Remèdes littéraires Elsa Berthoud Susan Elderkin Editions Lattès

remedesQuelle belle résolution que de se soigner par les livres! Voici l’ouvrage qu’il vous faut avant les premiers frimas. J’ai donc interviewé Alexandre Fillon qui a travaillé sur l’édition française, car il faut toujours demander au médecin quelle est la cause et quel est le remède!

Des clients nous disent que certains livres devraient être remboursés par la Sécurité Sociale. Etes-vous d’accord avec cette affirmation ?
Oh combien ! Même s’il faut rester vigilant et se méfier des génériques, bien insister auprès de son libraire pour se faire délivrer l’exact médicament demandé !
« Remèdes littéraires » est, en quelque sorte le Vidal des lecteurs et un peu des libraires, comme il existe le Vidal des médecins. Mais Docteur Fillon, y-a-t-il autant de posologies que de malades littéraires ?
Il est parfois difficile de ne prescrire qu’un seul remède, et il est aussi tentant d’en associer plusieurs. Ellen Berthoud et Susan Elderkin l’ont bien compris, elles qui proposent parfois deux ou trois romans à lire à intervalles réguliers à leurs patients, comme autant de « pansements et cataplasmes fictionnels ».
L’addiction à la littérature ne nuit pas vraiment à la santé (quoi que !), mais connaissez-vous un roman vraiment qui puisse réellement mettre en danger le lecteur, et donc ne pas le guérir ?
Les livres dérangeants, s’ils ne guérissent pas, font réfléchir ou provoquent une sorte d’électrochoc. On ne sort par exemple pas indemne de la lecture du « Nageur dans la mer secrète » de William Kotzwinkle ou de celle de « Rafael, derniers jours » de Gregory McDonald. Deux textes qui interrogent pourtant de manière violente sur la condition humaine.
« Remèdes littéraires » est un dictionnaire qui se picore. Il ne se lit pas d’un seul tenant. On l’ouvre et on découvre nos propres livres de chevet vus différemment. Alors, le même livre peut-il guérir différentes pathologies ?
Oui, car les grands livres ont toujours plusieurs niveaux de lecture. On ne les appréhende pas de la même manière suivant l’âge ou le moment où on les découvre.
Il n’y a rien à gourmandise. Quel serait votre livre qui caractériserait ce si joli mot ?
Comment choisir entre « Biographie sentimentale de l’huître » de M.F.K. Fischer, « J’aime être gourmande » de Colette, « Cènes de famille » de Jean-Louis Maunoury, l’« Eloge de la palourde » de Marc Le Gros, « Un homme dans sa cuisine » de Marc Le Gros. On pourrait aussi avancer que les chroniques d’Alexandre Vialatte sont gourmandes. Comme sont gourmands les grands romans de John Irving.
Dans cette dernière rentrée littéraire, quel est le livre que vous auriez eu envie de voir nommé dans ces « Remèdes littéraires » ?
Il y en a plusieurs ! Je pense notamment à «Eva » de Simon Liberati, à « Crans-Montana » de Monica Sabolo, à « Histoire de l’amour et de la haine » de Charles Dantzig. Et du côté des étrangers, à « D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds » de Jon Kalman Stefansson ou à « Intérieur nuit » de Marisha Pessl. Mais je vous laisse devenir à quelles pathologies ils peuvent être associés !

Nous sommes tous les jours assaillis de demandes de parents qui nous disent : « Il ne lit rien, trouvez-moi quelque chose qui lui donne l’envie de lire ? ». Pensez-vous qu’il existe un médicament miracle ?

Cela dépend des âges ! Je connais une petite fille de huit ans qui a du mal à lever le nez des aventures de Téa Stilton et des Kinra girls. Aussi une adolescente de quinze ans devenue récemment accro aux romans de John Green après vu au cinéma « Nos étoiles contraires ». A un adolescent, outre C.S Lewis, J .K Rowling et Suzanne Collins, on peut toujours essayer de faire lire J.D. Salinger. Ou « Frankie Addams » de Carson McCullers et « L’ami retrouvé » de Fred Uhlman. Enfin pour commencer !
Évidemment, ce livre est une invitation à lire, à relire, à lire différemment. Ne craignez-vous pas qu’il déclenche une obésité littéraire ?

Je crains hélas que cela ne soit le cas chez les plus curieux des lecteurs qui vont avoir une furieuse envie de découvrir les ouvrages qu’ils ne connaissent pas encore. Mais soyons tranquilles, les romans, même les plus gros, n’ont pas les calories des hamburgers.

Vous rappelez- vous du premier livre qui vous a fait contracter cette maladie de la littérature ?

Il y a d’abord eu Hergé et les albums de Tintin ! De la grande littérature à mes yeux. Agatha Christie m’a ensuite aidée à ne pas m’ennuyer l’été. Mais tout a vraiment basculé quand j’ai eu entre les mains « Quartier perdu » de Patrick Modiano. Dans la foulée, j’ai dévoré tous les précédents romans de lui disponibles en Folio avec les couvertures de Pierre Le Tan. Modiano, on n’en guérit jamais. Ce qui est bon signe.

Ils savent tout de vous Iain Levison Editions Liana Levi

levisonEncore une fois, Iain Levison vient nous surprendre avec ce roman, malin en diable, sur cette Amérique qui nous écoute tout le temps et partout. Mais il le fait, non par le biais de l’immense NSA aux grandes oreilles, mais en allant piocher dans l’humain, cette matière malléable qui, au contraire des ordinateurs et des algorithmes puissants, peut éventuellement dévier de sa route, légèrement au début et puis…

Jared Snowe est un flic du Michigan, qui course les petits voleurs, les excès de vitesse. Rien de spécial jusqu’à ce moment où il se rend compte qu’il lit dans les pensées des gens qui l’entourent. La fille au club de sport, le junkie qu’il coince dans la rue, tout devient facile. Il croule sous les félicitations de ses supérieurs.

Très loin de là, Brooks Denny est sorti du couloir de la mort, pour aller aux Nations Unies lire dans les pensées d’un chef d’état africain corrompu. Il souffre du même syndrome que Snowe, mais lui sait que la mort sera quand même sans doute au bout d’un couloir.

A partir de là, je vous dis juste que tout va déraper à la manière Levison, qui n’a pas son pareil pour semer le trouble dans le cerveau de son lecteur (ici, il est beaucoup question de cerveau). Ajoutez-y une femme étrange, Terry Dyer, sorte de James Bond girl dont on ne peut deviner ce qu’elle pense, Angela, une petite serveuse amoureuse des malfrats, vous avez tous les ingrédients disponibles pour passer une nuit blanche dans les pas de Snowe et Denny. mais ne vous y trompez pas, ici, c’est bien plus qu’un polar, c’est un coup de poing dans cette machination globale où nous sommes tous prisonniers. Éteignez votre smartphone, à l’autre bout de la planète, quelqu’un est peut-être en train de vous écouter respirer…

Alcoolique Jonathan Ames et Dean Haspiel Monsieur Toussaint Louverture

amesEn fait, quand il arrive, tu le tiens juste comme ça, pas trop fort, tu caresses la couverture, tu vois ce grand homme debout qui cherche sa route entre toutes ses routes et l’autre la bouteille qui coule dans sa gueule ouverte, l’un rouge l’autre blanc ou inversement ou je ne sais pas qui a trop bu.

Qui encore peut publier ce genre de magnifique ouvrage sinon un fou?

Qui est ce Jonathan A. qui se cache derrière toutes les bouteilles et tous les rails de coke et tous les joints qu’il n’aura pas eu le temps de finir, sinon bouche grande ouverte dans la cuvette des toilettes? Ici, ce n’est pas Karoo (autre héros de Mr Toussaint Louverture pour ceux qui ne suivent pas dans le fond de la classe!), car il vomit le bougre. Il a l’alcool récalcitrant, comme l’amour, comme la vie en quelque sorte qu’il n’arrive pas à apprivoiser, alors il boit. Il écrit aussi et plus il écrit, plus il boit. Plus il boit, plus il fiche sa vie en l’air. Et comme il fiche sa vie en l’air, que croyez-vous qu’il fasse… De ses quinze ans et de ses premières bières où il s’est cru le champion du monde de tous les champions du monde, Jonathan A. aura tout essayé, tout fui, tout regretté, tout aimé, de Sal, son ami, son frère, peut-être finalement le seul qui l’aura aimé, hommes et femmes confondus, jusqu’à ce 11 septembre 2001 où un autre monde s’envole en poussière. Dans un dessin haché comme un couteau qui traverse les pages, Dean Haspiel donne vie à ce Jonathan A. qui n’est jamais Jonathan Ames, mais qui lui ressemble bigrement. Il y a de la fureur et de la rage dans chaque page, mais aussi cette hébétude d’un monde qui n’est pas vraiment fait pour lui. C’est beau et tragique, mais il y aura Sadie, la tante magnifique, celle qui le faisait un peu bander quand il était gamin tellement elle était belle, celle qui saura lui faire remettre son monde un peu debout. A force de vouloir être celui qui buvait pour être un écrivain, Jonathan A. sera celui qui nous file un coup de poing salutaire, direct au plexus sur le mythe de l’écrivain soûlographe. Il n’y a pas de buveur heureux, mais il peut y avoir des écrivains heureux.

Alcoolique, Monsieur Jonathan Ames fait partie de ces œuvres qui bousculent, dérangent, enchantent, serrent les ventres, donc qui sont indispensables.

A paraître le 1er octobre 2015

Corps subtils Norman Rush Rivages

rushQuand Douglas meurt un peu bêtement, renversé par son tracteur-tondeuse, les vieux amis d’université débarquent chez lui pour préparer les funérailles. Ah, les vieux amis, toujours s’en méfier, car c’est là que ça se gâte !
C’est ici, dans les Catskills, près de Woodstock que Douglas était venu vivre, et c’est ici que ses amis de l’université de New-York, la bande de Douglas, vient lui rendre un dernier hommage, dans cette somptueuse propriété au milieu des bois. Il y a Ned, Joris, Gruen, et Nina la femme de Ned qui tente désespérément d’avoir un enfant. Il y a Yva, la veuve de Douglas. Il y a ce temps incompressible du deuil, ces moments où les vieux copains se souviennent et cela devient insupportable pour les autres, ceux qui ne l’ont pas vécu. Dans ces moments de l’entre-deux, en 2003, il y a la guerre contre l’Irak qui vient polluer les discours. Ned n’a jamais renié ses sentiments antimilitaristes. Il tente de convaincre Joris et Gruen de signer une pétition. Il tente surtout de renouer avec ses idéaux que les autres ont abandonnés sur le quai du pragmatisme. Ils sont là, ces « Corps subtils », ces chakras cachés dans les dialogues, dans les gestes, les attitudes des personnages qui se cachent, se perdent en attendant les funérailles du grand homme. Les langues se délient, tu parles d’un grand homme, on dit qu’il aurait pu faire partie de… La mort produit de l’invention, de l’envie, des désirs. Alors oui, qui était véritablement Douglas ? Dans cet air connu des amis qui se retrouvent au décès de l’un des siens, Norman Rush s’amuse à une critique de la société américaine, celle des intellectuels qui fabriquent du bon sentiment à peu de frais. Dans cet univers clos, chacun avance ses pions, tente de refaire une partie du monde, mais plus de vingt ans après leur passé commun, les amitiés s’effritent, les discours se figent. Comédie douce amère, Corps subtils en dit bien plus sur l’Amérique bien pensante que nombre d’articles de presse. Et c’est bien dans l’acide que se révèlent les plaques des graveurs et les vérités.

Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes, Albin Michel

bleysUn arbre sans racines ?
Qu’est-ce qu’un arbre contre la cruauté de notre société, surtout quand il s’agit de cette société chinoise devenue folle ?
Connaissez-vous le Sumac, l’arbre à laque, celle qu’on puise dans la sève de l’arbre en l’incisant. Il en est un dernier sur le misérable terrain des Zhang, à Shenayng, dans la province du Liaoning. Ce terrain, Wei veut l’acheter, car sous l’arbre repose les parents de Wei. Aussi, Yuan après yuan, année après année, la famille a mis l’argent de côté. Il va bientôt être temps d’aller à la rencontre du propriétaire qui s’est engagé il y a longtemps à accepter de se séparer de ce lopin de terre inexploitable. Mais quand on va découvrir du Terbium dans le sous-sol, une de ces terres rares dont sont friandes les nouvelles technologies, que vaudra la parole d’un homme contre les tractopelles qui creusent le sol ? Olivier Bleys tisse un roman aux teintes douces quand les Zhang évoquent leur terre, leur maison, leurs vies, mais il donne aussi à voir la brutalité de cette Chine à la gueule avide, prête à tout écraser pour assouvir sa soif inextinguible de capitaux. D’une poésie toute asiatique, cette nouvelle écriture d’un pot de terre contre un pot de fer tient aussi par une pirouette finale toute taoïste. Hou-Chi reposera en paix, n’est-ce pas là l’essentiel…