Victor Hugo vient de mourir Judith Perrignon L’iconoclaste

perrignon Le grand Victor Hugo vit ses dernières heures, on se presse autour de lui, on s’attroupe dans la rue. Dans toutes les rues de la capitale, on ne parle que de ça, on communique, presque heure après heure, les bulletins de santé du grand homme. Enfin, il meurt!

Judith Perrignon s’est emparé du personnage Hugo mais également de toute la société de l’époque et elle nous offre le brassage de tous ceux qui veulent profiter de cette mort pour se faire entendre, un tant soit peu, les pauvres qu’il a toujours défendu, les communards qui veulent hisser les drapeaux, la police qui veille devant les débordements prévisibles, les proches du poète qui cherchent à tirer la couverture à eux dans l’ombre tutélaire du défunt. Et c’est un formidable roman de mœurs, comme l’aurait aimé Hugo lui-même, que Judith Perrignon a écrit, un roman d’amour aussi, car il y est question de fascination, tant devant l’œuvre que devant l’homme qui disait » aimez-moi » sur son lit de souffrances, « aimez-moi » comme dernière supplique et c’est ce qu’elle réussit parfaitement dans ce roman qui n’en est peut-être pas un justement, juste un cri d’admiration pour la mâchoire tremblante d’un homme récitant les vers du poète…

Sortie le 26 août!

La neige noire Paul Lynch Albin Michel

lynch C’est par un embrasement que tout commence. Le feu dévaste, avale la grange et les animaux. Un homme aussi. Barnabas était revenu chez lui, dans le Donegal, après avoir connu l’Amérique. Mais c’était ici, sur la terre de ses ancêtres qu’il voulait construire sa vie et bâtir une famille solide. Dans cette après seconde guerre mondiale, la campagne est pauvre et il est difficile d’y gagner son pain. Qu’importe, Barnabas va reconstruire, pierre après pierre, son écurie, il ira chercher celles qui lui manquent dans ces hameaux désertés depuis la famine. Mais l’hostilité des gens du pays va gronder. Il n’est pas vraiment d’ici, l’a-t-il-jamais été? Dans cette Irlande repliée sur elle-même, Barnabas va devoir faire ses preuves, affronter autant les villageois que la rudesse du climat. Paul Lynch, qui nous avait déjà donné avec « Un ciel rouge, le matin » un magnifique roman sur son Irlande, récidive ici avec une écriture d’une force incroyable sur cette envie du retour au pays, sachant que le prix à payer est peut-être plus grand que celui de la vie.

Sortie le 19 août!

La ballade du calame Atiq Rahimi L’Iconoclaste

rahimi  Qui se cache derrière les mots et les signes donnés au papier comme autant de petits cailloux jetés entre deux rives afin de construire ce pont entre hier et demain? Est-ce encore l’enfant afghan qui se souvient des odeurs du pays sublimé, est-ce l’homme qui, aujourd’hui, devant le drame des exils toujours plus nombreux s’interroge sur le sien? Il y a un peu de tout cela certainement. Il n’est pas possible de réduire ce texte profondément beau et bouleversant à une simple étude de texte puérile. Il faut plonger avec Atiq Rahimi, creuser la page avec son simple calame, retrouver l’écriture et surtout le geste qui va créer la première lettre de l’alphabet: alef, le a fondateur de toutes les écritures. En retrouvant la transcription de l’alef, le geste va revenir, les mots vont renaître jusqu’à sublimer les lettres vers les corps, ces corps cachés que l’auteur appelle « callimorphie« , l’écriture du corps comme une nouvelle naissance. Le calame glisse vers l’intime, dévoile les courbes, enrobe les chairs et nous donne tant à voir. Regard apaisé du poète qui a retrouvé la simple joie de la forme, qui ne se pose plus la question de qui il est, car il sait qu’il a réussi à dépasser l’idée même de n’être pas à sa place, ici autant qu’ailleurs, car ses mots englobent l’universalité de l’homme. Il est ici, il est ailleurs, il est autant de cailloux polis par la mer venant s’échouer sur la plage, il est la Terre nourricière, mouvante, il est le geste, le dernier geste, la dernière main qui se tend entre la rive et l’infini.

Sortie le 26 août!

Mâ Hubert Haddad Editions Zulma

LaSolutionEsquimauAW  Mâ en Japonais veut dire l’intervalle, la distance, mais pas celle qui éloigne, au contraire, celle qui unit. Dans ce nouveau roman, Hubert Haddad nous redonne à lire son japon, celui qui justement relie les êtres et les choses, le passé et le présent, le présent et le futur, car il est question de ce siècle qui a conduit ce pays d’une certaine forme de Moyen-Age jusqu’à l’inéluctable Fukushima. Mâ va nous mettre dans les pas de Taneda Shôichi. Shôichi a profondément aimé Saori, une femme qui a étudié l’œuvre immense du grand haïkiste Santôka. C’est dans la marche que Santôka a puisé l’inspiration, alors c’est ainsi que Shoîchi va tenter de retrouver le Maître. Dans cette traversée du pays, il va se confronter, non seulement aux éléments de la nature, au froid, au vent, à la pluie, mais aussi aux gens, aux malédictions, aux coutumes, aux faux-semblants. C’est tout le talent d’Hubert Haddad de nous mener par le bout du nez dans cette aventure qui va traverser le vingtième siècle, en nous faisant poser toutes les questions qui valent sur l’existence, sur la foi, sur le minuscule de notre propre existence par rapport à la grandeur de l’univers, tout en nous distillant des haïkus immenses et prophétiques. Un texte encore une fois habité par la nécessité de la littérature pouvant sauver le monde, si du moins on prend le temps de s’y arrêter entre deux marches, deux routes, à cet instant précis où le « Mâ » se reconnaît tout simplement.

 Mouillé par la rosée, dans cette direction ou une autre je marche nous écrit Shoïchi, marchons avec lui!

Sortie le 20 août!

 

 

Neverhome Laird Hunt Actes Sud sortie le 2 septembre

huntDe paille et d’acier…
« J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partit au combat pour défendre la République ». Les mots de Constance Thompson résument le roman. Au début de cette guerre civile américaine, Constance va laisser Bartholomew à la ferme et elle ira combattre à sa place, travestie en homme, car « il était de paille et j’étais d’acier ».
Constance va devenir Ash. Comme elle l’a promis à sa mère, devant sa stèle funéraire, elle aussi va partir, combattre, faire ce qu’elle a en elle, se forger un destin, ne pas dépendre, ne pas attendre. Avec ses mains calleuses de fermière, ses bras de lutteuse, elle s’imposera aux hommes du régiment et ceux qui voudront la jeter à poil dans la rivière pour son premier jour, choisiront une autre victime.
Constance est devenue Ash. Elle boit, fume, creuse les tombes des soldats morts. Le camp sent la charogne, les hommes traînent leur puanteur comme des oriflammes, et c’est alors qu’Ash redevient Constance dans ces lettres qu’elle écrit à son mari. Elle y retrouve toute la tendresse de ce couple amoureux qui ne s’écrivait jamais, mais qui chacun pour l’autre savait briller d’attentions. Il y a, au milieu du tumulte, certaines fleurs qui poussent dans le sang des champs de bataille.
Ash va tuer. Et ce premier homme sur lequel elle fait feu, tué d’une seule balle sous le sein gauche, va être cette révélation qu’il faut apprendre à oublier tout sentiment. Alors qu’elle avait l’envie de prendre la tête du mort dans ses bras, afin de le bercer une dernière fois, comme une vierge à l’enfant, elle s’en garda, car la guerre n’a rien à faire des regrets éternels.
Constance continue d’écrire à son homme. Elle lui raconte sa guerre, sachant déjà qu’il ne peut rien en comprendre. Les mots ne peuvent raconter, ils ne sont qu’un constat et dans l’immense barbarie, elle cherche à le rassurer. Quand elle est faite prisonnière par les rebelles, ceux du Sud, c’est en finesse qu’elle s’en sortira, mais tout en faisant gronder l’artillerie. Le conflit continue, les régiments sont décimés, les morts s’entassent, on ne prend plus le temps de les enterrer. Les fantômes la hantent, ceux d’hier et celui de sa mère particulièrement, comme ceux d’aujourd’hui qui hantent les champs de ruine.
Mais quand il faudra défendre sa terre, son homme, elle prendra le chemin du retour. Elle a laissé tomber l’uniforme, c’est en femme qu’elle revient, qu’elle croise certains de ses anciens compagnons. C’est en femme qu’elle redevient humaine, après avoir traversé dans sa propre chair les tréfonds de la folie. C’est en femme qu’elle reverra le Colonel devenu Général, celui qui a deviné, peut-être, qui elle était, mais qui l’a protégée de tous et d’elle-même surtout.
A la manière d’Ulysse revenant vers Ithaque, Constance va creuser son Odyssée, terminer son voyage dans la tragédie, celle où n’existe nulle rédemption, où le courage ne sert à rien, où être un homme ne donne aucun avantage, où la peur vous fait commettre l’irréparable, où la seule chute d’un homme, d’un amour, vous renvoie à tous vos cauchemars, ne vous laissant plus jamais en paix. Il n’y a plus de paix pour ceux qui se nourrissent de la guerre.
Laird Hunt nous offre un roman éblouissant sur le sens même de l’engagement, sur la fragilité de nos propres croyances au prisme d’une héroïne rare et bouleversante. Ash-Constance est de ces personnages qui vous hantent longtemps. Longtemps…

J’ai vu un homme Owen Sheers Rivages

sheers_homme_def.indd  Pourquoi Michael Turner rentre dans la maison de ses voisins, Samantha et Josh? Il n’y a pas un bruit. Tout devrait lui indiquer qu’il n’a rien à faire là, c’est quoi cette histoire de tournevis qu’il vient rechercher? Est-ce ce calme, ce silence qui l’oblige à monter à l’étage? De l’autre côté de l’Atlantique, Daniel McCullen écrit une lettre, comme une excuse, comme une explication valable de ce jour où il a appuyé sur un seul bouton. Depuis, il ne dort pas ou plus, il s’éloigne de sa femme, de ses filles. Owen Sheers est un stratège de la manipulation, un poète de la culpabilité, un artisan de l’invention du dégoût de soi-même, un architecte de la narration qui conduit le lecteur vers un abime sans fin, sans fond, sans autre possibilité que de nier, se taire, oublier, chercher à se disculper, fermer les yeux pour croire que rien de cela n’est vrai.

De Michael à Lucy, de Daniel à Caroline, de Samantha à Maddy, de Josh à Rachel, toutes les ficelles de la vie se défont en petits brins de paille. Tout est lié, tout se tient en une fraction de seconde, celle qui appuie sur le bouton, celle qui n’arrive pas à rattraper la main. Ensuite, il n’y a pas que le mensonge ou la fuite devant la réalité, il y a cette vie qui continue, quand la culpabilité ronge les êtres, les âmes. Ici, il n’est histoire que d’hommes et de femmes debout devant leurs compromissions, leurs achèvements soudains, devant un monde qui ne donne plus place à la parole. C’est un livre qui bouscule toutes nos certitudes devant ce qu’il faut faire, ce qu’on aurait pu faire et ce qu’on ne fera jamais plus comme avant d’avoir lu ce magnifique roman.

 

Le maître des apparences Jane Gardam Editions Lattes

gardam British Empire !
Mais qui se cache sous cette magnifique perruque d’avocat anglais ? Il s’agit de son excellence Sir Edward Feathers qui va nous raconter sa vie, sa femme, son destin…
Alors qu’il a fait toute sa carrière à Hong-Kong, le vieux juge s’est retiré dans cette campagne anglaise qu’il affectionne. Né en Malaisie, il est un des ces orphelins du Raj, nés dans l’Empire et qu’on renvoie en Angleterre pour faire leurs humanités. Nous sommes à l’aube de la seconde guerre mondiale et c’est le destin d’un enfant confié à cette tante qu’il ne connaît pas. Tissé comme un patchwork de chapitres sans chronologie évidente, le roman va nous faire traverser le vingtième siècle dans les pas de ce gamin bègue, devenu juge à la grande éloquence. Le juge Feathers et sa femme Betty, c’est l’évocation d’une éducation perdue dans le fin fond du Dorset, c’est aussi l’incroyable histoire de la déliquescence de l’Empire Britannique et surtout un roman qui a le goût des scones, trempés dans de la marmelade d’orange, où les bonnes manières cachent des désirs inavoués, où les vitres embuées laissent percer des secrets de famille. C’est enfin cette écriture anglaise où le style se dispute avec la forme pour nous raconter une magnifique histoire où il ne manque aucun bouton de guêtre, écrite par une grande dame de la littérature anglaise à découvrir absolument.

Sortie le 26 août!

Coupable vous êtes Lorenzo Lunar Asphalte Editions

lunarJe vous avais déjà dit tout le bien que je pensais de Lorenzo Lunar pour son roman « la vie est un tango » (cliquez ici) où il nous faisait découvrir le Cuba des Cubains, non celui des touristes. Eh bien, dans ce nouvel opus, il nous entraîne dans le sillage des jineteras,les putes qui promettent des montagnes de plaisir sous un ciel toujours bleu. Sauf qu’ici, il est question de meurtre et qui revient en première ligne, le flic le plus intègre de Cuba et de la petite ville de Santa Clara, j’ai nommé le fameux Léo Martin, croisement de Léo Malet et de San Antonio (il vit chez sa mère Féla!) qui va tenter de mettre la main sur celui ou celle qui a fracassé un maquereau à coups de marteau de cordonnier. Si on se fiche pas mal du meurtre, comme du meurtrier, on se régale des situations, des dialogues, des personnages qui gravitent autour de Léo. Lorenzo Lunar a cette capacité de donner à voir avec ses mots toute cette vie cubaine, faite de débrouilles en tout genre, d’accommodations avec le régime castriste, dans un grand éclat de rires, de musiques et de rhum frelaté. Un vrai bonheur! Et pour la musique du livre, si si si, ça existe (cliquez ici)