Notre quelque part Nii Ayikwei Parkes Editions Zulma

nii  C’est le bonheur de la littérature de créer ou recréer des mondes enfouis, ces mondes que nous ne prenons plus le temps de voir. C’est justement ce « notre quelque part » que Nii Ayikwei Parkes nous invite à retrouver, cet endroit où la vérité des éprouvettes n’est peut-être pas la seule qui vaille.

Il aura suffi de la visite impromptue de la maîtresse d’un ministre, de son épouvante quand, pénétrant dans la case de Koffi Atta, elle découvrira des restes puants, pour que toute la vie paisible du village de Yao Poku soit bouleversée. Il va nous raconter, dans sa langue savoureuse, ce monde où légendes et histoires contées, en buvant de nombreuses calebasses de vin de palme, modifient les perceptions. Kayo Odammtten, tout frais émoulu médecin légiste de la police criminelle des Midlands en Angleterre, va réapprendre cette vie du village où les proverbes fusent, ou rien évidemment ne se passe comme il devrait.

En affrontant le monde moderne à celui ancestral du Village, l’auteur nous interroge, nous envoie des signes, en mêlant les langues qui chantent où si on ne comprend pas tout, on ressent au fond du cœur le battement de l’adakaben, là-bas, au fond de la brousse qui rappelle aux anciens que « parfois, lorsque le mal commis est plus grand que nous, la justice doit quitter nos mains. »

Un roman aux forces invisibles…

 

La Mondaine Tome 1 Zidrou/ Jordi Lafebre Dargaud

mondaine-tome-1-mondaine-tome-1Aimé Louzeau, jeune inspecteur de police quitte la brigade criminelle pour celle de la mondaine, celle où, dixit son patron, on vient surtout humer le fond du bidet. Avec son allure de puceau de bonne famille, il n’a vraiment pas le profil de l’emploi. Mais il va s’y mettre, avec des collègues qui ne font pas que traverser la ligne blanche entre le mal et le bien. Mais ce qui retient surtout l’attention dans cet album au dessin magnifique de Jordi Lafebre, c’est le scénario tricoté par Zidrou. Dans cette période entre deux-guerres, on pressent que la folie va sans doute gagner les personnages, les secrets de famille commencent à se dévoiler. Vivement le mois d’août pour découvrir la suite de ce dyptique!!!

 

Les douze tribus d’Hattie Ayana Mathis Gallmeister

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Dans cette gare de Philadelphie où elle débarque en 1923, Hattie n’a encore aucune idée de la vie qui l’attend. Fuyant la ségrégation sudiste, elle imagine ce quai comme un point de départ, une nouvelle frontière. Cette vie, Ayana Mathis va nous la donner au travers de dix chapitres, tous aussi éblouissants et forts en émotion les uns que les autres, qui vont égrener les existences de ses enfants. Peut-on avoir dix voix nous dit-elle qui n’en font qu’une ? Puzzle magnifique qui traverse le vingtième siècle, nous allons suivre une histoire de l’Amérique noire, celle qui n’apparaît qu’en filigrane dans l’histoire officielle. Des douze enfants qui vont faire de Hattie une mère et une grand-mère exceptionnelle, elle apprendra à hurler, à se taire, à craindre, à fuir. Elle sera cette femme qui jamais ne rompra devant l’adversité, une femme étonnamment moderne qui jamais ne transigera. D’une construction habile et mené d’une main de maître par son auteur, ce premier roman nous emmène dans les combats d’une femme incroyable qui jusqu’à la dernière page nous donnera une leçon de vie et de droiture époustouflante. C’est tout simplement magistral !

Le piège de Vernon Roger Smith Calmann Levy le 3 février!

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Quand la petite Sunny se noie, par le simple défaut d’attention de ses parents, Vernon, assis sur un rocher au-dessus de la plage, observe. Il n’aurait eu qu’à crier, il aurait pu la sauver. Il se tait, il referme le piège.

Vernon Saul est un ancien flic du Cap, mais deux balles dans la jambe ont mis fin à sa carrière. Il traîne sa misère comme agent de sécurité  de ses villas luxueuses qui bordent les plus belles plages de la ville. La mort de Sunny, il va s’en servir pour tenter de sortir de sa condition. Les parents de la petite sont riches, il va s’en faire des amis. Rongé par la culpabilité, Nick, le père va tomber dans les griffes de Vernon, Caroline, sa femme va sombrer de nouveau dans sa folie paranoïaque. Tous les ingrédients sont en place pour que Vernon passe à la phase deux de son plan machiavélique. Pour lui qui vient des Flats, un de ces ghettos noirs qui entourent la ville, c’est peut-être la seule occasion qu’il aura dans sa vie pour enfin en sortir et peu importe que ce soit au prix de la mort de cette petite, ici la valeur d’une vie dépend de tellement de choses autre que la morale ou la compassion. Et puis il y a Dawn, la stripteaseuse et sa fille Brittany que Vernon protègent de la folie de la ville et de ses déviants. Quand les routes de Dawn et Nick se croiseront, la limite entre les mondes de chacun va encore bouger, les langues vont se délier. On ne traverse pas impunément la frontière invisible qui sépare les communautés sans mettre en péril l’équilibre fragile qui les régit. Dans cette tragédie où chaque chapitre est une descente vers un monde de plus en plus glauque, Vernon entraînera Nick jusqu’aux limites de l’humain.

Mettant admirablement en scène sa ville du Cap, Roger Smith nous emmène dans un thriller haletant où chaque page révèle encore un peu plus de la noirceur et de la violence de la société sud-africaine, bien loin des images d’un peuple arc en ciel  aperçues lors du décès de l’icône Nelson Mandela. Un polar à l’image de ce pays hors norme.

Décorama Lucile Bordes Liana Levi

lucile

Le monde enfui de Georges

C’est un monde qui se serait figé sur une carte postale, un monde qui ne bougerait plus. Il y aurait les lumières, les couleurs et les odeurs de Georges, à jamais.

Dans la vie de Georges, tout est en place, chaque chose posée au bon endroit, chaque fenêtre donne sur son carré de mer. Malheureusement, ce n’est pas vraiment comme ça que marche la vie. Dans cette ville où l’emploi se meurt, on décide de promouvoir des programmes immobiliers ambitieux. Adieu les petites maisons sur le front de mer, on rase, on détruit l’âme de la ville, on construit de l’audacieux, du paraître. Georges ne comprend pas. Dans son nouveau boulot de gardien du cimetière, il observe. Ici, il est heureux, rien ne bouge, mis à part quelques concessions délaissées, à tel point qu’il tarde souvent à reprendre le chemin des vivants, de l’autre côté du mur. Un jour, Pénélope revient, la copine du lycée avec qui il faisait les 400 coups. A peine revenue, Pénélope est veuve. Avec Georges, le vernis du temps n’a même pas le temps de sécher. Aussi, quand des promoteurs veulent raser l’immeuble des grands-parents de Georges, là où il a fait emménager Pénélope, tout va partir en vrille. Dans ce court roman, Lucile Bordes nous conduit à regarder différemment les photographies de nos vies, avec l’émotion aigre douce d’une nostalgie sans rancœur, tout simplement humaine.

Devenir Carver Rodolphe Barry Editions Finitude

Mise en page 1  Il y a deux ans paraissait chez Fayard « Ciseaux » de Stéphane Michaka qui évoquait les fameuses coupures de Gordon Lish, le premier éditeur de Carver. On y découvrait déjà un Carver d’une sensibilité hors norme, et d’une capacité également hors norme à bouffer sa vie par les deux bouts.

Ici, Rodolphe Barry nous donne à lire bien plus que l’évocation d’une vie, bien plus qu’une biographie élogieuse, il nous donne à vivre Raymond Carver, depuis le « Froggy » dont l’affublait son père jusqu’à ses derniers instants auprès de Tess, la deuxième femme de sa vie ou peut-être la femme de sa deuxième vie.

« Devenir Carver » est vraiment le titre idéal de ce roman qui nous bouscule, nous bouleverse, nous émeut au plus haut point, tant la fragilité lumineuse de cet homme qui ne savait être que littérature est restituée avec une sobriété de langue, une épure du texte, que Carver lui-même aurait aimé.

C’est un livre également sur l’écriture, non pas la souffrance vaine de l’écrivain devant sa page blanche, mais surtout la libération de l’écrivain par l’écriture, sa transcendance, ses espoirs, ses fêlures, parfois aussi ses échecs, car à ne rien céder à son projet d’écrire, Carver aura sacrifié une bonne partie de sa vie et de sa famille. Un très grand livre.

La madone de Notre-Dame Alexis Ragougneau Editions Viviane Hamy

alexis

 

Une dame blanche qui s’écroule dans Notre-Dame de Paris, morte, assassinée certainement, le vagin soudé à la cire d’un cierge. C’est à ce mystère, bien loin de ceux de la religion, que Claire Kauffmann, la procureur ainsi que la police doit tenter de trouver non seulement une explication, mais aussi un meurtrier.

Alexis Ragougneau, pour son premier roman, nous entraîne dans les coursives de la Cathédrale, mais aussi dans les pas de ceux qui la fréquentent. Le père Kern, le curé de Notre-Dame ira très loin, jusqu’aux limites des propres vœux,  pour essayer de comprendre comment cette jeune fille est morte sous les transepts.

Il faut parfois aller jusqu’à l’extrême violence qui sourd depuis des dizaines d’années dans le cœur de l’homme pour tenter de comprendre et deviner la folie. Dans cette descente aux enfers, il fallait peut-être un curé pour nous emmener jusqu’à la vérité.

Un premier roman entièrement maîtrisé qui n’a rien à envier à Fred Vargas, celle qui a donné ses lettres de noblesse à la belle collection « Chemins nocturnes » de Viviane Hamy.

Terminus Belz Emmanuel Grand Editions Liana Levi

terminus

 Quand les légendes s’invitent au bal des tueurs, c’est toute l’île qui danse une gigue mortelle!
Un premier roman qui vous harponne!

Le moins qu’on puisse dire avec le premier roman d’Emmanuel Grand, c’est qu’il ne ménage, ni ses personnages, ni son lecteur. Un livre qui se lit en apnée des confins de l’Ukraine jusqu’aux vagues de l’Atlantique.

Marko Voronine fait partie de ces clandestins qui a l’Europe en rêve. Coincé dans un camion qui l’emporte vers l’Ouest avec ses compagnons de misère, il va commettre un irréparable qui fera de lui, non pas seulement un clandestin, mais surtout une cible pour ceux à qui il aura volé le prix de sa liberté.

C’est dans une île de Bretagne que Marko va aboutir, là où les hommes ne demandent pas grand-chose, seulement des bras et du courage pour se lever dans la nuit, prendre le bateau, tirer le filet  de la Pélagie, le chalutier de Joël Caradec, celui qui ne pose pas de questions à son nouveau marin, celui qui ne parle d’ailleurs pas, parce que les mots, c’est bon pour ceux qui croient aux sorcières et à l’Ankou, à la mort et à sa grande faucheuse.

Entre mythes, légendes et réalité, Emmanuel Grand tricote un polar qui oscille vers  un imaginaire breton transcendé par la présence de l’étranger, dans ce microcosme qu’est l’île avec ses secrets enfouis, jamais sortis des bouches scellées par tout ce qui sépare le monde d’ici de celui du continent. Alors il y aura du sang, des larmes, des tempêtes sous les crânes et sur la mer, des amours aigres, des matins blancs comme des nuits épuisantes, il y aura la vie de Marko entre les mains de Dieu et de l’Ankou.

Pour savoir qui gagne à la fin, rendez-vous le 9 janvier !

Théorie de la vilaine petite fille Hubert Haddad Editions Zulma

hubert 

Ce qu’il y a de formidable avec Hubert Haddad, c’est qu’il n’est jamais là où on l’attend et il nous le prouve encore une fois admirablement avec ce dernier roman qui nous entraîne sur les pas des sœurs Fox, dans cette Amérique des années 1850.

 Cette Amérique puritaine perfusée à la religion ne connaît aucun contradicteur, aussi  les sœurs Fox vont inventer le spiritisme comme d’autres vont à la messe. Dans leur vieille ferme hantée où chaque mur craque d’un ancêtre ou d’un représentant de commerce mort violemment, il est facile, pour tromper l’ennui, de se laisser aller à parler les esprits. Kate, la plus jeune des sœurs devient la médium, Margaret la suit dans son jeu habile et Leah l’aînée de vingt ans devine tout l’intérêt financier qui peut en résulter.

Mais le plus habile des magiciens, c’est bien Hubert Haddad qui concocte un roman haut en couleurs, drôle et inventif, rusé comme peuvent l’être les sœurs au début de l’aventure. On imagine les chapeaux, les grandes robes, les moustaches qui s’inclinent, les tables qui tournent, les rires et les regards ahuris des crédules.

Encore une fois, Hubert Haddad emporte tout et nous emporte dans son monde. Aussi, chapeau bas à  l’un des écrivains les plus inventifs de la littérature française, un de ceux qui nous fait découvrir que l’au-delà factice est bien plus drôle souvent que la vie réelle. Qu’en pensent les sœurs Fox ?

Sanglier noir pivoines roses Gaëlle Heureux Editions La Table Ronde

gaelle 

Faut-il s’appeler Heureux pour nous distiller des nouvelles aussi cruelles que celles-ci ? Je n’en sais rien, mais il y a quelque chose d’étrange à ce patronyme qui distille, en pleins et en creux, d’aussi abominables personnages qui semblent tous être nos voisins (non, pas nous, pas chez nous, mais juste à côté, vous savez chez un tel…) chez qui il suffit d’un rien pour que tout foute le camp.

Le propre d’un recueil de nouvelles habilement mené est justement de nous mener, par le bout du nez, dans différents mondes qui n’en font qu’un. Gaëlle Heureux y réussit admirablement en nous confrontant à des personnages qui pourraient être nos voisins de palier, avec leurs vies tellement droites et parallèles qu’un seul  petit caillou dans la chaussure fait tout s’écrouler.

C’est prodigieusement sombre, incisif et ironique, gentiment dérangeant parce que ça nous ramène à nos propres vies et ça gratte souvent, ça agace, ça fait mal. Mais c’est aussi pour tout ça que ce livre est formidable, on a envie de l’offrir à son voisin pour qu’il se regarde dans le miroir (oui, chez eux, juste à côté, vous savez chez…).