Pour que rien ne s’efface Catherine Locandro Editions Héloïse d’Ormesson

eho_locandro5cC’est un corps dans un tailleur Chanel, un corps en décomposition, celui de Lila Beaulieu ou celui de Liliane Garcia. De Paul qui découvre le cadavre jusqu’aux derniers mots de Lila à François Chalais, c’est une vie qui va se dérouler sous nos yeux. Catherine Locandro nous écrit un « conte » à rebours, la vie d’une femme adulée pour un seul film, une image, une impression, un sourire, peu importe. Elle sera cette femme de  » la chambre obscure », ce film qui fera d’elle une icône pour un cercle restreint d’admirateurs. Chant choral de ceux qui l’ont connu, l’auteure revient pas à pas sur la vie de celle qui n’aura existé que dans les yeux de ceux qui l’ont aimé. A-t-on d’ailleurs une existence en dehors de ceux qui nous regardent, nous prennent la main, nous aiment. Dans une écriture tendre, Catherine Locandro nous entraîne sur ce fil invisible qui fait vaciller les âmes les plus fragiles. Lila fait partie de celles qui n’ont jamais voulu enflammer les projecteurs, mais, dans le grand bazar de la vie, elle sera celle qui viendra y brûler ses dernières certitudes.

C’est un roman aussi sensible qu’il est brutal, c’est dire si Lila renaît finalement dans la magie des mots, loin des pellicules de film flétries.

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Le dimanche des mères Graham Swift Gallimard

a17871C’est « le dimanche des mères », celui que les bourgeois octroient à leurs domestiques pour aller dans leur famille. C’est celui que Jane va passer avec son amant, eux seuls dans la chambre de Paul. Nous sommes le 30 mars 1924.

Graham Swift est un enchanteur des mots. Ici, la phrase la plus anodine est une touche impressionniste dans le grand tableau qui s’écrit sous nos yeux. Elle nue qui va faire le tour de la maison vide, Paul qui se rhabille lentement, elle qui observe le moindre grain de sa peau, craignant de le perdre à jamais, elle nue mangeant un reste de tourte, elle nue regardant son amant partir au volant de sa voiture.

Le roman tient en un jour, un jour qui va à jamais faire basculer sa vie. Quand Paul part rejoindre sa fiancée pour mettre au point la finalisation de son mariage, Jane quitte la chambre, laisse les draps encore humides de leur passion, pour s’enfuir dans la campagne anglaise lire Joseph Conrad.

Hommage aussi à la littérature, celle qu’on déniait aux femmes de lire à l’époque. Jane ne ne sera plus à compter de ce jour celle qui obéit, mais bien plus celle qui dicte. Graham Swift nous donne ici un magnifique personnage de femme libre qui bouleverse tous les codes, s’affranchit des étiquettes et plissera les yeux de plaisir, quand, soixante-dix ans plus tard, la seule évocation du 30 mars 1924 passera comme une brume tendre dans les creux d’une question que lui pose un journaliste.

Prendre les loups pour des chiens Hervé Le Corre Rivages

prendre les loups pour des chiens.inddFranck sort de prison au bout de cinq ans. Un braquage avec Fabien son frère aîné, Fabien qui est en Espagne paraît-il. C’est chez les parents de la compagne de Fabien qu’il va tenter de retrouver la couleur du dehors. Une famille de tarés, mais il y a Jessica, la beauté de Jessica, les seins de Jessica. Putain, cinq ans, c’est long. Dans cette campagne de Gironde, toutes les chaleurs s’exacerbent, toutes les rancœurs ressurgissent avec l’arrivée de Franck. Dans la caravane qu’ils lui prêtent, Franck observe les magouilles vaseuses du vieux, les déhanchements de Jessica, et les yeux de Rachel, la gamine de Jessica, petite poupée désarticulée dans cette misère humaine. Mais quand Franck va commencer à chercher un peu trop loin dans ce qui ne le regarde pas, c’est par le sang qui jaillira des couteaux qu’il tentera de chercher une vérité pas toujours bonne à dire. Dans la touffeur de cet été, il n’y a pas de rédemption possible, pas d’ horizons dégagés, simplement la mort qui rôde et qui pue.

On savait déjà qu’ Hervé Le Corre excellait dans la peinture de ces sans grades, de ce monde d’en-bas où la débrouille tient lieu de béquille pour boucler les fins de mois et il nous le confirme dans ce roman glauque et poisseux.

Psicca Edyr Augusto Editions Asphalte

pssica« Ç’aurait dû être une journée de cours normale. » Mais pour Janalice, il n’y aura plus jamais de journée de cours. Sa vie bascule quand son professeur découvre une vidéo intime de Janalice et son petit copain. Renvoyée chez elle, ses parents la rejettent, l’expédient chez une tante trouble comme un marigot.Ça tient à quoi une vie, Janalice ? Quand elle est enlevée en pleine rue, Amadeu, flic retraité décide de mener ses propres recherches et se jure de la retrouver. Edyr Augusto est un orfèvre de la musique de la phrase. Dans un rythme haletant et chaloupé, il nous trimballe en Amazonie, dans ces lieux où les garimpeiros, les chercheurs d’or, se soucient peu de morale et encore moins de lois. Ici, c’est la force du fusil ou de la machette qui tient lieu de juge de paix. C’est aussi là que disparaissent des jeunes filles qui deviendront les esclaves sexuelles de ces ouvriers sans nom, sans papiers, sans même véritable existence, monde où la corruption est la norme. Dans ce roman autant halluciné qu’hallucinant, Augusto nous entraîne au plus trouble de la forêt et dans cette ville de Cayenne où les ruelles sombres n’ont rien à envier aux pires pavés de l’enfer. Amadeu réussira-t-il à franchir tous les obstacles? Quand la vie ne vaut plus rien, quand un corps n’est plus qu’un outil dans la main des proxénètes, quand la frontière entre bourreau et victime est aussi fragile qu’un fil de soie, que reste-t-il à espérer? Dans ce nouveau roman, Edyr Augusto concentre toute la misère d’un monde, les couleurs et les odeurs pour nous donner un précipité violent de la nature humaine.

Notre histoire Rao Pingru Seuil

pingruC’est un livre à nul autre pareil, un concentré de l’histoire d’un monde, la Chine dans sa version folle du XXème siècle, et celle de l’amour d’un couple, Rao Pingru et Mao Meitang, une histoire d’amour dont on pense qu’elle n’existe que dans les contes de fées, et pourtant. Ce n’est qu’à la mort de sa femme, en 2008, que Rao Pingru commence à raconter, en mots, mais aussi en aquarelles, ce que fut sa vie, de sa plus tendre enfance jusqu’à la mort de sa femme. De sa prose étonnamment simple et réaliste, il nous transporte dans la Chine des années 40, époque de la guerre sino-japonaise, moment aussi où il rencontre Meitang, celle qui deviendra sa femme, sa muse, celle qu’il n’aura de cesse d’aimer, même durant les vingt ans où ils seront séparés pendant la folie de la Révolution Culturelle chère au Président Mao Ze Dong.

Cette vie, dessinée également avec une précision bouleversante, sera semée d’embûches, de séparations, de morts, mais jamais leur amour ne sera altéré, car ce qui les réunit saura faire fi des guerres et de l’inconscience des hommes. On est, tour à tour, ému, amusé, horrifié de cu’on découvre au fil des pages, on s’arrête au détail d’un dessin, à la beauté d’un paysage, à la finesse d’un trait qui raconte mieux que cent mots l’amour de Pingru pour Meitang. C’est un livre à l’étrange beauté comme l’alchimie d’un couple hors du commun.