reconnaître, sachons voir la vérité de la vie avant qu’elle ne nous soit happée, hachée, perdue.

Sur la couverture, il n’est pas écrit roman, récit. Combat, j’aurais bien écrit combat…

Arvida Samuel Archibald Phébus

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 Arvida est une ville, Arvida est un mensonge, Arvida est un rêve, Arvida se décompose, Arvida se vit au jour le jour, Arvida est un concentré d’histoires, celles qu’on envisage et celles qu’on croit, celles qui se magnifient avec les années comme on polit les bottes de cow-boys avec la graisse de bison, Arvida s’invente un peu plus chaque jour, Arvida est un ramassis de bois sans soif et de joueurs de hockey, d’un monde d’ouvriers, de plein de nationalités, de filles revêches et de garçons faciles, de sorcière de village et d’amitiés de stades, de raconteurs d’histoires et de buveurs de faux prêches, d’amitiés viriles et de filles belles comme des jours sans nuit, Arvida est bourrée de pères qui racontent au fils et de fils qui racontent encore, Arvida, c’est des pages de la vie d’un monde qui s’éteint, de gens qui claquent des portes, c’est l’histoire de Jigai qu’est belle comme du Kawabata, pour vous dire combien parfois il convient de se méfier des gens du Saguenay.

Arvida est un cœur qui bat.

Manger Marie-Odile Beauvais Fayard

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Si vous aimez cuisiner, si pour vous certains plats vous évoquent certains moments privilégiés de votre vie, si vous avez, vous aussi, votre madeleine de Proust nichée dans un coin de votre cerveau, ce roman est pour vous. Ici, chaque chapitre a pour nom un plat et chaque plat va vous emmener dans les pas de Margot Sandel et de sa famille, aussi nombreuse que bruyante, aussi farfelue qu’émouvante. La vie de Margot, ses amours, ses amitiés, est ponctuée par ses différents plats qui vont de la salade de pommes de terre au gigot de la clinique en passant par le chapon demi-deuil (savoureux chapon qui conte un repas de noël éblouissant de non-dits, de méchancetés gratuites, comme on en a aussi connu dans nos propres familles !). Roman puzzle aux multiples entrées, « Manger » est de ces livres inclassables qui finissent par laisser un joli goût salé, comme ce qu répond le père à sa fille : Alors à quoi ça sert le verbe manger ? Ça sert ailleurs mais pas à table ni au salon, c’est très mal élevé.