Les arcanes de la mémoire…

Parfois les livres se répondent, viennent nous parler, au même moment de ces petits cailloux semés qui forgent notre passé. Que ce soit sous formes de fragments comme Yves Pagès dans « Souviens-moi » aux Editions de l’Olivier ou sous forme de portraits chez Georgia Makhlouf dans « les absents » chez Rivages, la littérature est sans doute un des vecteurs les plus puissants de l’évocation, bien plus que l’image.

pagesYves Pagès est un incorrigible amoureux des mots. Dans cette accumulation de fragments qui s’enchaînent, sans ordre apparent, c’est à la mémoire de son propre temps qu’il nous convie. Des années soixante jusqu’à aujourd’hui, il nous exhorte « de ne pas oublier », car rien n’est pire que l’oubli. A la manière du petit Poucet, il reconstitue le fragile des souvenirs, ceux dont on est sûr, ceux aussi qu’on nous a racontés, ceux qui n’ont d’intérêt que pour lui et qui aussi nous bouleversent. C’est également ce temps qui avance à grands pas, qui fauche les amis, les photographies instantanées que l’auteur nous ramène subitement au visage et qui nous prête à sourire, parce que nous avons été amoureux des mêmes filles, chanté sur les mêmes chansons et raté les mêmes trains. C’est un puzzle magnifique qui s’ouvre à n’importe quelle page, car la mémoire n’aime pas les tiroirs.

makhlouf

La mémoire de Georgia Makhlouf est cachée dans des carnets d’adresse. Chaque période de sa vie est balisée par des répertoires qui lui rappellent des noms, des visages, des odeurs. C’est en les feuilletant qu’elle se remémore l’enfance beyrouthine, ce pays qui, avant la guerre civile, était une forme du paradis, où les communautés vivaient dans une harmonie et un respect mutuel. En brossant les portraits de ses amis, connaissances vagues dont on a que le numéro de téléphone, amants, bonne à tout faire, colocataire (ah, Angela !), Georgia Makhlouf nous donne en creux la douce empreinte de ce passé qu’elle n’arrive pas à quitter, des ravages de la guerre sur les âmes, sur les corps, sur les disparitions. C’est le voyage d’une femme qui n’a de cesse de chercher la lumière, dans l’émoi d’un coup de téléphone venant du Liban qui lui rappellera que « les guerres une fois commencées ne finissent jamais. Elles prennent d’autres visages. »

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Kiki a un Kiki Vincent Malone/ Jean-Louis Cornalba Seuil Jeunesse

kiki  Je sais que ça va fâcher de parler d’un livre jeunesse qui paraît dans la collection « l’Ours qui pète » , mais bon, ce sacré Kiki, King de la banquise, mérite qu’on s’arrête un instant sur son cas.

Donc, nous sommes dans l’enfance de Kiki, qui vient de se rendre compte qu’il a un Kiki. ben oui, c’est dans l’enfance qu’on s’en rend compte. Et il veut le montrer à tout le monde, son Kiki! A Coquette, au caribou, à Madame Cochon, son institutrice, et puis comme dit le Caribou, on ne dit pas Kiki, mais quéquette!

Je ne peux en dévoiler plus sans craindre une descente de fous furieux à la librairie, mais je suis certain que la chute plaira beaucoup à Marie Musy, la plus chouette libraire suisse!

Les gouffres Antoine Choplin Editions La Fosse aux Ours

choplin  Chaque livre d’Antoine Choplin est pour moi un nouveau voyage vers une langue encore inconnue. Depuis « Radeau » je suis cet itinéraire rare et ambitieux d’une écriture qui ne cesse de me surprendre, et aussi de m’apprendre les contours d’une évidence qui se fait jour à chaque livre. Antoine Choplin fait partie de ces rares écrivains qui ont bien plus qu’un style propre, bien plus qu’un phrasé, bien plus qu’un univers, ils ont cette grâce qui fait que chaque roman est à jamais différent et pourtant magnifiquement le même. Ici, quatre contes nous mènent sur le même fil en équilibre sur des gouffres immenses dans des mondes imparfaits où le moindre pas de travers nous fera tomber vers l’abîme.

Qui sont ces deux hommes qui cherchent à franchir, à sauter d’un seul pas le précipice qui s’est ouvert devant eux, sinon nous-mêmes devant nos propres questionnements? Quel est cet homme qui d’un côté attend la pousse d’une graine ancienne mais qui, par simple inadvertance va rompre le « cours de choses »? Qui sont encore ces trois hommes qui iront creuser la terre sèche et aride pour enfouir le plus beau des cadeaux à celle qu’ils admiraient? Tout ceci est peut-être résumé dans la quatrième nouvelle dont je ne vous dirais mot, sinon que  » voilà, pour le moment, ce que l’on peut en dire. »

Un livre rare qui ne s’apprivoise qu’à la relecture…

L’incroyable histoire de Wheeler Burden Editions du Cherche Midi

wheeler  Quoi de neuf dans le domaine de l’uchronie? Eh bien ce formidable et rafraîchissant roman de Selden Edwards qui nous fait passer de 1988 à 1897, année où Wheeler Burden, star du rock des années 70 se retrouve propulsé en moins de temps qu’il n’en faut à un Prussien pour dire « Ja, Klar! ». C’est toujours gênant de se retrouver dans une ville comme Vienne à l’aube du vingtième siècle. Heureusement, il avait eu comme professeur d’Allemand un certain Esterhazy qui décrétait que « connaître la Vienne de fin de siècle permet de comprendre l’histoire moderne »! Il ne croyait pas si bien dire le bougre, car, en suivant Wheeler Burden et ses innombrables aventures, on croisera  Sigmund Freud et Gustav Mahler ainsi qu’un gamin de huit ans nommé Adolf Hitler. Selden Edwards a mis trente ans à écrire ce premier roman qui, bien évidemment, entraîne son héros à tenter de modifier le cours de l’histoire. Ce n’est bien sûr pas aussi simple qu’on pourrait le croire, mais ce qui fait le charme entêtant de ce gros pavé, c’est la restitution de la Vienne enfiévrée de cette fin de siècle etb le regard amusé et bienveillant de l’auteur sur ses personnages.

Moscow Edyr Augusto Editions Asphalte

edyr  Je vous avais déjà dit beaucoup de bien du premier livre traduit d’Edyr Augusto « Belém » qui nous plongeait dans un Brésil très éloigné des strings de Copacabana. Eh bien, Moscow dépasse encore en noirceur et en violence son premier opus.

Moscow, c’est le nom donné à cette île de Mosqueiro où les habitants de Belém viennent passer le week-end. C’est là que Tinho et sa bande font régner la terreur. Défonce et violence sont les deux seules mamelles qui les nourrit. C’est un roman haletant, craché par un volcan de haine, qui ne vous laisse aucun répit, qui vous accroche alors que vous devriez le fermer tant la chair y est à vif. Mais on suit Tinho dans sa course de gamin perdu, halluciné, cinglé. Par ses phrases courtes, Edyr Augusto donne un rythme, une sorte de scansion qui entraîne son lecteur jusqu’à cette fin indicible, inéluctable d’une parabole sur l’idée que le mal absolu existe encore, quelque part, tapi dans les méandres du cerveau humain. A couper le souffle!