Une vérité si délicate John le Carré Seuil

le carré

Que voulez-vous demander de plus à John Le Carré sinon cette manière si british d’être fidèle, au bouton de guêtre près, à ce loyal sujet de sa Majesté ? Mais parfois, les rouages se grippent, les paroles se délient et tentent de répondre aux actes. L’espionnage a changé, Le Carré non, toujours magistral !

Paul Anderson, je suis Paul Anderson se plaît-il à répéter son nom d’emprunt. Comment a-t-il fait pour se retrouver sur ce rocher de Gibraltar, entité britannique posée à l’extrême sud de l’Espagne ? Un hasard, non pas vraiment, une folie peut-être, car qui aurait misé un seul cent sur lui, sinon ces gens du Foreign Office pour qui Paul, Paul qui déjà ? Paul Anderson est l’homme de la situation. S’ils le disent, comment ne pas les croire. Nous sommes en 2008, Wildlife peut commencer. Anglais de sa Majesté et barbouzes américains se lancent, les uns par la terre, les autres par la mer. Tout se passe comme prévu, opération réussie, cible neutralisée, même pas un foutu grain de sable, Paul Anderson peut rentrer chez lui, tranquille… Tranquille ?

2011, Paul ne s’appelle plus Paul. Il a repris son vrai nom, retraité en Cornouailles, il veille sur Suzanna, sa femme qui combat un cancer. Quand il comprend que l’opération Wildlife n’a pas été celle à laquelle il avait cru participer, quand il comprend qu’il n’a été qu’un faire valoir, Christopher Probyn cherche à comprendre, remue la boue avec l’aide de Toby Bell, secrétaire du Ministre, et recherche ce qui lui a été caché. Remonter les traces, retrouver ceux qui ont participé, Shorty, Jeb… Le parcours sera semé d’embûches, on ne fouille pas impunément dans les poubelles des ministères ! Toby Bell devra faire un choix, entre sa carrière rectiligne ou ce choix de mettre à jour une affaire d’Etat. Plus on avance dans le roman, plus on se laisse prendre par la violence de ce qui se trame derrière les enjeux. Un seul petit doigt dans l’engrenage nous entraîne là où ne pensait jamais aller nous fourvoyer, dans la noirceur des officines privées qui régentent désormais les nouveaux conflits qu’elles font en sorte de réinventer, telle l’Hydre de Lerne, dont les têtes se régénéraient au fur et à mesure qu’on les coupait.

Ce qu’il y a de formidable dans l’écriture de John Le Carré, c’est cette faculté de plonger son lecteur dans tous les tourments de l’aventure. Si rien n’est caché, si tout semble effleurer au fur et à mesure qu’il nous entraîne derrière Probyn, Bell et leurs interrogations, il nous montre surtout la complexité de ces guerres nouvelles, tellement éloignées de celle de « L’espion qui venait du froid ». Désormais, la guerre n’est plus l’apanage des Etats, mais bien plus celle des sociétés privées qui se partagent le monde à coups de milliards de dollars.

Les derniers chapitres se lisent en apnée. Dans un style plus resserré qu’à l’habitude, John Le Carré nous convie à un final percutant qui nous laisse pantelant, avec cette interrogation qui ne cesse de planer, ce doute qui fait que, en regardant son propre téléphone, on se demande bien si nous aussi… Mais non, je dois rêver, tout cela est impossible, comment dites-vous ? Ah oui, Schiller disait que « contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain ». En vain, vraiment ?

 

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