Je me promets d’éclatantes revanches Valentine Goby L’iconoclaste

C’est une rencontre et un bouleversement, Valentine Goby, l’auteure de Kinderzimmer, et Charlotte Delbo, l’auteure d’ Auschwitz et après. Comment ont-elles fait surtout pour ne pas se rencontrer littérairement avant que Marie-José Chombart de Lauwe fasse découvrir la flamboyante Charlotte! Dans cette lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine entre à pas comptés par la langue, car Charlotte dira les camps, la mort, les convois, l’atrocité et la banalité du mal. « Il n’y a pas d’indicible » dit-elle. Alors Valentine plonge au cœur des textes et nous livre ainsi en une quinzaine de chapitres tout ce qui fait la force unique de l’écriture de cette femme bouleversante.

Ce qui ici est extraordinaire, c’est la capacité qu’à Valentine Goby de nous faire vivre autant la femme que l’ écrivain, de mettre en lumière l’infini de son message, malheureusement si peu connu encore.

Dans ce récit, c’est bien plus qu’une femme qui nous est donné à voir, à entendre, à comprendre, c’est un point lumineux sur l’horizon qui enfle au fur et à mesure de notre lecture, avec la certitude, en refermant le livre, d’avoir accompagné le cri d’amour de Valentine Goby pour Charlotte Delbo.

Le livre que je ne voulais pas écrire Erwan Lahrer Quidam Éditeur

Il a survécu à quelque chose qui n’était pas prévu par son code vestimentaire et c’était intolérable que des connards viennent le balancer nu dans des bras de pompiers qui égarent ses tiags. Franchement ! On oscille à chaque page entre rires et larmes, même si on ne rit pas de cette distance infime entre l’arme et sa tête, mais qu’il arrive à nous rendre énorme par cette vie qui lui coule dans les veines à chaque phrase. Alors non, Erwan ne sera jamais un héros, un miraculé, pas un revenant du couloir blanc, mais un homme bien vivant qui bande au soleil et emmerde profondément ceux qui ont voulu lui faire quitter notre planète des singes. Still rocking ! Un livre indispensable à qui a peur de demain, car ici c’est la vie qui enfle au fil des pages et ne s’arrête pas aux écluses de l’excuse. Erwan Larher réussit à être ce funambule de l’instinct qui penche d’un côté à l’autre d’un fil avec un stylo affûté dans la main comme unique balancier.

Le courage qu’il faut aux rivières Emmanuelle Favier Albin Michel

Encore un des romans de la rentrée littéraire qui te tient aux tripes! Magnifiques personnages dans des paysages et des histoires qui bringuebalent, en trompe l’œil, celui qui dit n’est pas celui qui est pour qui croit. La puissance des traditions et leur propre violence sourde, qui n’a pas de nom, car ici les noms changent ou s’échangent au gré du temps. Et ces amours incertains qui se découvrent par delà les vêtements qui glissent comme autant d’offrandes. Un roman écrit sur un simple fil qui jamais ne rompt, car l’essentiel de la vie ne peut s’échapper!

Le pire livre pour apprendre le dessin Antonin Louchard Seuil Jeunesse

Lira-t-on un jour dans la rubrique livres des grands quotidiens ou hebdomadaires nationaux tout le bien qu’Antonin Louchard fait pour la littérature française? Nous n’hésiterons pas ici à parler de génie de la rhétorique cunicole dans toute l’acceptation du terme, tant il met un malin plaisir à nous faire rire des déboires de son fameux lapin dans son dernier opus « le pire livre pour apprendre le dessin ». Car après le pot, voici l’apprentissage du dessin, qui plus est sans modèle, et c’est là l’acmé du bouquin, car le lapin, tout le monde le sait, ne dessine que d’après modèle (c’est bien connu le la peint!). Aussi, devant cette obligation de dessiner sans modèle le lapin se rate un peu beaucoup, ergote, tergiverse, tente de se rattraper d’une manière un peu singulière. Bref, encore une fois, Antonin Louchard fait mouche et fait rire autant les petits que surtout les grands qui vont pouvoir, une fois de plus, pouvoir se délecter avec cette nouvelle histoire hilarante.

Les buveurs de lumière Jenni Fagan Editions Métailié

Derniers mots d’une fin du monde…

Dans cette petite ville de Clachan Fells, au Nord de l’Écosse, alors que le monde entre dans une étrange glaciation, une petite communauté survit dans un parking de caravanes. Dylan grand type bourru débarque ici avec une idée en tête. Mais le froid gagne, autant les hommes que les cerveaux. Le froid gagne à tous les coups ?

Nous sommes dans un monde qui se meurt, où la glace implacable recouvre peu à peu tout ce qui reste de vivant. Dans cette petite ville où arrive Dylan, on s’organise pour survivre, retarder  l’échéance de ce thermomètre qui, inexorablement, descend vers l’insoupçonné. De Constance qui bricole un poêle à bois avec des bouts de tuyaux à Stella, sa fille née garçon, du taxidermiste fou furieux à la star du porno, on traficote du gin, on monte vers les étoiles, on enterre des secrets de famille, on laisse le froid entourer la vie, la ville, les caravanes. Chacun sait que la lutte est inégale, on ne défie pas la nature impunément depuis des siècles pour qu’elle ne finisse pas par vouloir se venger. Dans ce roman, vertigineusement poétique, Jenni Fagan nous ensorcelle avec cette parabole éblouissante où on mesure avec effroi les limites absolues de notre humanité vacillante, avec cette certitude que si la glaciation arrive bientôt, j’irai rejoindre Jenni sur le toit de sa caravane.

Avec beaucoup de gentillesse, Jenni Fagan a répondu à quelques questions sur son roman!

En premier, ce qui me vient, c’est l’idée. Comment est né ce livre et dans quelle zone de votre cerveau avez-vous été cherché ces personnages ?

Le roman est né avec l’idée de lumière. Je voulais réfléchir à ce que représente la lumière pour les humains, sous toutes ses formes. Je passe une grande partie de mon temps à marcher dans la nature, et je voulais avoir l’opportunité de dépeindre cela en mots, mais en l’amenant plus loin, je voulais montrer comment les gens réagissent face aux éléments, dangereux et inhérents à la vie sur une planète où l’on ignore systématiquement le climat. La vie moderne est forgée sur la désinfection et l’ignorance du fait que nous vivons justement sur une planète. Nous racontons des histoires de dieux ou d’au-delà qui nous apporteront la grâce, mais je suis convaincue que tout ce que nous avons, c’est le présent. Quant aux personnages, Stella a tout simplement fait irruption dans mon cerveau, avec ses ongles de gothique et son drapeau de pirate attaché à son vélo. Les autres ont fait de même. Depuis là où ils se trouvent, je les laisse venir à moi, sans trop les forcer, car ils n’aiment pas ça. Bien sûr, je les ai tous recherchés, et certaines de mes propres idées concernant l’amour, le sexe et le genre s’y expriment naturellement. Je voulais créer un personnage féminin qui a plusieurs amants mais aucune envie de vivre avec aucun d’entre eux. Constance, la mère, a une façon très scientifique d’appréhender la vie, et n’est absolument pas tourmentée par le besoin d’être aimée. J’ai apprécié passer du temps avec elle et me rendre compte que trop de femmes sont élevées dans l’idée que la plus grande qualité féminine est d’être aimée ou de ne pas être une menace. On me dit souvent que j’écris comme un homme ou que je pense comme un homme. Je n’ai pas de mal à imaginer l’idée d’être né dans le mauvais corps et d’avoir à se battre pour son identité, c’est ce qui m’a d’ailleurs attiré chez Stella. Dylan est un homme qui a été élevé par des femmes très peu conventionnelles, un géant qui fait le deuil de ces femmes et doit réévaluer ce que cela implique d’être amoureux d’une femme qui n’a pas besoin de lui. En un sens, j’ai créé une famille et un monde dont j’avais envie de faire partie, malgré l’imminente ère glaciaire.

Le livre est une invitation à la recherche. Dylan arrive dans cette communauté à la recherche de quelqu’un. Stella se demande qui elle est. Constance s’est perdue et tente de se reconstruire. Il y a cette idée de quête dans un monde qui se meurt ?

Nous menons tous une sorte de quête dans un monde qui se meurt. Notre planète va mourir et nous ne savons juste pas quand, bien que de nombreux pays aient l’air de tout faire pour accélérer le processus. Bien des gens n’ont pas conscience de leur mortalité mais nous vivons tous à crédit et le temps qu’on nous donne est la quête la plus importante que nous ne mènerons jamais. Je suis très intéressée par la façon dont les vérités des individus existent à l’intérieur des plus grandes vérités (ou des mensonges) des nations. Qu’arrive-t-il quand les humains vivent une période de changement aussi extraordinaire ? Qu’arrive-t-il quand la nature reprend ses droits sur la planète ? J’avais tout cela à l’esprit pendant l’écriture de ce roman.

Plus le froid envahit le roman, plus tout ce petit monde se resserre à ses propres certitudes. C’est ce que vous vouliez montrer ?

Je n’aime pas penser à ce que j’essaye de montrer. Je n’aime pas trop interférer avec le processus d’écriture. J’écris d’une façon très spécifique qui laisse carte blanche à une partie spécifique de mon cerveau. C’est par la suite qui est arrivé et je le décompose. Certaines personnes disent qu’il n’y a rien de mieux que la mort imminente pour se sentir vivant. La nature est mortelle mais elle est aussi un des plus beaux éléments de notre planète. Quand les humains comprennent que leur temps est incroyablement compté, cela change-t-il la valeur qu’ils donnent à la planète et aux autres ? Parfois, oui.

Vous êtes poète et cela se sent évidemment dans tout le roman.  Je me suis dit d’ailleurs que si la fin du monde devait ressembler à quelque chose, je choisirai la vôtre. Vous le pensez aussi ?

Oui, je pense. Je ferai toujours le choix de la beauté, de l’amour, de la vitalité et du danger. L’humanité et la curiosité, voilà ce que je choisirais. Bien sûr il y aurait aussi du gin, une grande conscience de la fragilité de l’existence et le désir de vivre tant qu’on le peut. Et si l’ère glaciaire arrive plus tôt que prévu, je vous invite à venir nous chercher sur le toit de la caravane. La poésie est mon plus vieil amour. C’est la seule chose qui a été une constante dans ma vie.

Dans ces derniers mois, pouvez-vous me dire quel est le livre qui vous a le plus marqué ?

J’ai aimé tant de romans. Je me demandais récemment si l’on peut faire la différence entre un bon et un mauvais livre par l’odeur ? Vous savez, de la même façon que nous choisissons des partenaires, grâce à un parfum primaire avant même que nous soyons ne serait-ce qu’un peu attiré par eux. C’est impossible évidemment, mais ne serait-ce pas utile ? Cette semaine je lis l’essai de Dorothy Allison intitulé « Sex, Class and Literature ». Je l’ai rencontrée récemment et je pense qu’elle est l’un des meilleurs penseurs du moment.

Ces rêves qu’on piétine Sébastien Spitzer L’observatoire

C’est un de ces romans qu’on aborde avec cette idée que tout a déjà été écrit sur la seconde guerre mondiale, alors on se méfie, on se dit un de plus. Et on ouvre  » Ces rêves qu’on piétine » et tout est balayé, car on sait dès l’entame qu’on tient un grand roman entre les mains. Sur ces routes de l’enfer où marche une petite fille, Ava, dans cette longue transhumance des déportés qui ont quitté les camps, on devine une autre histoire, bien plus violente encore, cachée dans un rouleau de cuir.

En parallèle, une femme se terre dans Berlin, c’est Magda Goebbels, la femme du Ministre de la Propagande du Reich. Dans le bunker du Führer, elle organise les derniers jours, les siens et aussi ceux de ses six enfants.

Avec une écriture absolument maîtrisée et un sens aigu de la construction, avec ces deux faces du même miroir, Sébastien Spitzer nous entraîne dans une spirale infernale, vers l’anéantissement des rêves, du pouvoir absolu, jusqu’à l’enchevêtrement incroyables de destins qu’on ne pouvait imaginer. Un grand roman dans la folie et le tumulte des hommes.

Par le vent pleuré Ron Rash Éditions du Seuil

Ce qu’il y de beau dans les romans de Ron Rash, c’est qu’il arrive chaque fois à nous entraîner subtilement vers des rives où se cachent, comme ici, une étrange jeune fille, Ligeia. Nous sommes en 1969, en plein Flower Power, et dans ces montagnes des Appalaches, son apparition va bouleverser l’ordre des choses de deux frères, Eugene et Bill. Elle les mènera par le bout du nez (souvent chez Rash, les femmes sont dominantes…), en fera des voleurs et des amoureux, les fera chavirer plus d’une fois vers des méandres secrets. Ligeia finira par disparaître, elle est rentrée chez elle, c’est certain, a repris le bus pour la ville, et c’est ainsi que le monde tourne depuis qu’il est monde.

En 2009, des ossements sont retrouvés au bord d’une rivière. Parfois, le monde s’arrête de tourner, et c’est cette histoire qui hésite entre folies et déraisons, quand deux frères, qui sait… C’est un roman aux pentes douces, aux photos jaunies qui reprennent subitement une couleur rouge. Dans sa prose toujours aussi magique, Ron Rash nous tient en haleine, mais tout cela sans se faire juge. Parfois la vie tourne du mauvais côté de la rive, c’est la vie, c’est magistral, c’est du Ron Rash, tout simplement…

Taba-Taba Patrick Deville Éditions du Seuil

Les pièces du fond de la Villa Turquoise

Ici, on entre par effraction, on brise des cadenas rouillés, on pousse des portes fermées à double-tour, on manie les souvenirs avec la grâce d’une plume, de peur de les briser, on écoute grincer des planchers trop bien cirés, on ouvre des lettres en pelure aux mots pleins et déliés à l’encre bleue, ici un enfant se souvient.

Il a huit ans et va quitter l’hôpital psychiatrique  de Saint-Brévin, le Lazaret disait-on à l’époque, où il a séjourné, l’enfant de traviole qu’on a opéré à quatre ans pour le remettre de guingois et le coffrer dans une coquille de plâtre, les jambes écartelées et tout cela pour une année. C’est dans son sarcophage qu’il apprendra le goût des mots et des livres que Simonne, dite Monne, la sœur de son baryton de père, directeur de l’hôpital, lui apprendra à déchiffrer seul. « Les livres sont des rapaces qui survolent les siècles, changent parfois en chemin de langue et de plumage et fondent sur le crâne des enfants éblouis » écrira l’auteur, se souvenant de l’enfant qu’il était, là-bas, au Lazaret de Saint-Brévin, écoutant l’amnésique patient répéter son unique alexandrin « Taba, Taba, Taba/ Taba, taba, Taba ».

Monne va s’en aller pour de bon en 2013, et laissera derrière elle trois pièces emplies d’archives, plus d’un siècle et demi de souvenirs entassés de la famille, avec au milieu du fatras des munitions de guerre qui auraient pu déchiqueter qui aurait voulu s’en débarrasser. Comme un archéologue, Patrick Deville va ausculter les mémoires familiales, remonter des fleuves, mais tout commencera par une photographie en noir et blanc de 1956, prise par Monne, encore elle, celle du père de l’auteur, fier de poser devant sa motocyclette. De cette photo vont suivre toutes les péripéties d’un siècle cahoteux, la violence des guerres, les fuites à pied à travers la France déchirée, les camps de réfugiés, la résistance, mais aussi les origines égyptiennes de la famille qui quitta Le Caire en 1862, mais que Monne, toujours elle, ressuscitait en ayant conservé tout ce qui faisait la vie de ces petites gens.

C’est par de courts chapitres, comme pour accentuer l’accumulation de sa tante, que Patrick Deville nous détricote tout ce passé, en anthropologue et sociologue de sa propre famille. Et ce qui nous bouleverse dans ce roman gigogne qui nous embarque autant en Amérique du Sud que dans le long exode de 1940, ce sont tous ses fragments qu’on eut dits posés sur le sol en un immense puzzle sépia de photos aux bords dentelés, de lettres et de carnets de guerre, de babioles rapportées des sables du désert. Mais sans doute est-ce aussi les yeux de l’enfant qu’il redevient quand cette manne lui est donnée, car il y a plus d’un roman dans les entrailles des archives de Monne, mille vies qui se succèdent, s’aiment, se fuient et se retrouvent. Il fallait tout le talent de Patrick Deville pour que le désordre devienne kaléïdoscope, que les mots viennent soulager, apaiser les déchirures, panser les plaies vives des abandons. «  Elle s’était laissée mourir, de rien, de lassitude, de savoir qu’elle ne retrouverait plus ni son bureau ni ses archives, ces « pièces du fond » qui étaient sa mémoire et son monstrueux hippocampe extrême. » C’est à Monne que vous avez écrit, à fleur de peau, ce livre épique et beau, alors chapeau bas Monsieur Deville !

Sucre noir Miguel Bonnefoy Editions Rivages

Aller du côté des Bracamonte, c’est comment vous dire, pénétrer un pays plein de cannes et de mélasses, gorgé de rhum et de trésors, d’amours contrariés dont on ne sait lequel est le plus fort, aller jusqu’au bout de la propriété, installer des barbelés, cacher sous les lattes des ors et des colliers d’émeraudes. Ici, c’est un entrelacs de folies meurtrières, de vierges de pierre, de fortunes qui se dissolvent dans les feux d’artifices de la folie, c’est un livre au verbe franc et généreux, un livre sans limites et c’est pourquoi il est beau et ambré comme un rhum laissé perdre dans son tonneau, tout au long d’un siècle…

Nos richesses Kaouther Adhimi Editions du Seuil

Les richesses du cœur !

Vous parler d’un lieu et d’un homme, de cette minuscule librairie de la rue Charras que va créer Edmond Charlot, vous parler de la traversée d’un siècle et de ses fureurs, vous parler d’un homme qui jamais ne dévia : la littérature, les écrivains, la transmission. Suivez les mots de Kaouther Adimi.

Elle s’appelle « Les vraies richesses », comme le livre de Giono et c’est, dans sa ville d’Alger » qu’Edmond Charlot la crée le 3 novembre 1936 dans une pièce de sept mètres sur quatre. De ce jour inaugural jusqu’à sa mort à Pézenas en 2004, il aura inventé une belle partie de la littérature du vingtième siècle. Dans ce roman rêvé par Kaouther Adimi, dans l’histoire de ce lieu joué par Ryad et Abdallah, dans ce journal de Charlot qui ponctue comme autant de signes les années de joies et de doutes, l’auteure nous invite à côtoyer Albert Camus, Jules Roy, Antoine de Saint-Exupéry, et tant d’autres qui furent ses premiers auteurs.  Pour Edmond, cet homme au visage rond aux yeux cerclés d’écaille, rien n’était plus grand que les textes qu’il publiait avec furie et hardiesse,  jusqu’à ce jour où on lui demande d’éditer « le silence de la mer » de Vercors, publié clandestinement aux Éditions de Minuit, l’année précédente. Lire « Nos richesses », c’est prendre un coup de poing littéraire et salutaire.

Et rien que pour vous, l’interview de Kaouther Adimi sur son roman!

 

« Nos richesses », votre nouveau roman nous parle d’une librairie, créée à Alger en 1936 par un drôle de personnage. Qui était Edmond Charlot ?

Edmond Charlot a vingt-et-un ans en 1936. Quelque temps auparavant, il avait fait une visite à Paris et il avait visité la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, et il avait été ébloui par ce lieu et avait dit : je suis fasciné par tout ce qui est imprimé. Il avait comme professeur de philosophie Jean Grenier, celui également de Camus, et encouragé par Grenier, il décide d’ouvrir une librairie, librairie de prêt, maison d’édition qui s’appelle « Les vraies richesses » d’après le titre du livre de Giono,  au 2 bis de la rue Charras,  juste à côté de l’université d’Alger. Toute la famille d’Edmond Charlot est en Algérie depuis 1830, il est Algérois et cette petite boutique de sept mètres sur quatre va être au début d’une grande histoire.

Son père travaille dans l’édition pour Hachette et lui fait comprendre que ce n’est pas avec le livre qu’il va gagner de l’argent. Car ce qui frappe tout de suite dès les premières pages, c’est cette confiance ou cette insouciance qu’il a dans son projet ?

L’histoire de Charlot est compliquée à raconter, car il n’y a pas d’archives. Mais dans une interview, il dit que sa famille aurait préféré qu’il soit employé des PTT ou plutôt dans le négoce. A l’époque, on ne faisait pas d’argent avec le livre. Il disait aussi qu’Alger n’était pas une ville très culturelle à ce moment. On vendait des grands prix et c’était tout, mais lui ce n’était pas sa vision. Il imagine à peine cent clients potentiels et il pense que doubler ce chiffre devrait permettre d’y arriver. Il ne faut pas oublier qu’on est dans les années trente en Algérie et dire qu’il compte publier des gens de partout, c’est incroyable. Il sera le premier éditeur de Camus. Au-delà de la dimension méditerranéenne, il ne fait pas de distinction entre les langues, entre les hommes. Il y a aussi cette dimension d’amitié qui va le suivre tout au long de sa vie, et qui va aussi le perdre. Il ne dissociera jamais sa vie privée de sa librairie et tous ceux qui travailleront avec lui seront ses amis, il ne peut imaginer autre chose.

Dans le roman, il y a plus d’un roman. Nous sommes en 2017 et un homme, Ryad va venir pour vider les lieux du 2 rue Charras, vouloir en extirper jusqu’à l’âme. Et devant cette librairie, il va rencontrer Abdallah. Comment est née cette  autre partie du roman ?

Je ne voulais pas écrire une biographie de Charlot, cet exercice de biographe ne m’intéressait pas. De plus, ses archives ont disparu deux fois, et il reste très peu de documents sur sa vie. Mais ce qui m’intéressait, c’était vraiment la période 1935-1961, la grande période de Charlot et celle également de l’Algérie et de la France. C’est la seconde guerre mondiale, l’occupation, le débarquement, la guerre d’Algérie évidemment. Aussi, pour raconter l’histoire d’un lieu, « Les vraies richesses », la maison d’édition, qui existe toujours maintenant au 2 rue Hamani, avec un grand portrait de Charlot à l’intérieur. Personne en sait pourquoi ou comment ce lieu a été protégé. Je trouve cela tellement beau que cet endroit ait survécu à tout et qu’il ait toujours la même vocation, le prêt du livre. Voilà pourquoi j’ai adossé, entre guillemets, l’histoire de Charlot qui a pris la forme d’un carnet et l’histoire des Vraies Richesses aujourd’hui. J’ai imaginé sa fermeture, que quelqu’un l’avait racheté et comptait y vendre des beignets. C’est une anecdote que m’a raconté la veuve de Charlot, il était persuadé que sa librairie avait disparu et qu’on y vendait effectivement des beignets. C’est pour cela que j’ai créé Ryad, qui s’en fiche de la littérature, qui ne connaît pas Charlot, qui doit juste vider les lieux et les repeindre, mais malheureusement pour lui ou heureusement, il y a là Abdallah, le dernier gérant de cet endroit, qui a été mis à la porte, mais qui continue à veiller sur le lieu. Les deux hommes entameront une conversation où Abdallah fera comprendre à son jeune ami toute l’importance de cette librairie. Les deux histoires s’entremêlent entre 1935 et 1961 et celle de 2017. Cela me permettait aussi de dire ce qu’est ma ville aujourd’hui.

En mars 1941, Camus lui remet les manuscrits de « L’étranger, le mythe de Sysiphe et Caligula » dont il pressent instantanément toute la puissance. Mais l’absence de papier l’oblige de dire à Camus de s’adresser à Gallimard. N’est-ce pas là la première fracture dans son parcours ?

Totalement, pour moi évoquer Charlot, c’est dire que c’est un sublime looser. C’est un homme qui a choisi la littérature comme boussole et ça me touche profondément. Il ne s’arrêtera jamais, jusqu’en 2004, il va publier des livres. A la fin de sa vie, il est presque aveugle, mais il ouvre quand même une petite librairie à Pézenas. Mais c’est un homme qui a toujours eu un problème de timing. Il publie Camus qui vient d’écrire « Révolte dans les Asturies » avec trois copains, mais le Maire d’Alger a peur que cela donne des idées de révolte et interdit donc la représentation de la pièce. Mais il y a eu des frais et Camus demande donc à Charlot d’imprimer cette pièce afin de la vendre et récupérer quelques sous pour payer les décors. Mais l’absence de papier, ensuite, dû à la guerre envoie Camus chez Gallimard, et Charlot perd son auteur. Il a toujours rêvé de publier des auteurs algériens, on disait indigènes à l’époque, et Charlot va faire faillite au moment où les premiers écrivains algériens francophones émergent tels que Kateb Yacine ou Mohamed Dib. Charlot, c’était l’éditeur algérois et il voit passer sous son nez le meilleur des écrivains qu’on va retrouver au Seuil en métropole. Je trouve cela profondément triste, car il y a un rendez-vous avec l’histoire qui ne se fait pas.

On a le sentiment en lisant le roman qu’il est toujours à côté des grands écrivains du siècle, il y aura Gide, Giono, Saint-Exupéry, Jules Roy et tant d’autres. Quel éditeur ?

Quand il arrive à Paris, il a un catalogue d’auteurs incroyable mais pourtant qui se souvient de Charlot aujourd’hui. Pourtant, il va obtenir de grands prix, le Fémina, le Renaudot deux fois. Mais comme il a donné des actions gratuites à ses amis qui vont le mettre à la porte de sa propre maison d’édition, car ils considèrent qu’il gère mal, ce en quoi on ne peut leur donner tort. Ce n’était pas un grand homme d’affaires alors que c’était un grand éditeur. C’était un homme de passion.

C’est une traversée du XXième siècle de la littérature que propose « Nos richesses », mais aussi l’odyssée d’un pays fracturé par la guerre d’Algérie. Edmond Charlot était-il avant tout un Français, un Algérien, un algérianiste à la Camus du « premier homme » ?

Quand j’ai découvert Charlot, vraiment par hasard, en me baladant dans Alger, je suis tombé sur sa librairie et j’ai commencé à chercher qui il a été. Dès le début, je me suis dite que cet homme qui parle de la Méditerranée, de l’humanisme, de la littérature, comment se fait-il qu’il n’ait pas publié des Algériens, mais j’ai compris ensuite qu’avec ce qui s’était passé, il n’avait pas pu les publier. Mais en m’intéressant plus à son histoire, il y trois faits qui sont importants à garder en tête sur un demi-siècle : il publie « Révolte dans les Asturies » et il est tout de suite étiqueté parce qu’il publie un texte interdit, ensuite il publie Vercors en pleine occupation allemande, et en troisième lieu, il va publier un texte qui est très important pour lui et pour comprendre son engagement. Après les massacres de Sétif en mai 1945, le Général de Gaulle fait diligenter une enquête par un  émissaire qui fera un discours à l’assemblée concernant ses violences. On enterrera le texte et Charlot le republiera en maquillant les dates, inventant une imprimerie pour ne pas mettre en danger son imprimeur. Au début des années 60, il fera des discours sur la nécessité de la paix, les dangers de l’OAS et il va le payer, car sa librairie va être plastiquée et il y perdra toutes ses archives, dont sa correspondance avec Camus, avec Gide.