Kinderzimmer Valentine Goby Actes Sud

goby  Comment vous dire ce livre, comment vous donner envie de plonger dans l’horreur de Ravensbrück, en suivant les pas de Mila, déportée politique, gamine de vingt-deux ans, enceinte dans cette endroit où toute vie est niée, écorchée, décharnée.

Né d’une rencontre avec un homme de 65 ans, que Valentine Goby ne pouvait imaginer être sorti vivant de cet enfer sur terre, ce bouleversant roman est d’une irréelle et sourde beauté, de cette idée que la vie doit toujours être envisagée, même dans l’extrémité d’un camp de concentration. Si Mila n’avait pas rencontré Teresa, la franco-polonaise, aurait-elle eu cette folie qui n’était que de rester en vie.

Ensuite, il y aura l’enfant né dans cet hiver de 1944, et cette Kinderzimmer tellement impensable, pratiquement collée aux crématoires.

Valentine Goby a su trouver les mots pour décrire ce qu’elle n’a pas vécu, pour décrire ce que les rescapés n’ont pas su dire en sortant des camps, car on ne pouvait les entendre. Alors que les voix s’éteignent, près de soixante-dix ans après, ce roman résonne avec autant plus d’ampleur. Exceptionnel!

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La confrérie des chasseurs de livres Raphaël Jerusalmy Actes Sud

jerusalmy  Chasseurs de livres, quand on est libraire, c’est évidemment le genre de titre qui attire, et si, de plus, il s’agit d’une confrérie, quel bonheur! Vous ouvrez le roman et vous vous retrouvez en 1463, dans une geôle du Châtelet avec François Villon, le François Villon brigand, plutôt que poète, et Jérusalmy va nous emmener, dans les pas  de cet homme bigrement complexe, jusqu’en Terre Sainte.

Roman historique bien sûr, mais surtout roman d’aventures, dans cette « confrérie des chasseurs de livres », François et Colin, son alter égo en gredinerie, vont être au centre d’un complot où les livres seront les bombes destinés à saper l’autorité du Vatican, au profit du Roi de France. Entre les Mamelouks, les Juifs, les Catholiques, ce n’est que coups bas, assassinats, espionnages en tout genre, bref, un monde bouillonnant qui fonce vers la Renaissance.

Par son écriture percutante, Raphaël Jerusalmy emporte tout sur son passage, ses personnages, son histoire, et nous lecteurs qui finissons le roman saoulé de son verbe haut, ahuris par la prouesse de faire naître un monde inconnu.

La fabrique du monde Sophie Van der Linden Buchet Chastel

van der linden  Parfois certains livres ont la douceur des poisons. Ils s’insinuent dans vos vies, vos veines, vos rêves et parviennent à vous contaminer.  » La fabrique du monde » pourrait n’ être qu’une fable sur la pauvre Mei qui travaille à la folie productiviste chinoise pour donner au gentil européen la chemise à deux francs six sous qu’il réclame. Ce pourrait n’être, mais c’est bien plus, c’est le visage de Mei, ses pensées, ses amours, son lit, ses amies d’esclavage, c’est le regard du contremaître, c’est l’envie d’être une femme, c’est l’envie d’avoir envie d’un autre monde.

Sophie Van der Linden a réussi à capter la grâce de cette jeune fille, à dépeindre sa fragilité de roseau. De son écriture tout en creux et en ellipses, elle donne autant à voir qu’à imaginer et de ce portrait intime, elle nous donne l’absolu de cette fabrique qu’est devenue la Chine.

Et si par hasard vous trouvez un papier dans la poche de votre chemise, peut-être est-ce Mei qui vous l’aura glissé…

Astérix chez les Pictes de Conrad et Ferri

pictes  Ainsi que vous pouvez le constater, je ne recule devant aucun sacrifice afin de vous offrir, en primeur (c’est bientôt le beaujolais nouveau!), mes commentaires sur ce nouvel Astérix, tant attendu par mézigue et par tous les détracteurs du précédent (dont je fus!!!). Aussi, au risque de mettre en péril l’équilibre financier de ma petite entreprise de librairie, je me suis un peu caché en réserve afin de satisfaire (non Mr David Rey!) ma curiosité et la vôtre. Eh ben nom de Zeus, je n’ai pas été déçu du tout par les nouvelles aventures de nos deux héros légendaires. Pour une première fois, les deux lascars s’en tirent bigrement avec les honneurs (dès la page 2 j’étais mort de rire!) et nous font un album dans la grande tradition des Astérix voyageurs. Bien sûr, ils n’épargnent aucun jeux de mots avec Mac, mais il y en a quelques uns qui viennent de loin!!! On peut toujours ergoter en se disant ah c’était mieux avant, voui, mais bon, c’était avant et il serait vraiment faux cul de bouder son plaisir quand on retrouve un scénario qui tient la route, un dessin vraiment sincère, et une histoire bien balancée! Vous pouvez continuer les gars, c’est comme ça qu’on l’aime notre vieil Astérix!!!

Et quelquefois j’ai comme une grande idée Ken Kesey Monsieur Toussaint l’Ouverture

kesey  Connaissez-vous le syndrome de l’enfance dit  » pris les doigts dans le pot de confiture ». Bon, ben ça y est, j’y suis en plein avec ce bouquin. J’ai mis le nez (au lieu des doigts) et les yeux dans cette monumentale fresque de Ken Kesey et il est impossible d’en sortir! Pourtant, j’ai tenté  la résistance. A force d’entendre toutes les dithyrambes à propos du roman, j’avoue que j’avais peur que  » les grandes espérances » que j’attendais puissent être déçues…

Fichtre non! Voui je confirme, ce livre est une bénédiction pour ceux qui aiment lire au coin de la cheminée ( il fait souvent froid en Oregon, vous verrez!), pour ceux qui aiment lire sous la couette, l’oreiller relevé sous la tête (je vous garantis que vous ne vous endormirez pas avec la famille Stamper!) et même qui sait pour ceux qui n’aiment pas lire tant on les aime, ces fous furieux de bûcherons au fin fond de leurs forêts. On rit, on pleure, on aime, on pratique la vie à hautes doses et c’est bigrement bon. Ici, il y a du Steinbeck et du Faulkner, des louches d’amitié, des histoires sans queue ni tête, des chemises à carreaux et des indiennes qui n’ont pas froid aux yeux.

Écrit au début des années 60 et pourtant bigrement actuel, car il nous interroge sur nos rapports à la nature, au travail, à la place de l’homme dans la société de consommation qui se crée et sa défiance vis-à-vis d’elle, ce roman est véritablement le chef d’œuvre annoncé, j’ai de la confiture plein les doigts et je m’en délecte furieusement (c’est un grand pot familial, je précise!)!

Le Mange-doudous Julien Béziat Pastel

mange doudous Savez-vous qui sème la terreur dans les chambres des enfants? Mais le Mange-doudous bien évidemment, un affreux de chez les affreux, qui, une fois qu’il a investi votre chambre ne laisse aucune chance à vos doudous préférés! C’est une vraie peste, un ogre implacable, tous les doudous y passent les uns après la autres! Tous, oui tous sauf un bien sûr!!

Et pourquoi que Berk s’en sort mieux que les autres ? Ben, y faut dire que Berk a un secret, un sacré bon secret d’ailleurs pour faire que le Mange-doudous, il se sente un peu patraque. Et c’est quoi son secret, tu me demandes? Ben, je le dirai pas, et si tu veux savoir,  faudra acheter le livre de Julien Béziat aux Editions Pastel, et alors tu sauras pourquoi Berk, il file la trouille au Mange-Doudous!!!

Une vérité si délicate John le Carré Seuil

le carré

Que voulez-vous demander de plus à John Le Carré sinon cette manière si british d’être fidèle, au bouton de guêtre près, à ce loyal sujet de sa Majesté ? Mais parfois, les rouages se grippent, les paroles se délient et tentent de répondre aux actes. L’espionnage a changé, Le Carré non, toujours magistral !

Paul Anderson, je suis Paul Anderson se plaît-il à répéter son nom d’emprunt. Comment a-t-il fait pour se retrouver sur ce rocher de Gibraltar, entité britannique posée à l’extrême sud de l’Espagne ? Un hasard, non pas vraiment, une folie peut-être, car qui aurait misé un seul cent sur lui, sinon ces gens du Foreign Office pour qui Paul, Paul qui déjà ? Paul Anderson est l’homme de la situation. S’ils le disent, comment ne pas les croire. Nous sommes en 2008, Wildlife peut commencer. Anglais de sa Majesté et barbouzes américains se lancent, les uns par la terre, les autres par la mer. Tout se passe comme prévu, opération réussie, cible neutralisée, même pas un foutu grain de sable, Paul Anderson peut rentrer chez lui, tranquille… Tranquille ?

2011, Paul ne s’appelle plus Paul. Il a repris son vrai nom, retraité en Cornouailles, il veille sur Suzanna, sa femme qui combat un cancer. Quand il comprend que l’opération Wildlife n’a pas été celle à laquelle il avait cru participer, quand il comprend qu’il n’a été qu’un faire valoir, Christopher Probyn cherche à comprendre, remue la boue avec l’aide de Toby Bell, secrétaire du Ministre, et recherche ce qui lui a été caché. Remonter les traces, retrouver ceux qui ont participé, Shorty, Jeb… Le parcours sera semé d’embûches, on ne fouille pas impunément dans les poubelles des ministères ! Toby Bell devra faire un choix, entre sa carrière rectiligne ou ce choix de mettre à jour une affaire d’Etat. Plus on avance dans le roman, plus on se laisse prendre par la violence de ce qui se trame derrière les enjeux. Un seul petit doigt dans l’engrenage nous entraîne là où ne pensait jamais aller nous fourvoyer, dans la noirceur des officines privées qui régentent désormais les nouveaux conflits qu’elles font en sorte de réinventer, telle l’Hydre de Lerne, dont les têtes se régénéraient au fur et à mesure qu’on les coupait.

Ce qu’il y a de formidable dans l’écriture de John Le Carré, c’est cette faculté de plonger son lecteur dans tous les tourments de l’aventure. Si rien n’est caché, si tout semble effleurer au fur et à mesure qu’il nous entraîne derrière Probyn, Bell et leurs interrogations, il nous montre surtout la complexité de ces guerres nouvelles, tellement éloignées de celle de « L’espion qui venait du froid ». Désormais, la guerre n’est plus l’apanage des Etats, mais bien plus celle des sociétés privées qui se partagent le monde à coups de milliards de dollars.

Les derniers chapitres se lisent en apnée. Dans un style plus resserré qu’à l’habitude, John Le Carré nous convie à un final percutant qui nous laisse pantelant, avec cette interrogation qui ne cesse de planer, ce doute qui fait que, en regardant son propre téléphone, on se demande bien si nous aussi… Mais non, je dois rêver, tout cela est impossible, comment dites-vous ? Ah oui, Schiller disait que « contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain ». En vain, vraiment ?