Rentrée littéraire 2016, on a aimé!

Allez, cette année, plus de 560 romans encore en lice en ce mois d’août, combien à l’arrivée, on n’en sait rien. Mais nous, ceux qu’on a aimés, on vous en parle ici.  Avec deux interviews rares, celles d’Andreï Makine et d’Enrique Serna, on vous gâte! Vous cliquez sur l’image et vous aurez nos commentaires. Alors bonne rentrée littéraire à vous aussi!

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Le rouge vif de la rhubarbe Audur Ava Olafsdottir Zulma Editions

LaSolutionEsquimauAWC’est le tout premier roman d’Audur Ava Olafsdottir que les Editions Zulma nous confient en cette rentrée littéraire. Si je dis bien confier, c’est parce que c’est un roman fragile, tout comme son héroïne, la douce Agustina. Née à l’arrière d’une voiture brinquebalante d’une mère extravagante et d’un père inconnu, Agustina se perd dans les paysages sublimés de l’islande, Agustina rêve, aidée en cela par Vermandur, ce père qu’elle n’a pas eu. Avec ses jambes de coton, elle sait qu’elle ne peut rêver qu’à ses limites, mais n’est-il pas vrai que lorsque qu’on ne sait pas qu’une chose est impossible, on peut la réaliser. Encore une fois, Audur Ava Olafsdottir nous enchante avec un roman lunaire et magique où chaque personnage recèle en lui cette petite lumière de folie qui, non seulement nous fait sourire, mais nous entraîne bien plus loin que l’on aurait pu penser.

Comme une goutte de rosée, ce roman est fragile, transparent et délicat. Prenez garde à ce qu’il ne vous échappe…

Eclipses japonaises Eric Faye Seuil

fayeC’est le premier livre que j’ai lu dans cette rentrée littéraire. Et quand tout un premier chapitre vous entraîne irrémédiablement à tourner les pages, vous savez que le pari de l’écrivain est gagné.

Nous sommes dans les années 70, dans l’autre siècle et comme le dit Eric Faye, les histoires comme celle-ci sont pareilles au Nil, elles n’ont pas un commencement, mais une myriade.

Au Japon, Naoko, une collégienne de 15 ans disparaît. Quelques mois plus tard, Setsuko Okada a envie d’une glace et disparaît.

Sur le 52ème parallèle, dans ce no man’s land entre les deux Corées, un militaire américain, Jim Selkirk veut lui aussi disparaître. Il a tellement peur de partir au Vietnam. Il franchira la frontière entre la Corée du Nord et celle du Sud, espérant être échangé avec un espion soviétique.

Le roman d’Éric Faye nous raconte comment la Corée du Nord a enlevé des Japonaises pour qu’elles enseignent à des Coréennes comment devenir de vraies japonaises, qu’elles arrivent à se fondre dans la société japonaise, pour en faire des espionnes, comment aussi un Américain va rester plus de trente ans dans ce pays en épousant non seulement la manière de vivre, mais la folie de ce pays ratiociné sur lui-même.

Eric Faye nous raconte ses personnages, leurs doutes, leurs désirs, leurs interrogations. On a ce sentiment qu’il a vécu près d’eux, au plus proche de leurs envies d’ailleurs, mais aussi étrange que cela puisse paraître, parfois cette idée qu’il n’existe, nulle part ailleurs, un meilleur monde.

C’est écrit comme un journal de bord, on les suit à la trace, on se perd avec eux, on les aime quand ils s’aiment. On les voit se perdre, renoncer, se relever. C’est un cheminement étrange, car on veut qu’ils s’en sortent, qu’ils s’en aillent, qu’ils reviennent, qu’ils revivent, vraiment. Mais comment ?

On ne sort pas indemne de la lecture de ce roman. Il vous reste en tête une douce musique qui vous tient longtemps, surtout en lisant la postface du livre et en s’apercevant que tous ces gens ont existé.

La trêve Saïdeh Pakravan Editions Belfond

saidehImaginez qu’à minuit, le monde devienne fou. Quand je dis fou, je veux dire qu’il devient tout ce qu’il n’est pas actuellement, un monde où les gens ne meurent plus, où la violence disparaît, un monde qui ne peut exister évidemment. Saïdeh Pakravan nous raconte les vingt-quatre premières heures de ce monde virtuel où les petites frappes ont des remords, où le service des urgences attend son premier accidenté, où les amours aussi sont frappées, car il devient possible de faire son coming-out, sans que cela ne provoque de réaction malsaine. Alors monde d’un jour ou monde de toujours, au fur et à mesure que la journée passe, tous les personnages du roman se demandent si cela va durer.  En fil rouge, on va suivre Simon Urqhart, flic désabusé et Mandy, journaliste dont il est amoureux, confrontés au rien qui les étouffe. Mais est-ce véritablement le bonheur, cet état où rien ne se passe plus comme hier. Avec une justesse de ton et ce chronomètre qui tourne sans que rien ne se passe, l’auteure nous pose des questions essentielles sur la vie et la société. Monde interrompu, la trêve peut se voir comme un rêve qui s’étend ou comme un conte où, alors que le mal allait frapper, ce qui devait arriver n’arrivera jamais. Mais comme j’ai oublié de vous dire que le livre durait vingt-quatre heures et 5 minutes, nous savons, en France, qu’il faut toujours se méfier des cinq dernières minutes.

Un paquebot dans les arbres Valentine Goby Actes Sud

gobyMathilde devait s’appeler Jean-Pierre. Née par la faute de celui qui est mort, la remplaçante n’a pas sa place. A la Roche-Guyon, celui qui mène le bal, c’est Paulot, avec son harmonica, sa grande gueule, il en impose à tout le monde derrière le bar du Balto. Au début des années 50, les bals, c’est le poumon de la ville, la respiration de la fin de semaine de travail. Tout le monde s’y retrouve, tout le monde y danse et Paulot, il sait y faire, ça y danse le Cha-cha et la rumba, ça se frotte, ça se dépense, ça y sue au Balto.

Sauf que le Paulot, il tombe malade. La tuberculose le rejoint et lui balance un uppercut pas prévu au programme. La maladie s’insinue partout et perfore la cellule familiale. Entre Odile la femme amoureuse et Jacques le petit frère, Mathilde tient le bateau, mais il va finir par couler. Entre les allers-retours au sanatorium, ce paquebot dans les arbres, la vente du Balto, les déménagements successifs, Mathilde tient debout. C’est elle l’âme désormais de la maison.

Dans une langue magnifique, Valentine Goby tisse un roman magique d’amour pour la vie, celle qui ne tient qu’à un souffle d’air, avec des personnages tragiques et épiques. Vous n’êtes pas près de les oublier les Paulot et Odile, les Léon et Nadette et puis il y a Mathilde, ange solaire qui bouleverse les pages avec sa force, sa gouaille, et son incommensurable envie de vivre…

Cannibales Régis Jauffret Seuil

jauffretQuand Régis Jauffret a envie de s’amuser, que fait-il ? Il écrit Cannibales, un roman épistolaire où une ex écrit à son ex belle-mère sur le sujet qui la passionne le plus, son ex. Sachant donc que l’une est la mère de l’autre qui s’appelle Geoffrey, et que l’autre qui a quitté Geoffrey écrit donc à son ex belle-mère pour lui expliquer le pourquoi du comment de la rupture.

Dit comme ça, ce n’est pas très engageant, mais écrit par Régis Jauffret, c’est absolument délicieux. Nous sommes quelque part au siècle des lumières, dans une langue précieuse en total décalage avec ce qui se dit. On rejoue les Précieuses ridicules, car c’est un théâtre qui s’ouvre, celui de l’amour, de la compassion, du désir, de l’incommunicabilité. Les lettres s’enchaînent et se répondent avec ferveur, éloquence, jusqu’à leur rencontre, explosive, triviale qui va bouleverser leurs vies et aussi celle de Geoffrey qu’elles ont décidé de cuisiner. Oui cuisiner vraiment après l’avoir occis, découpé, mis en bocaux.

L’auteur finalement mangé par ses personnages. Alors est-ce une farce, un conte, une fable, personnellement, si la fin m’a laissé un peu sur ma faim, j’avoue que l’exercice de style est brillant, que Jauffret l’écrivain nous entraîne à la poursuite de Geoffrey, le repas avec une délectation et un plaisir de la phrase qui nous remplit d’aise.

Donc, plaisir de la chair, de la chère, je vous laisse juge.

La double vie de Jèsus Enrique Serna Métailié

jesusVous aimez les livres fous, ceux qui vous entraînent où vous ne pensiez jamais aller. Qui est Jèsus, un petit fonctionnaire mexicain tellement honnête qu’on l’appelle « le sacristain » ? C’est drôle et grotesque, c’est la réalité d’un pays sans foi, ni loi, c’est une critique de la société mexicaine au prisme de l’exagération, du splendide et du sordide.

 Il vit avec sa femme Remedios, qui est un remède évident à l’amour et Jèsus rêve de devenir maire à la place du maire. Mais nous sommes au Mexique où rien n’est simple, et quand Jésus est mis sur la touche par non l’opération du Saint Esprit, mais par un parti cadenassé par les narcotrafiquants, que fait-il, il se prend une cuite monumentale, conduit jusqu’au bout de la nuit où il lève un transsexuel tellement mignon qu’il en tombe raide dingue. Mais comme un autre narcotrafiquant, cachant toujours un autre narcotrafiquant, va discréditer son concurrent le plus proche, voilà que notre Jèsus repart de plus belle à la conquête de la mairie.

Oui mais, il y a toujours un oui mais dans les romans mexicains. Tenter de cacher son homosexualité latente alors qu’on veut concourir pour le maire le plus beau et le moins corruptible, c’est compliqué ! Surtout si l’un des plus gros narcotrafiquants est le jumeau de votre chérie.

C’est énorme, foisonnant, et beau comme de l’Almodovar grand cru !

Comment avez-vous imaginé ce roman ? Est-ce qu’il suffit de regarder la réalité mexicaine actuelle, de lire les journaux, regarder la télévision pour en faire ce livre fou et beau à la fois ?

Le point de départ de mon roman fut d’imaginer ce qui arriverait si j’étais un politique honnête et que j’aspirais à gouverner Cuernavaca, qui est la ville où je vis, et ce à une époque où régnait la terreur engendrée par la complicité entre le pouvoir politique et le crime organisé. Mais les vrais héros irréprochables, si parfois ils existent, ne m’ont jamais intéressé en tant que personnages littéraires. C’est pourquoi je souhaitais que mon protagoniste, Jesús Pastrana, traîne depuis son adolescence un acte de lâcheté qui le condamnerait à rester à « l’étage inférieur de sa destinée », comme dit l’épigraphe de José Ortega y Gasset, et aussi qu’il ait un talon d’Achille : sa relation passionnelle avec Leslie, une transsexuelle qui vend du plaisir dans la rue. Avec ces éléments, j’ai commencé à développer une trame dans laquelle j’ai tâché de rester fidèle à la nature de mes personnages.

Mon roman reflète la réalité mexicaine contemporaine, mais je ne pense pas qu’il suffise d’être bien informé pour écrire une histoire comme celle-ci. Les reportages font des accusations très claires et concrètes, et actuellement au Mexique le journalisme est devenu une activité dangereuse, qui nécessite un grand degré de courage. Un des personnages, Felipe Meneses, représente cette classe de journalistes pour laquelle j’ai le plus grand respect, mais le roman a une autre visée : il essaye de montrer comment s’articulent vie privée et vie publique, intimité et conscience sociale, tout cela dans un univers fictionnel. Je pense que la peur a un effet avilissant quand les peuples s’habituent à la supporter pendant longtemps en gardant la tête baissée. Le sujet principal de mon roman n’est autre que la peur et ses ravages, et la nécessité de la surmonter, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie civile.

Etait-ce pour vous aussi une manière de dénoncer la corruption et, en même temps,  le puritanisme mexicain, entre ce Jesús Pastrana, honnête et intègre, mais qui va se perdre dans les bras d’un amour impossible ?

La société mexicaine est hypocrite et conservatrice en ce qui concerne la morale sexuelle, mais au contraire très permissive en matière de morale publique. Elle tolère la corruption des autorités, mais va se scandaliser quand sera diffusée une vidéo d’un politique en pleine orgie, entouré de prostituées. Je veux montrer quelque chose de différent : le cas d’un rédempteur social que la morale dominante considère comme dépravé. Le titre du roman est un clin d’œil ironique à l’évangile : je veux rappeler à mes lecteurs que Jésus Christ défendait les prostituées et les hors-la-loi, mais détestait les pharisiens. Jesùs et Leslie sont tous les deux des personnages marginaux, qui ont livré une bataille à contre-courant de la réalité. Je crois sincèrement que mon pays a besoin de personnes comme eux pour nous sauver du chaos, car lorsqu’un Etat se putréfie, c’est seulement grâce aux outsiders, qui n’ont pas succombé à l’apathie généralisée, qu’est possible une renaissance.

 

C’est un roman extrêmement drôle, mais aussi terriblement grave sur la situation politique mexicaine. L’humour est-il la meilleure manière ou la seule qui reste pour arriver à parler de cette société terrible gangrénée par les narcotrafiquants ?

L’humour noir est la colonne vertébrale de toute mon œuvre. Il y a une intention satirique très claire dans certains passages, car les tribulations sexuelles de Jesús, un père de famille catholique et conservateur, qui à l’âge de 47 ans ose enfin reconnaître son homosexualité, possèdent un caractère comique que je ne pouvais éviter. Par exemple, j’ai ri aux éclats en écrivant la scène où Leslie le sodomise. Mais je ne pense pas que ce soit une frivolité que d’observer la société mexicaine à travers le spectre de l’humour, malgré toutes les tragédies qui nous accablent. L’esthétique du grotesque a pour but de créer un effet ambigu dans lequel l’horreur se mélange au rire. Au Mexique il existe une majorité citadine terriblement apathique qui aurait cruellement besoin d’être secouée. Comment est-il encore possible que d’immenses territoires du pays soient gouvernés par des forces criminelles qui utilisent les gouvernements comme des marionnettes ? Il manque à mon goût une bonne dose de poison et d’humour noir pour exposer les responsables de cette farce tragique.

C’est aussi un formidable roman d’amour fou entre Jesús et Leslie. Il va enfin découvrir l’amour que lui refusait Remedios, sa femme légitime. Laissons le lecteur découvrir qui est Leslie, mais n’était-ce pas un peu risqué de raconter cette histoire au Mexique, dans un pays de tradition catholique forte?

Il est possible que la folle histoire d’amour de Jesús et Leslie m’ait fait perdre des lecteurs, car l’homophobie est très forte au Mexique. Beaucoup de gens rejettent d’emblée les « romans de putes » et ne les ouvrent même pas. Mais j’écris dans une nécessité d’expression, et pas dans un quelconque but marketing. J’aime écrire sur les conflits que les gens décents préféreraient faire disparaître sous le tapis : c’est, d’après moi, la fonction civilisatrice et cathartique du roman dans le monde moderne. Peut-être est-ce utopique de s’acharner à croire qu’il est possible de moderniser la société mexicaine à travers la littérature, mais je veux insister sur le fait qu’il est urgent pour nous d’être plus tolérants à propos des dérives charnelles, qui finalement ne nuisent qu’à ceux qui les commettent, et plus intransigeants avec la corruption politique, qui peut engendrer des cauchemars comme celui que nous vivons depuis dix ans, avec nos 180 000 exécutés et nos centaines de fosses clandestines disséminées dans tout le pays.

Le roman est écrit comme une farce, comme un Don Quichotte moderne, où  Jesús Pastrana lutte à sa manière contre la corruption et la mégalomanie de la politique mexicaine. Etait-ce votre propos quelque part de revisiter le mythe de la littérature hispanique ?

En effet, Jesùs est un personnage chevaleresque à la façon de Don Quichotte. Beaucoup pensent que la politique est une espèce de maladie vénérienne qui corrompt automatiquement ceux qui la pratiquent, mais je crois que penser ainsi est dangereux et fataliste, et qui plus est cela signifie perdre complètement l’espoir que cela s’améliore. Tout n’est pas pourri au Mexique. Il existe aussi des politiques intègres comme Jesùs Pastrana et c’est pourquoi je pense que notre démocratie naissante pourra se régénérer avec le temps. Dans tous les cas, mon roman parle de revendiquer ces fous-là, tout en montrant leurs faiblesses.

Station Eleven Emily St John Mandel Rivages

mandelUne autre frontière

Est-ce vraiment un roman apocalyptique qu’a voulu écrire Emily St. John Mandel ? Au fur et à mesure de la lecture, je compris qu’il n’en était rien. En déambulant avec la roulotte de comédiens, c’est le théâtre de la vie renaissante qu’il nous est donné de contempler et une invitation à méditer.

Arthur Leander, un acteur célèbre meurt sur scène en interprétant le Roi Lear. Dans cette salle de Toronto, un homme tente un massage cardiaque. Une jeune fille assiste à la première mort de sa vie. Dans la ville, un virus de grippe foudroie la population, des hommes se terrent. La nature se venge de l’espèce humaine. L’apocalypse est en marche. Quinze ans plus tard, alors que quatre-vingt dix-neuf pour cent de l’humanité a disparu nous suivons un théâtre ambulant qui joue du Shakespeare le long des routes, au gré des petits groupes de survivants qu’il rencontre. L’ex-femme d’Arthur, Miranda écrit une bande dessinée nommée Station Eleven, prophétisant peut-être le fils d’Arthur. Comme des poupées gigognes qui se répondent les uns aux autres, les chapitres tissent un lien étrange entre tous ceux qui ont survécu. On navigue dans ce monde étrange où les codes sont brouillés, où ceux qui ont connu le monde d’avant en parle à ceux qui n’ont connu que celui d’après. Tous convergent vers un même point, l’aéroport de Severn City, là où subsisterait une certaine forme d’humanité, quête d’un nouvel eldorado, d’un éventuel paradis. Que reste-t-il quand tout meurt ? Un nouveau Roi Lear, qui sait ?

14 Juillet Eric Vuillard Actes Sud

vuillardEst-ce véritablement un récit, ce qui est écrit sur la couverture, ou un formidable roman de la journée la plus connue de tous les Français. Certes, connue par la date, mais qui est déjà allé se coltiner avec la vérité de ce 14 juillet, de ce monde inconnu qui se révolte, s’indigne, brise ses chaînes, met à bas la royauté, bastringue le pouvoir. Qui sont ces hommes et ces femmes qui cassent les grilles pour en faire des piques à têtes de noblillons. Dans Paris, la foule se masse, se rencontre, commence à gronder. Eric Vuillard les nomme, car il n’est pas d’inconnus dans la recherche de la liberté, ce n’est pas une foule sans nom, anonyme qui remplit la ville et converge vers la Bastille, non, ils se nomment, ils sont qui chaudronnier, marchand de vin, ouvrier du tabac, corroyeur, ils montent vers le symbole, La Bastille qu’il faut abattre. Ils ont chacun leur motivation et quand ils pressent sur le pont-levis, c’est bien plus qu’une armée qui vient tenter de pousser cette pauvre porte qui s’interpose entre le peuple et le Roi. Le plus étrange est que ce fût un invalide, tel un portier de nuit qu’on réveille assis sur sa chaise dans un hôtel, qui entrouvrit la porte en demandant poliment ce que voulait cette foule qui grondait.

Alors la foule envahit la place, et ce qu’ils virent et comprirent n’avait rien à voir avec ce qu’ils espéraient  trouver dans l’enceinte. Ce 14 juillet inaugural n’a rien à voir avec la glorieuse histoire racontée dans nos jolis livres d’histoire. Eric Vuillard est allé jusqu’à l’os gratter les instants qui ont fait, construit et donné du sens à ce qui ne fut pas qu’une révolution du peuple, mais le bouleversement total de l’histoire de France.

Le sérieux bienveillant des platanes Christian Laborde Le Rocher

platanesRequiem pour des platanes

Entre les Clash et les Régala’ad, entre Bashung et la mercerie des sœurs Solas, Tom se souvient. Joy à son côté, il redescend à Lumac enterrer son pépé (pas son papy, son grand-père, non pépé, comme sur les photos anciennes !). Quand on retourne dans  son passé… gare à ce qu’on y trouve !

Tom conduit et parle, de son pépé qui l’a élevé et de sa tante Lucie qu’il a tant aimée, de son père qu’il déteste autant qu’une chanson de Céline Dion et de la beauté des platanes de Lumac. Sur le long ruban de l’autoroute, Joy écoute et pose les questions. Tom lui raconte la pêche et les truites, le pépé qui sifflait «  le pont de la rivière Kwaï », le trou d’Artabash, ce puits sans fonds qui engloutissait les cailloux qu’on y jetait. Au village, il y aura Germaine, celle qui a toujours régenté la maison. Au village, il y aura l’enterrement de Pépé, les messes basses des vieilles qui donnent du »pauvre » à tout va. Au village, il y aura le maire qui donnera le drapeau pour couvrir le cercueil. Au village, il y aura ce type bizarre qui n’aura d’yeux que pour Joy. Au village, le passé n’est pas toujours pavé de bonnes nouvelles.

Avec son phrasé légendaire et sa faconde éruptive, Christian Laborde nous écrit un roman de soleil  et de violences tues, où l’humanité se tient plus dans le balancement des seins de Joy que dans la morgue sombre des notables en costume.