L’archipel d’une autre vie Andreï Makine Seuil

makineUn homme, une adversité, une nature de ronces et de bois inextricables. Le froid, la peur. Des hommes entre les arbres, des arbres qui se fichent des hommes. Une rivière qui ramène l’homme à sa simple nature. Au bout de tout, cet archipel d’une autre vie.

C’est un récit qui débute comme un conte. Un homme, au bout de son existence, raconte à un adolescent ce que fut sa jeunesse. Expédié en Sibérie, Pavel va, avec d’autres camarades, simuler ce que pourrait être la vie en cas de troisième guerre mondiale. Dans des conditions extrêmes, ce groupe d’hommes va devoir endurer la réalité de la nature de l’extrême est sibérien. Quand un prisonnier s’échappe d’un camp voisin, c’est à Pavel et à quatre autres hommes que va être confié la traque du fuyard. Commence alors un autre livre, celui qui mènera Pavel jusqu’au bout de lui-même.  Dans ce milieu hostile, où rien ne vous est donné, mais où vous devez tout conquérir, jusqu’à votre propre existence, le jeu du chat et de la souris entre le prisonnier et ses poursuivants va se refermer comme un piège. Une fois rattrapé, démasqué, qu’adviendra-t-il de celui qui n’a eu de cesse que de sauver sa peau ? C’est la dernière partie de ce roman époustouflant de beauté sauvage, de nature rebelle qui use la fragilité des hommes !

Andreï Makine, votre roman m’a profondément bouleversé, tant par les personnages,  par les paysages que par l’époque décrite. Comment est née la genèse de ce livre ?

Il y a un récit, un récit très personnel, au centre de ce livre, qui, comme chaque œuvre orale, est bien imparfait. Comment on raconte sa vie, avec quelques détails, quelques ratures, avec une voix peu assurée, des oublis, et c’est à ce moment-là, que la dimension d’un écrivain prend toute sa valeur. Comment  de ce fond oral qui m’a été confié, confessé, conté, comment peut-on  faire un univers entier où il n’y a pas de ratures, de retours en arrière inutiles. Il ne s’agit pas d’écrire un livre lisse, les personnages se trompent, se rappellent, s’affrontent, mais ils vivent pleinement. Car, quand j’ai entendu ce récit, j’étais trop jeune pour tout comprendre. Mais je dis à un moment, dans le roman, que c’était un code en attente de déchiffrement.

Ce narrateur est un jeune homme qui va suivre du regard un autre homme, qui lui sait se cacher, et  je me disais que ce narrateur, dans les années 70, c’était vous. Le héros de votre roman, qui s’appelle Pavel Gartsev, vous a véritablement conté cette histoire ?

Oui, j’ai eu une enfance un peu particulière, en ce sens que  j’aimais écouter. Je jouais sans doute comme mes camarades, mais j’aimais écouter les gens qui ont eu une vie sans pareille, une vie très dure, dans cette époque stalinienne où chacun avait un destin étonnant. Ils se confiaient très peu aux adultes, car ils avaient peur d’être dénoncés. D’ailleurs, mes camarades me demandaient souvent pourquoi j’aimais écouter les vieux. Pour nous, un homme de trente ans ou quarante ans, c’était un vieillard. Et c’est à un de ces personnages que j’écoutais enfant que j’ai voulu rendre cet  hommage romanesque.

Pavel va partir à l’extrême ouest de la Russie, dans cette Sibérie qui touche le Pacifique, où des militaires  russes vont simuler une attaque nucléaire. Cela s’est-il réellement passé  de cette manière ?

Pas seulement là-bas, la confrontation des deux pays, enfin des deux civilisations, des deux systèmes, l’URSS et les Etats-Unis était très féroce. On l’a un peu oublié, même si maintenant, les Américains commencent à replacer leurs fusées à trois cents kilomètres de la frontière russe. A l’époque, la seule différence était que les Russes n’avaient pas encore leur propre bombe atomique, et il n’y avait donc pas encore cet équilibre d’horreur qui nous a sauvés un peu de la troisième guerre mondiale. Aussi, ce que je raconte est vrai, mais ce n’est qu’un cadre, ce n’est que le début de ce livre. Ce cadre, il faut bien le camper, dans ce régiment de réservistes qui s’entraînent dans des abris antiatomiques, afin de pouvoir, un jour, affronter le bombardement atomique, qui, quelques années après Hiroshima, nous paraissait tout à fait probable.

Et dans cet endroit où ils vivent dans des conditions extrêmes, les hommes se révèlent. Pavel, particulièrement, car il ne supporte pas cette dictature stalinienne, contrairement à certains de ses camarades qui répètent le discours officiel, celui qu’ils ont toujours entendu.

Je ne crois pas que Pavel est comme vous le décrivez. Vous l’idéalisez un peu trop tôt. Il acceptait le régime, c’était un étudiant brillant, un thésard, correspondant de presse pendant la seconde guerre mondiale. Sans être un thuriféraire de Staline, il était quand même un petit rouage du système. Et c’est cette chasse à l’homme que je raconte qui a permis une refonte totale de sa personnalité. Il ne faut pas oublier qu’à la période du rideau de fer, il n’y avait qu’un modèle civilisationnel ou social pour les gens en URSS. Ils pensaient que le monde se réduisait à cette manière de vivre.

On arrive à cette chasse à l’homme et c’est alors un autre livre. Un criminel armé s’est échappé d’un camp de prisonniers voisin. Ils sont cinq à partir le poursuivre. Pavel évidemment, Ratinsky, celui qui humilie, Louskas, le capitaine, Boutov, le commandant pantin, et Mark Vassine, l’ami de Pavel.

Je ne pense pas tout à fait comme vous, ce n’est pas que je veux imposer ma lecture, c’est même inutile, chaque lecteur est parfaitement souverain. Mais le fameux Boutov, le commandant, je ne pense pas qu’il soit un pantin. C’est un sanguin, c’est plutôt son tempérament qui le rend balourd, mais c’est un homme assez courageux qui s’opposera à la torture. Ces hommes représentent cette grille qui se situe par rapport au régime. On peut être comme Louskas qui accepte totalement le régime ou comme Ratinsky n’être qu’un petit arriviste. Ou encore Mark, qui n’a jamais accepté ce régime, mais qui sait très bien que n’importe quelle parole libre est punie immédiatement.

La poursuite va s’engager dans la Taïga, contre ce criminel, mais on a le sentiment qu’ils ne sont pas véritablement pressés de le rattraper. Ils jouent au jeu du chat et la souris, comme si chacun avait peur de la confrontation ? On a l’impression que c’est ce criminel qui tient la baguette du chef d’orchestre ?

C’est un jeu cruel et mortel. Ils sont partis pour capturer le fuyard ou bien pour le tuer, les choses sont très claires. Il ne doit pas rester vivant et, de toute façon, il ne restera pas vivant, car s’ils le ramènent au camp, il sera exécuté devant les autres prisonniers. Même s’il y a ce côté ludique, c’est avant tout un affrontement féroce et atroce. Vous dites que le criminel mène le jeu, mais il joue sa vie. Essayer de vous identifier à cette personne qui fuit et qui a à ses trousses ces cinq personnages, armés, avec un chien. Il est dans sa Taïga qu’il connaît mieux que ses poursuivants. La chasse à l’homme, c’est la partie visible dans le roman, mais il y a aussi cette chasse cachée chez Pavel Gartsev qui est le désir de chasser ce moi lâche, qui est la somme de nos peurs, de nos angoisses, pour l’éjecter, pour devenir un autre et mener une autre vie justement. Tchekhov le disait très bien : « j’ai passé toute ma vie à essayer d’expulser de mon âme un esclave ». Tchekhov qu’on croyait à l’abri des compromissions, le disait avec beaucoup de sincérité. Je pense que Pavel vit quelque chose de similaire. Il y a toujours ce balancement, cette hésitation. Il raconte à ce jeune de quinze ans qu’il a pensé pouvoir vivre la vie des autres, mais il ne l’a pas réussi. Alors entre cette vie routinière et celle ineffable, incompréhensible et inconnue, il hésite tout le temps. Il y a des moments de lâcheté, des moments de résurrection, mais véritablement, la vraie chasse à l’homme, elle est intérieure chez Pavel.

Il y a aussi quelque chose d’extraordinaire dans le roman, c’est la nature dont vous faites un personnage qui va être le révélateur de tous ces hommes qui doivent l’affronter. Vous aviez pensé que cette Taïga serait un personnage aussi fort du livre ?

La nature dont je parle, elle ne peut pas être apprivoisée, elle ne vous remarque même pas. Aujourd’hui, nous agissons en colons et cette colonisation va nous coûter très cher en pollutions, en épuisement des sources, des richesses. A ce moment, dans le roman, ce n’est pas encore ça, c’est une époque d’avant quand la nature est un élément où l’homme n’est rien. Il ne peut que quémander sa survie et c’est ce que Pavel comprend. Malgré les conditions extrêmes de vie, il y a cette beauté qui lui apparaît et que nous ignorons désormais, car nous l’avons complètement asservie.

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