La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel Romain Puértolas Le Dilettante

ROMAINNous savions déjà que Romain Puértolas n’avait pas l’angoisse de la page blanche, dans la mesure où il écrit essentiellement sur son Smartphone. Venant de terminer son second roman au titre aussi inoubliable que le premier, je peux vous assurer qu’il n’a pas non plus l’angoisse du second roman venant après le succès colossal du premier. Totalement aussi joliment dingue que le Fakir, vous allez vous laisser prendre aux formidables aventures de Providence Dupois, factrice de son état et actuellement en instance d’adoption de Zahera, petite Marocaine malade de la mucoviscidose (le fameux nuage grand comme la Tour Eiffel qui l’empêche de respirer !). Vous allez aussi apprendre à connaître Léo Machin, contrôleur aérien à Orly et Antillais (ce qui chacun le sait a toujours son importance dans une histoire…). Vous allez rencontrer des maîtres chinois inénarrables et voyagerez en compagnie de Barack Obama himself (lui-même une fois traduit), quitterez le plancher des vaches par la simple force de votre volonté et ferez la rencontre décisive d’un cumulonimbus assez retors, ainsi que la connaissance d’une tribu Chleuh qui n’est pas vraiment celle que l’on croit !!!
Bref, je ne vous en dis pas plus, le second roman de Romain Puértolas est un formidable pied-de-nez à la morosité ambiante, un fou-rire à la barbe des grincheux, un conte des mille-et-une nuits contemporain, un coup de pied au c… des atrabilaires de tout poil, un magnifique roman d’amour et surtout un « extraordinaire voyage » encore une fois. Merci Romain !

Mais n’oubliez-pas, il ne paraît que le jour de mon 52ème anniversaire, soit le 14 janvier 2015!!!!

Trouver une victime Ross Macdonald Editions Gallmeister

poche og1On ne dira jamais assez de bien de cette idée aussi sotte que grenue qu’a eu Oliver Gallmeister de rééditer et surtout de faire retraduire les ouvrages de Ross Macdonald, cet écrivain de polars américains des années 50, car c’est un pur régal. Imaginez un bouquin où il n’y a pas de réseaux sociaux, où il n’y a pas de portables, pas d’internet, pas de fichier ADN, pas de police scientifique, mais juste un privé nommé Lew Archer qui use de l’uppercut au menton et du crochet du droit au foie, tout en manipulant un .38 spécial pour les moments vraiment chauds.

Tout ça se passe en Californie où les filles ont des seins en obus, des bas nylon et les mecs volent des camions pleins de whiskey, les shérifs ont du mal avec leurs femmes, les patrons de motels sont glauques comme des matins de gueule de bois. Archer se promène dans tout ce bordel avec une maestria folle, fait des kilomètres dans sa guimbarde, frôle des femmes fatales, prend des coups avec des sous-doués de la castagne et c’est tellement bon à lire qu’on ne voit pas le temps passer. La nuit est tombée, les portes se sont fermées, Lew va passer par la fenêtre.

C’est drôle quand c’est fini un Ross Macdonald, on a simplement envie d’en commencer un autre…

Le dernier gardien d’Ellis Island Gaëlle Josse Editions Notabilia

josseJohn Mitchell va quitter Ellis Island, fermer cette île qui servait de point de passage obligé pour les étrangers qui voulaient fouler le sol américain, laissant derrière eux tout ce qui les avaient menés jusqu’ici. Mitchell en était le directeur et il a vu passer des milliers et des milliers de migrants, venant chercher en Amérique un coin de ciel bleu, fuyant les massacres, guettant une nouvelle vie. Alors que tout se termine, toutes ces années viennent se bousculer et défilent telles celui qui va mourir et revoit défiler sa vie en un instant. Il faudra une semaine à Mitchell pour tout consigner de son écriture penchée, rappeler Liz sa jeune femme venue sur l’île pour soigner les migrants, de Nella Casarini, cette belle Sarde arrivée sur Ellis avec son frère idiot, Nella qu’il aimera à la folie, de Francesco Lazzarini, anarchiste convaincu qu’il laissera finalement passer sur le continent… Tous ses doutes, tous ses désirs, toutes ses faiblesses, il les écrira du 4 au 11 novembre 1954, avant de fermer ce qui lui aura tenu lieu de vie pendant près de trente ans.

Gaëlle Josse réussit un roman d’une beauté incroyable, arrivant à nous inoculer, au travers d’une prose remarquable, tout ce qui fait un homme face à l’adversité, face à l’amour, face à la haine, face surtout à son destin. Alors que je viens de refermer ce roman, j’entends les vagues venant frapper les rochers d’Ellis Island, d’ici, je vois Manhattan, les quais, les tours et je sais ce regard que Mitchell avait quand il regardait ce monde auquel il n’appartenait déjà plus.

La couleur du lait Nell Leyshon Editions Phébus

couleur lait  Dans cette campagne anglaise du Dorset, Mary vit avec ses trois sœurs et ses parents. Elle a quinze ans, ne sait ni lire, ni écrire, n’a aucun avenir sinon celui de sortir les poules, de ramener les œufs, de traire les vaches. Avec sa jambe folle, à quoi peut-elle prétendre d’ailleurs sinon à être une presque bouche inutile. Aussi, quand la pasteur Graham cherche une bonne pour s’occuper de sa femme souffrante, le père de Mary voit là une bonne manière de se débarrasser de la petite et d’en recueillir des subsides. Mary va quitter la ferme pour la première fois de sa vie, elle ira un kilomètre plus loin.

Alors, une autre vie commence. Mary n’a pas les codes, elle ne connaît rien, alors elle va apprendre avec Edna. Au fur et à mesure, elle va découvrir que la douleur peut parfois naître là où on ne l’attend pas. Les saisons passent, Mary va apprendre à lire, à écrire et c’est ce livre écrit quand tout s’est passé qu’elle nous donne à lire. Le dénouement sera tragique, car il ne pouvait en être autrement, mais qu’il est difficile d’oublier la jeune Mary une fois refermé ce roman sensible, écrit avec la violence sourde d’une enfance meurtrie.

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti Editions de l’Olivier

zenattiJacob Melki est un jeune juif de Constantine. Il a dix-neuf ans en 1944 quand il va aller rejoindre l’armé française pour aller écrabouiller les boches. Avec ses copains Ouabedssalam, Attali, Bonnin, il prend le bateau pour le débarquement en Provence. Tous, ils partent leur botter le cul, ils ont l’ivresse de la jeunesse, ils ne connaissent rien de la guerre, rien de la boue de l’hiver en Moselle ou en Alsace.

Jacob est ce petit gamin de Constantine, né de Rachel et haïm, enfant d’une famille pauvre qui se serre dans l’appartement où on pose les matelas le soir, où on se serre, où on se bouche les oreilles pour ne pas entendre les gémissements de ceux qui s’aiment, les cris de ceux qui reçoivent les coups du père, les silences de la mère.

Jacob va prendre la guerre en pleine gueule, il va tuer tant et plus, il va voir Bonnin se faire couper en deux. La mort de ceux qu’on aime est tellement plus tragique que celle de ceux qu’on abat à la volée. La guerre est une bien belle saloperie, car elle ne donne pas de nom à ceux qui n’ont plus de visages.

Valérie Zenatti nous donne un roman tellement humain, tellement à fleur de peau, de cette peau qui prend la chair de poule, qui grésille, qui tente de comprendre, qui se tend, qui s’ouvre, qui veut prendre la voix de Jacob, celle de Rachel, sa mère, de la belle Louise ou Léa qui donnera à Jacob son corps et son âme à celui qu’elle pense ne plus jamais revoir.

 

Un jour, il faudra partir, laisser tous les souvenirs, toutes les odeurs, toutes les couleurs de Constantine. Jacob, deuxième des Jacob de la famille ne sera plus là. Certains noms sont plus difficiles à garder vivants. Jacob, Jacob, comme un cri qui traversera la Méditerranée. Jacob Melki, mort pour la France.