Retour à Watersbridge James Scott Le Seuil

james   » Une pécheresse, voilà ce qu’elle était ». C’est la première phrase du livre et celle qui va entraîner toutes les autres comme un bloc de glace qui dévale la vie des personnages. C’est un western où il sera question de sang, mêlé, volé.
Alors que sa famille vient d’être assassinée, Helspeth rentre dans sa ferme. Nous sommes en 1897, c’est l’hiver, la neige et la glace envahissent tout. Le seul de ses enfants survivants, Caleb, pensant au retour des tueurs, va lui tirer son comptant de plombs. Le ton est donné. C’est un roman où le givre enserre les mains, accable les esprits, tord les bouches et réclame vengeance.
Caleb et Helspeth vont partir sur la trace des tueurs, revenir vers Watersbridge, là où tout a commencé il y a douze ans, à la naissance de Caleb. Elle sait qu’il lui est impossible de lui avouer ce qui est arrivé dans cette petite ville, elle sait qu’elle va remettre ses pieds dans les ornières de son passé, elle sait qu’elle ne peut y échapper, car si Caleb est le seul rescapé de la tragédie, peut-être est-ce parce qu’il faudra qu’elle finisse par payer son écot.
Elle va se travestir, porter les blocs de glace, boire comme un homme, être un homme pour se fondre dans le paysage. Caleb va travailler au bordel, passer le balai, tenter de savoir qui sont ces trois bandits au foulard rouge qui ont exécutés son père, ses frères et sœurs. Mais quand l’étau se resserre, quand les ressemblances finissent par sortir au grand jour, Caleb et Helspeth n’auront plus le choix, sinon celui d’aller jusqu’au bout du chemin, celui où les armes sont parfois lourdes à porter.
Dans ce roman hypnotique, James Scott nous entraîne dans cet hiver où chaque pas dans la neige est un assaut vers la vie, une tentative désespérée d’aller juste un peu plus loin, là où il sera temps d’ouvrir le battant de la porte, de caresser la détente usée du fusil, de tenter d’oublier qu’il n’existe qu’une mère, celle qui vous a aimé. Jusqu’au bout…

De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire Marc Salbert Le dilettante

salbert  Il faut toujours se méfier du minibar qui ronfle dans votre chambre d’hôtel, parce qu’il peut, comme l’effet papillon, entraîner des réactions en chaîne absolument désastreuses. C’est ce qui arrive à Arthur Berthier, journaliste rock qui va se retrouver dans une spirale sans fin où Hassan, Afghan né dans le XVIème, Daoud, sans papiers afghan hébergé par Arthur, Emilie, fille d’Arthur, bref, comment vous dire. On part dans un roman complètement barré où, non seulement, on rit énormément, mais qui aussi sait nous interpeller sur ce monde global qu’on nous sert à toutes les sauces. C’est jouissif en diable, ça met aussi un petit coup au petit monde de l’édition, bref, c’est plus qu’un grand sourire ce roman, c’est salvateur !

Avaler du sable Antonio Xerxenesky Asphalte Editions

avaler  Tout commence un matin à Mavrak (tu parles d’un nom !) dans un de ces villages du Far West que tu as évidemment vu un jour dans n’importe lequel des westerns, venus ou à venir, avec des portes de saloon qui grincent, une grand-rue bouffée par le sable, un type qui mâche un cigarillo et finit par roter. Ici, il y a les Ramirez et les Marlowe, les Mexicanos et les Yankees et si je te dis qu’il n’y pas que de l’amitié entre les deux, c’est peu, très peu de le dire. Et quand un Ramirez finit assassiné, ne cherchez pas trop longtemps de quelle famille peut venir le meurtrier. Pas facile d’écrire un roman sur l’histoire de sa famille avec comme unique compagne une bouteille de Tequila (mais de la bonne, de l’ancienne, de la réserve…) quand de plus ton gamin se fiche un peu beaucoup du romantisme paternel. Entre Juan et Miguel, Mc Koy et Maria, Maria et Thornton le shérif venu mettre un peu d’ordre dans cette ville de fous furieux, il y aura aussi Vienna, la belle qui se donne à un Ramirez alors qu’elle est une Marlowe, t’imagines ! Après une Tequila de trop, on va convoquer le Chaman, qui convoquera les morts-vivants, et là, chabadi chabadoum, ça va saigner dans tous les coins de l’écran, ça va mordre, ça aura le goût d’une Toussaint à Mexico City quand tous les morts viennent souhaiter la bonne vie aux vivants.
En un mot comme en mille, « avaler du sable » c’est une fiesta d’Almodovar sous acide, mais alors puissant l’acide…

En cliquant sur l’image, vous aurez un avant-goût de l’image sonore du roman, ça colle parfaitement!

LoveStar Andri Snaer Magnason Editions Zulma

LaSolutionEsquimauAW  Il va quand même falloir qu’on m’explique un jour ce qui fait que l’Islandais a une tendance plutôt fâcheuse à nous entraîner dans des aventures, qui, à priori, ne devrait absolument rester confiné que dans les brumes des geysers de leurs sources chaudes. Evidemment leurs sagas sont légendaires, mais, au siècle dernier, ils se les racontaient dans la chaleur festive de leurs nuits sans fin, chuchotées de pères en fils, de dottir en sons comme on dit chez eux. Oui mais ! Depuis, l’homme s’est connecté, d’abord avec fil, puis sans fil, et c’est bien là que commence l’histoire fabuleuse et aventureuse, biblique aussi, mais aussi contes de Perrault, mais aussi Shakespearienne, qu’Andri Snaer Magnason vient nous raconter. Laquelle, laquelle, dites-moi tout !
Tout est affaire d’ondes dirons-nous en préambule. En 2015, nous en sommes entourés, cernés, abreuvés, alors imaginons dans vingt ans, un monde où tout se fait par le mental, par des lentilles connectées à un serveur central qui sait tout de nous, c’est le monde qu’a créé LoveStar, une sorte de Steve Jobs + Bill Gates + Mark Zuckerberg, qui a rendu la planète dépendante de tous ses logiciels. Vous vous demandez si vous avez pris la bonne décision, demandez ReGret, il vous affirmera que toute autre décision que celle que vous avez prise vous aurait conduit à la mort. Comment expliquer aux enfants que Papy qui vient de mourir va monter au ciel alors que vous l’enterrez, confiez-le à Lovemort qui vous expédie dans la stratosphère et vous transforme en étoile filante, une activité très rentable. Et l’amour me direz-vous l’amour ? InLove s’en charge et vous calcule votre seul et unique.
Le bonheur, non, comment dire autrement ? Mais pour Indridi et Sigridur, nos Roméo et Juliette du roman, cela ne s’entend pas ainsi que le voudrait LoveStar ! Aussi, acceptez de prendre leurs pas et plongez dans ce bouquin aussi fou qu’un film de Terry Gilliam. Tout est foutraque et pourtant tout est vrai, car ici vous apprendrez réellement comment tomber dans la gueule du loup, vous serez convaincu d’être victime de la liberté, vous comprendrez ce qu’est l’Apocalypse et aussi qu’Adam et Eve s’appelaient peut-être finalement Indridi et Sigridur !
Une chose est certaine, la longueur des nuits islandaises permet à l’écrivain d’entretenir une imagination non seulement débordante, mais qui, sous couvert d’une fable, d’un conte ou d’une prophétie, nous interroge sur notre rapport au réel. Et ce que nous retenons, en fin de compte, c’est cette faculté qu’a le poète qu’est Magnason de ressentir les vibrations de notre planète. Ėblouissant tout simplement !

Aucun homme ni dieu William Giraldi Autrement

giraldi Ami lecteur qui entre dans ce livre, commence à ne plus penser avec la loi ou la morale des hommes, car ici, elle n’a que faire. Au nord du 48ème parallèle, dans la toundra de l’Alaska, quand le froid t’oblige à respirer par le nez pour ne pas brûler tes poumons, quand les loups rôdent autour du village de Keelut, quand des enfants sont enlevés par la horde, que reste-il? C’est ce que se demande Russel Core quand il arrive ici. Medora Slone a vu son enfant disparaître, et elle veut qu’il lui ramène les ossements de son fils. Russel va partir, il verra la horde, mais c’est en revenant à la cabane de Medora qu’il en connaîtra bien plus.

Alors oui, aucun homme ni dieu ne font les règles à Keelut, peut-être les loups ou l’hiver, peut-être la faim. Elles sont immuables dans le cœur et dans le corps uniquement de ceux qui survivent ici. Entre chamanisme et  grand ordre de la nature, William Giraldi nous entraîne dans un roman étrange et dérangeant, où la quête d’un homme meurtri nous amène à penser différemment, où le doute s’installe sur ce qu’il faut croire ou ne pas croire, où le lecteur est pris à témoin que la frontière entre le bien et le mal a de multiples curseurs.

Aucun homme ni dieu fait partie de ces romans inclassables, qui, une fois refermés, vous tournent autour encore longtemps.

 

Danser les ombres Laurent Gaudé Actes Sud

gaudé  Nous sommes à Port-au-Prince en Haïti il y a cinq ans. Dans cette ville colorée et vivante revient Lucine, jeune femme qui a dû quitter la ville il y a quelques années pour s’occuper de ses neveux. Elle retrouve rapidement ses marques et tous ses souvenirs affluent. Logée à Fessou, cet ancien bordel où elle rencontre une bande d’amis de longue date avec qui elle va partager discussions sans fin, parties de dominos homériques, récits et  où, finalement, elle rencontre l’homme de sa vie.

Le lendemain, le gouffre du tremblement de terre fait tout basculer en trente-cinq secondes. Laurent Gaudé nous donne à voir ces moments avec une précision qui fait que nous devenons Haïtiens. Nous vivons le cauchemar avec tous les personnages. Alors, en mélangeant les vivants et les morts, en leur donnant la parole, on comprend le parti pris du romancier, car ce qui reste quand tout est tombé, quand tout est écroulé, il reste la parole de ceux qui sont encore debout et celle qui remonte des décombres, celle des morts qui renaît dans la bouche du monde.

Un magnifique hommage à cette île balafrée et à tous ses habitants.

Hélène

Je vous écris dans le noir Jean-Luc Seigle Flammarion

seigle Si je vous dis Pauline Dubuisson, ce nom ne vous dira sans doute rien. Par contre, si je vous dis « la vérité  » de Clouzot, ce film où Brigitte Bardot incarne une criminelle et dont le rôle est inspiré de cette Pauline Dubuisson, vous en souviendrez peut-être. Cette affaire criminelle des années 50 avait défrayé la chronique judiciaire: Elle tue son amant de trois coups de pistolet et tente de se suicider. Condamnée aux travaux forcés à perpétuité, elle sera finalement libérée en 1959 pour bonne conduite. Le film de Clouzot la remet dans la lumière, alors qu’elle ne souhaite plus que l’anonymat.

Dans ce roman bouleversant, Jean-Luc Seigle remonte toute l’histoire de cette femme morte à 34 ans. D’une plume juste et belle, il dresse le portrait saisissant de celle qui va subir le jugement des hommes pour les avoir trop aimés. Si elle a bien sûr commis l’inconcevable (et le lecteur ne peut l’oublier), mais ce roman nous apprend que le jugement que nous portons parfois hâtivement est souvent infondé et destructeur. Alors pourquoi Jean-Luc Seigle s’est-il intéressé au destin terrible de Pauline? Lisez, de toute façon, ce n’est qu’un roman…

Hélène