Pietra Viva Leonor de Recondo S. Wespieser

recondo Pietra Viva est plus que l’histoire de Michel Ange, elle est la chair même du sculpteur qui, devant les marbres qu’il vient choisir à Carrare, se remémore bien plus que le corps nu d’Andréa, ce corps aimé, mort, qu’il a laissé après lui, dans la tourmente.

Ici, dans la montagne verte aux marbres blancs, saignés aussi de leurs propres vies, il tente d’oublier. Mais viennent à lui Michele, cet orphelin qui lui rappelle sa propre enfance, Cavallino, ce fou qui chevauche sa jument blanche jusqu’à l’épuisement, les carriers qui apprennent à le connaître, à l’aimer.

Pietra Viva est ce marbre qu’il faudra mener jusqu’à Rome afin de sculpter le tombeau du Pape Jules II, mais aussi cet endroit hors du temps où Michelangelo fera contrition de sa vie passée. Ces longs mois à choisir les plus beaux marbres seront aussi ceux qui le mèneront vers la plage, l’enfant collé contre lui, les larmes aux yeux apprenant qu’il n’y a pas plus beau que la vie à ciseler sous le burin, mais aussi qu’il faut laisser le temps au sable, le temps au marbre, le temps à l’homme pour devenir sable, marbre, homme…

Béton armé Philippe Rahmy La Table Ronde

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Philippe Rahmy a décidé de ne rien faire comme les autres. Plutôt que de se morfondre dans sa maladie, il accepte l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghaï et part se coltiner la réalité de la vie chinoise. Affronter le colosse chinois avec sa maladie des os de verre, l’homme aux plus de cinquante fractures n’en a que faire, et c’est aussi pour ça que ce récit est magnifique. Il est le reflet de son auteur, à la fois ironique et tendre, cassant et souple. Il est surtout le voyage d’un homme qui cherche à découvrir, à apprendre, à naître une nouvelle fois, car il a cette certitude que c’est de la confrontation que peut naître l’envie, le désir, la vérité. Ici, il va se heurter non seulement à une autre culture, mais à une société qu’il ne peut admettre. Et dans cette toute fin bouleversante, quand il évoquera l’ami perdu, c’est à nous qu’il s’adresse, sachons reconnaître, sachons voir la vérité de la vie avant qu’elle ne nous soit happée, hachée, perdue.

Sur la couverture, il n’est pas écrit roman, récit. Combat, j’aurais bien écrit combat…

Arvida Samuel Archibald Phébus

arvida

 Arvida est une ville, Arvida est un mensonge, Arvida est un rêve, Arvida se décompose, Arvida se vit au jour le jour, Arvida est un concentré d’histoires, celles qu’on envisage et celles qu’on croit, celles qui se magnifient avec les années comme on polit les bottes de cow-boys avec la graisse de bison, Arvida s’invente un peu plus chaque jour, Arvida est un ramassis de bois sans soif et de joueurs de hockey, d’un monde d’ouvriers, de plein de nationalités, de filles revêches et de garçons faciles, de sorcière de village et d’amitiés de stades, de raconteurs d’histoires et de buveurs de faux prêches, d’amitiés viriles et de filles belles comme des jours sans nuit, Arvida est bourrée de pères qui racontent au fils et de fils qui racontent encore, Arvida, c’est des pages de la vie d’un monde qui s’éteint, de gens qui claquent des portes, c’est l’histoire de Jigai qu’est belle comme du Kawabata, pour vous dire combien parfois il convient de se méfier des gens du Saguenay.

Arvida est un cœur qui bat.

Manger Marie-Odile Beauvais Fayard

manger

Si vous aimez cuisiner, si pour vous certains plats vous évoquent certains moments privilégiés de votre vie, si vous avez, vous aussi, votre madeleine de Proust nichée dans un coin de votre cerveau, ce roman est pour vous. Ici, chaque chapitre a pour nom un plat et chaque plat va vous emmener dans les pas de Margot Sandel et de sa famille, aussi nombreuse que bruyante, aussi farfelue qu’émouvante. La vie de Margot, ses amours, ses amitiés, est ponctuée par ses différents plats qui vont de la salade de pommes de terre au gigot de la clinique en passant par le chapon demi-deuil (savoureux chapon qui conte un repas de noël éblouissant de non-dits, de méchancetés gratuites, comme on en a aussi connu dans nos propres familles !). Roman puzzle aux multiples entrées, « Manger » est de ces livres inclassables qui finissent par laisser un joli goût salé, comme ce qu répond le père à sa fille : Alors à quoi ça sert le verbe manger ? Ça sert ailleurs mais pas à table ni au salon, c’est très mal élevé. 

Uniques Dominique Paravel Serge Safran Editeur

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Uniques sont les vies que Dominique Paravel nous invite à suivre dans ce très beau premier roman. Uniques mais toutes liées les unes aux autres, en miroir, en décalage, cachées derrière des écrans, elles ont en commun cette rue Pareille de Lyon. C’est à la vie que ce livre aurait pu être dédié, à nos propres vies qui s’enchevêtrent, qui n’existent qu’au coin du destin, par la grâce d’un sourire, par la violence d’un licenciement, par un chagrin d’amour, par le carré d’une fenêtre éclairée où le corps nu d’une femme trouble un homme perclus de fatigue.

Alors oui, Uniques sont-elles qui se fondent entre Rhône et Saône, les deux bras qui entourent la ville et la fondent, entre la soie et la guerre, entre les accents des hommes venus s’échouer ici, entre les femmes nues sous leurs combinaisons dans des usines surchauffées, entre la neige d’une Epiphanie et le billet de vingt euros plié entre quatre qu’Elisa…

Uniques est un livre unique, acidulé, avec de très beaux visages…

Lucia Antonia Funambule Daniel Morvan Zulma

lucia

Sur le fil d’Arthénice

Quand Lucia Antonia commence la rédaction de son carnet, elle a déjà quitté le cirque. Quand elle écrit, elle sait qu’elle va redonner une vie à Arthénice. De ces morceaux épars va naître un roman à nul autre pareil. Magique comme l’œil écarquillé de l’enfant devant le balancement du funambule.

C’est un livre fragile dont on tourne les pages avec toute la délicatesse qui sied aux œufs de Fabergé. C’est une œuvre sculptée dans les sables, sur les épands des paludiers, dans les humeurs des vagues, sur l’instabilité d’un fil d’araignée tissé entre deux oyats. C’est un livre sur l’absence, celle dont on ne se console pas, mais dont on se souvient avec brillance. C’est une histoire qui est peinte en fragments, le tableau lumineux d’un peintre des orages sur la mer. C’est un livre qui ne se raconte pas, car une fois qu’on l’a lu, on a plus qu’une seule envie, le passer en cachette, sous le manteau, en disant : « Chut, lis-le, lis ça, après on en parlera, mais pas avant, j’ai envie que toi aussi tu prennes les pas d’Arthénice et de Lucia Antonia, que tu apprennes le fil, si ténu, si prêt à rompre qu’on ne respire pas en le lisant. ». C’est un livre d’amour qui se balance entre le ciel et la terre.

Interview de Daniel Morvan à propos de Lucia Antonia Funambule

Qui est cette Lucia Antonia, Funambule, qui donne son nom au titre de votre livre ?

 Daniel Morvan – Lucia Antonia est une équilibriste qui, après la chute de sa partenaire Arthénice, a dû quitter le petit cirque fondé par son arrière-grand-père Alcibiade. Arthénice était le double lumineux ou la jumelle de Lucia Antonia. Arthénice est tombée. Lucia Antonia accepte de quitter le cirque, pour alléger son fardeau. Mais cette mise à l’écart sera aussi le moment de rencontre avec des alliés essentiels : le monde, sa lumière, les humains et les oiseaux. La matière du livre est faite de ses carnets, un agenda où elle note sous forme de fragments ce qu’elle doit penser à faire fabriquer : des chaussons d’équilibriste, un justaucorps. Mais dans ces listes de choses à faire, se glissent sans bruit d’éblouissantes révélations. Ce livre raconte l’histoire de la découverte des beautés du monde et de la mémoire par une jeune fille qui a perdu sa meilleure amie.

 Lucia Antonia se retire dans un tout petit village situé à proximité de marais salants. Est-il permis d’imaginer que ce village existe ? Je me suis d’abord dit que vous aviez planté le décor de votre histoire dans la presqu’île de Guérande ; puis je n’en ai plus été aussi certain et il m’a semblé qu’il s’agissait peut-être d’un autre endroit de la Bretagne, qui vous serait tout particulièrement précieux…

 D. M. – Je laisse à chaque lecteur le soin et la liberté de déterminer lui-même le lieu de son cœur. Après tout, la presqu’île du livre baigne d’abord dans un océan de papier… mais il existe en Bretagne de ces lieux protégés de la civilisation, préservés du bétonnage, propices au jeu des apparitions. La presqu’île de Guérande, Noirmoutier ont bien sûr inspiré le lieu du roman. Mais il existe d’autres sites qui furent jadis des marais salants, aujourd’hui désaffectés et éléments du patrimoine littoral, par exemple dans l’estuaire de la Rance. La Bretagne ? Oui, bien sûr, parce que la Bretagne est un livre d’épiphanies, d’apparitions du monde. La Bretagne, mais pourquoi pas la Camargue, ou le Japon de Kawabata, ou encore une île secrète au large de Stockholm, dans « Monika » d’Ingmar Bergman ? Mais je pourrai un jour vous indiquer l’endroit exact où Lucia Antonia a tendu son fil et où elle a donné sa première représentation.

 Dans ce refuge au bout du monde, Lucia Antonia rencontre Eugénie et Astrée. Elles aussi sont des perdues de la vie. Elles sont deux migrantes parvenues au bout de leur fuite, incapables d’aller plus loin, puisque au-delà, il n’y a que l’océan. Quel sens avez-vous voulu donner à la rencontre de Lucia Antonia, d’Eugénie et d’Astrée ?

 D. M. Cette rencontre est la conjugaison de plusieurs malheurs derrière un paravent d’oiseaux et de roseaux, au sein d’un lieu de paix. Il se crée une alliance magique entre ces migrants acculés au bout du monde et Lucia Antonia. Elle a choisi de s’abandonner aux forces élémentaires de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Mais toutes trois refusent d’abdiquer de leurs prétentions à marcher sur le vide. Eugénie et Astrée continuent de rêver d’un monde de libre circulation, alors que vivre sans papiers n’est aujourd’hui plus possible. Lucia Antonia se nourrit à la fois de leur sagesse pratique et de leur capacité à rêver. Leur rencontre prend la forme d’un opéra baroque où deux formes de nomadisme (celui des funambules et celui des migrants) se retrouvent en un lieu délaissé, un finis terrae qui s’avère être une forme de paradis terrestre. Le livre est tout entier dans l’écoute d’une jeune fille qui croise les jambes sur une bergère au bord d’une saline abandonnée, et boit un verre de vin avec un jeune tailleur de voiles. Il n’est peut-être écrit que pour faire exister cette vision du bonheur.  Une sorte de mondanité du dénuement. Avec pour seule préciosité celle d’un envol d’aigrettes, d’un jeu d’enfants avec des crosses de fougères. Oui, c’est peut-être l’image la plus exacte de Lucia Antonia : une jeune fille qui joue à la marquise avec deux Africaines, au bout du monde.

 Le livre est construit  de fragments, comme s’il s’agissait d’un puzzle composé de multiples morceaux de textes reportés par Lucia Antonia sur un carnet et qui, agrégés les uns aux autres, racontent sa sœur jumelle. Cette construction atypique s’est-elle imposée à vous dès le début ?

 D. M. – Marcher sur le fil et écrire sont deux manières de tracer des lignes dans l’espace, de tendre un fil dans la nuit. D’aller sur ce fil à la rencontre de la disparue, au bout des mots qui s’ouvrent tous sur la nuit.  L’écriture fragmentée est celle de tous ceux qui notent quelques mots sur un carnet, comme une prière, un chagrin, un numéro de loterie, il se trouve que le fragment sait aussi raconter des histoires. Le bref raconte nos vies, c’est le mot qui traverse le temps, dit l’essentiel, résume ce qu’on a sur le cœur, plus qu’un discours: le court est la forme accomplie du long. Il se pratique comme la calligraphie, il s’écoute comme les « Images » de Claude Debussy. Cette forme brisée est, vous le dites, rarement envisagée pour écrire un roman, car il faut inventer une forme de fluidité dans le discontinu des fragments, une forme qui soit au roman ce que le haïku est à la poésie. Cela implique de faire intensément appel à l’imagination du lecteur, qui découvre pas à pas l’immensité qui se cache derrière ces notes. La forme fragmentaire est celle des réminiscences bouleversantes, d’une réalité qui ne se livre que par éclats. Elle permet d’éviter d’en rajouter dans les boutons de guêtres et les pensées profondes. J’ai simplement choisi d’employer peu de mots pour un livre qui n’est pas si bref qu’il ne paraît. Donner la parole à Lucia, tenter de voir le monde comme elle le voit. On peut tout tenter dans un roman, pourquoi s’en priver ?

 Cette forme fragmentée est aussi une manière de restituer la « traversée des apparences » accomplie par Lucia Antonia, dans sa reconquête du fil ?

 Cette forme qui s’est imposée comme une évidence dans la mesure où elle permet de faire le silence autour des instants d’éblouissements ponctuant l’existence de Lucia Antonia. Le pari était de construire une vraie histoire, avec un début, un milieu et une fin. Lucia écrit juste pour elle, pour se souvenir, par exemple, de ne pas se baigner après s’être frotté les pieds à la pierre ponce. Mêlées à ces notes, des souvenirs qui permettent de construire une histoire personnelle dense, de remonter les générations jusqu’au clown qui osa défier l’empereur et fut emprisonné. Il se tisse ainsi un lien entre la grande et la petite histoire, avec des anecdotes dont on peut rire, comme le fait que les ancêtres de Lucia Antonia furent interdits de clownerie par Napoléon: celui-ci échouait à restaurer les fastes royaux dans son palais, parce que les réjouissances y étaient obligatoires. Lucia ne combat pas seulement contre l’effacement de son amie dans des images pieuses, mais aussi pour l’idéal paternel, démocratique, d’un cirque où l’on pourrait rire du roi…  

 J’ai le souvenir de ces petits cirques familiaux venant  donner quelques représentations dans les bourgs de campagne.  Il y a ce passage où Lucia Antonia se rappelle un épisode de son enfance : elle est dans le camion de son père et, au moment où celui-ci quitte la ville ou le village dans lequel le cirque vient de donner une représentation, elle éprouve un prodigieux sentiment de puissance…

 D. M. – Oui, bien sûr, le petit cirque de campagne qui donne sa représentation dans un préau d’école, avec un enfant contorsionniste qui entre dans un tonneau, une Lucia enfant qui fait déjà quelques mètres sur un petit fil… L’anecdote sur l’enfant du cirque et sa fierté de s’asseoir dans le camion de son père, c’est une vraie funambule, Coline Rigot, qui me l’a racontée. C’est une impression que seuls les enfants de la balle peuvent ressentir, ce regard que les autres enfants posent sur vous alors que le cirque, qui vient de faire vivre des instants magiques aux spectateurs, s’éloignent en convoi vers une autre destination. J’ai trouvé cela très beau. Très vrai. Car le spectacle d’un cirque qui s’en va a quelque chose de poignant : c’est l’aventure qui s’en va, s’éloigne de nous. Le cirque n’est jamais seulement le cirque, il est une image de la vraie vie, la vie errante. Le cirque qui s’en va nous adresse ce message-là, de vivre poétiquement.

 C’est un livre qui avance sur un fil. On ne lâche pas le fil, on ne revient pas en arrière de peur de tomber. Je pense que vous avez écrit ce livre d’une seule traite, d’un seul fil, comme un funambule avançant au-dessus du gouffre ?

 D. M. – Oui, c’est juste, le livre s’est écrit vite et sans hésitation, parce qu’il avait été longuement mûri, avec simplement la préoccupation d’éviter les oscillations trop fortes … C’est pour cette raison que l’histoire semble avancer à pas mesurés, sans brusquerie, juste ce qu’il faut pour progresser sans heurt, en respectant la paix qui m’entourait. Il y avait une forte coïncidence entre l’aventure de la funambule et celle de l’écriture. Tendre un fil, raconter une histoire… Je suis entré dans des grandes zones de silence en écrivant ce livre.

 Il faut parler d’un autre personnage essentiel du livre, un peintre du nom de Pierrot et dont la présence constitue, aux yeux de l’héroïne, un lien avec Arthénice. Certaines peintures de Pierrot donnent à Lucia l’impression que la funambule a été son modèle. En réalité, Lucia Antonia fait une expérience commune à tous ceux qui ont vécu un deuil, elle croit apercevoir un peu partout la personne disparue. Ici, Lucia voit son amie dans les peintures de Pierrot. L’artiste est-il un prétexte pour parler encore plus fort d’Arthénice ?

 D. M. – Lucia Antonia se heurte à ce peintre, avec colère, parce que les portraits qu’il fait sont bien ceux de l’amie disparue. Elle veut fuir un monde de représentations et d’illusions, et, avec Pierrot, elle a la troublante sensation d’être poursuivie par la représentation d’Arthénice. Cette image qu’elle ne veut plus voir, parce que la vraie Arthénice est en elle. Elle s’applique à détruire ce monde d’images dans l’espoir de retrouver la part la plus forte, la plus indestructible de son amitié avec Arthénice. En filigrane, on peut y lire aussi une révolte de Lucia Antonia contre l’univers d’images qu’est le cirque, univers voulu par son père, par sa tradition familiale, qui a coûté la vie à Arthénice. Elle va le reconstruire, cet univers, mais à sa manière. De plus, cette histoire d’images masque aussi une rivalité amoureuse latente. Au fond, Lucia Antonia est jalouse de l’Arthénice que le peintre a connue, jalouse de cette vie autre d’Arthénice modèle. Aussi ira-t-elle jusqu’à vérifier elle-même, auprès du peintre, qu’il l’a connue. Elle voudra retrouver les traces d’Arthénice sur la peau du peintre, ce qui est une autre manière de chérir son image. Je n’ai pas eu conscience de lui faire faire une chose audacieuse, en écrivant cela.

 Ce qui est très beau dans les dernières pages du livre, c’est que vous semblez vouloir montrer que la vie est plus forte que tout. Est-ce là, aussi, le message que vous tentez de faire passer ?

 D. M. – Oui, en dépit de sa banalité, et même si Lucia Antonia est aussi farouche dans son chagrin que la Rachel de la Bible, elle ne veut pas être consolée. Ce livre raconte le désir de transcendance dans un monde où la mort a été déritualisée. Comme Philippe Forest, je ne me reconnais pas dans l’idée reçue d’un « travail de deuil », après lequel on rejoindrait sagement la communauté des hommes. Mais Lucia Antonia est une rebelle qui ne veut pas rentrer dans le rang. Elle éprouve la mort comme une expérience sensorielle de l’au-delà, une expérience de dévastation mais aussi d’étrangeté, une autre manière d’habiter le monde. Le fil qui va au-delà de la mort est un raccourci vers l’essentiel du monde. La funambule invente un univers dont les illuminations trouent le voile de chagrin, et l’on peut croire au miracle, au moins dans les livres. C’est par exemple la vision du peintre, qui, un matin, trouve à sa porte la beauté du monde en découvrant Lucia Antonia sur son fil, au-dessus des eaux, au milieu des oiseaux. Cette beauté-là existe, elle a la simplicité d’une prière, d’une chanson, dans la fidélité à la disparue, dans l’oubli de soi. Alors, oui, Lucia Antonia traverse le néant et entreprend de vivre, parce qu’elle a tendu un fil. Elle va embarquer Astrée et Eugénie dans une nouvelle aventure… Mais je ne veux pas en dire plus, il ne faut pas dévoiler la fin…