Je me promets d’éclatantes revanches Valentine Goby L’iconoclaste

C’est une rencontre et un bouleversement, Valentine Goby, l’auteure de Kinderzimmer, et Charlotte Delbo, l’auteure d’ Auschwitz et après. Comment ont-elles fait surtout pour ne pas se rencontrer littérairement avant que Marie-José Chombart de Lauwe fasse découvrir la flamboyante Charlotte! Dans cette lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine entre à pas comptés par la langue, car Charlotte dira les camps, la mort, les convois, l’atrocité et la banalité du mal. « Il n’y a pas d’indicible » dit-elle. Alors Valentine plonge au cœur des textes et nous livre ainsi en une quinzaine de chapitres tout ce qui fait la force unique de l’écriture de cette femme bouleversante.

Ce qui ici est extraordinaire, c’est la capacité qu’à Valentine Goby de nous faire vivre autant la femme que l’ écrivain, de mettre en lumière l’infini de son message, malheureusement si peu connu encore.

Dans ce récit, c’est bien plus qu’une femme qui nous est donné à voir, à entendre, à comprendre, c’est un point lumineux sur l’horizon qui enfle au fur et à mesure de notre lecture, avec la certitude, en refermant le livre, d’avoir accompagné le cri d’amour de Valentine Goby pour Charlotte Delbo.

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Le livre que je ne voulais pas écrire Erwan Lahrer Quidam Éditeur

Il a survécu à quelque chose qui n’était pas prévu par son code vestimentaire et c’était intolérable que des connards viennent le balancer nu dans des bras de pompiers qui égarent ses tiags. Franchement ! On oscille à chaque page entre rires et larmes, même si on ne rit pas de cette distance infime entre l’arme et sa tête, mais qu’il arrive à nous rendre énorme par cette vie qui lui coule dans les veines à chaque phrase. Alors non, Erwan ne sera jamais un héros, un miraculé, pas un revenant du couloir blanc, mais un homme bien vivant qui bande au soleil et emmerde profondément ceux qui ont voulu lui faire quitter notre planète des singes. Still rocking ! Un livre indispensable à qui a peur de demain, car ici c’est la vie qui enfle au fil des pages et ne s’arrête pas aux écluses de l’excuse. Erwan Larher réussit à être ce funambule de l’instinct qui penche d’un côté à l’autre d’un fil avec un stylo affûté dans la main comme unique balancier.

Le courage qu’il faut aux rivières Emmanuelle Favier Albin Michel

Encore un des romans de la rentrée littéraire qui te tient aux tripes! Magnifiques personnages dans des paysages et des histoires qui bringuebalent, en trompe l’œil, celui qui dit n’est pas celui qui est pour qui croit. La puissance des traditions et leur propre violence sourde, qui n’a pas de nom, car ici les noms changent ou s’échangent au gré du temps. Et ces amours incertains qui se découvrent par delà les vêtements qui glissent comme autant d’offrandes. Un roman écrit sur un simple fil qui jamais ne rompt, car l’essentiel de la vie ne peut s’échapper!

Le pire livre pour apprendre le dessin Antonin Louchard Seuil Jeunesse

Lira-t-on un jour dans la rubrique livres des grands quotidiens ou hebdomadaires nationaux tout le bien qu’Antonin Louchard fait pour la littérature française? Nous n’hésiterons pas ici à parler de génie de la rhétorique cunicole dans toute l’acceptation du terme, tant il met un malin plaisir à nous faire rire des déboires de son fameux lapin dans son dernier opus « le pire livre pour apprendre le dessin ». Car après le pot, voici l’apprentissage du dessin, qui plus est sans modèle, et c’est là l’acmé du bouquin, car le lapin, tout le monde le sait, ne dessine que d’après modèle (c’est bien connu le la peint!). Aussi, devant cette obligation de dessiner sans modèle le lapin se rate un peu beaucoup, ergote, tergiverse, tente de se rattraper d’une manière un peu singulière. Bref, encore une fois, Antonin Louchard fait mouche et fait rire autant les petits que surtout les grands qui vont pouvoir, une fois de plus, pouvoir se délecter avec cette nouvelle histoire hilarante.

Les buveurs de lumière Jenni Fagan Editions Métailié

Derniers mots d’une fin du monde…

Dans cette petite ville de Clachan Fells, au Nord de l’Écosse, alors que le monde entre dans une étrange glaciation, une petite communauté survit dans un parking de caravanes. Dylan grand type bourru débarque ici avec une idée en tête. Mais le froid gagne, autant les hommes que les cerveaux. Le froid gagne à tous les coups ?

Nous sommes dans un monde qui se meurt, où la glace implacable recouvre peu à peu tout ce qui reste de vivant. Dans cette petite ville où arrive Dylan, on s’organise pour survivre, retarder  l’échéance de ce thermomètre qui, inexorablement, descend vers l’insoupçonné. De Constance qui bricole un poêle à bois avec des bouts de tuyaux à Stella, sa fille née garçon, du taxidermiste fou furieux à la star du porno, on traficote du gin, on monte vers les étoiles, on enterre des secrets de famille, on laisse le froid entourer la vie, la ville, les caravanes. Chacun sait que la lutte est inégale, on ne défie pas la nature impunément depuis des siècles pour qu’elle ne finisse pas par vouloir se venger. Dans ce roman, vertigineusement poétique, Jenni Fagan nous ensorcelle avec cette parabole éblouissante où on mesure avec effroi les limites absolues de notre humanité vacillante, avec cette certitude que si la glaciation arrive bientôt, j’irai rejoindre Jenni sur le toit de sa caravane.

Avec beaucoup de gentillesse, Jenni Fagan a répondu à quelques questions sur son roman!

En premier, ce qui me vient, c’est l’idée. Comment est né ce livre et dans quelle zone de votre cerveau avez-vous été cherché ces personnages ?

Le roman est né avec l’idée de lumière. Je voulais réfléchir à ce que représente la lumière pour les humains, sous toutes ses formes. Je passe une grande partie de mon temps à marcher dans la nature, et je voulais avoir l’opportunité de dépeindre cela en mots, mais en l’amenant plus loin, je voulais montrer comment les gens réagissent face aux éléments, dangereux et inhérents à la vie sur une planète où l’on ignore systématiquement le climat. La vie moderne est forgée sur la désinfection et l’ignorance du fait que nous vivons justement sur une planète. Nous racontons des histoires de dieux ou d’au-delà qui nous apporteront la grâce, mais je suis convaincue que tout ce que nous avons, c’est le présent. Quant aux personnages, Stella a tout simplement fait irruption dans mon cerveau, avec ses ongles de gothique et son drapeau de pirate attaché à son vélo. Les autres ont fait de même. Depuis là où ils se trouvent, je les laisse venir à moi, sans trop les forcer, car ils n’aiment pas ça. Bien sûr, je les ai tous recherchés, et certaines de mes propres idées concernant l’amour, le sexe et le genre s’y expriment naturellement. Je voulais créer un personnage féminin qui a plusieurs amants mais aucune envie de vivre avec aucun d’entre eux. Constance, la mère, a une façon très scientifique d’appréhender la vie, et n’est absolument pas tourmentée par le besoin d’être aimée. J’ai apprécié passer du temps avec elle et me rendre compte que trop de femmes sont élevées dans l’idée que la plus grande qualité féminine est d’être aimée ou de ne pas être une menace. On me dit souvent que j’écris comme un homme ou que je pense comme un homme. Je n’ai pas de mal à imaginer l’idée d’être né dans le mauvais corps et d’avoir à se battre pour son identité, c’est ce qui m’a d’ailleurs attiré chez Stella. Dylan est un homme qui a été élevé par des femmes très peu conventionnelles, un géant qui fait le deuil de ces femmes et doit réévaluer ce que cela implique d’être amoureux d’une femme qui n’a pas besoin de lui. En un sens, j’ai créé une famille et un monde dont j’avais envie de faire partie, malgré l’imminente ère glaciaire.

Le livre est une invitation à la recherche. Dylan arrive dans cette communauté à la recherche de quelqu’un. Stella se demande qui elle est. Constance s’est perdue et tente de se reconstruire. Il y a cette idée de quête dans un monde qui se meurt ?

Nous menons tous une sorte de quête dans un monde qui se meurt. Notre planète va mourir et nous ne savons juste pas quand, bien que de nombreux pays aient l’air de tout faire pour accélérer le processus. Bien des gens n’ont pas conscience de leur mortalité mais nous vivons tous à crédit et le temps qu’on nous donne est la quête la plus importante que nous ne mènerons jamais. Je suis très intéressée par la façon dont les vérités des individus existent à l’intérieur des plus grandes vérités (ou des mensonges) des nations. Qu’arrive-t-il quand les humains vivent une période de changement aussi extraordinaire ? Qu’arrive-t-il quand la nature reprend ses droits sur la planète ? J’avais tout cela à l’esprit pendant l’écriture de ce roman.

Plus le froid envahit le roman, plus tout ce petit monde se resserre à ses propres certitudes. C’est ce que vous vouliez montrer ?

Je n’aime pas penser à ce que j’essaye de montrer. Je n’aime pas trop interférer avec le processus d’écriture. J’écris d’une façon très spécifique qui laisse carte blanche à une partie spécifique de mon cerveau. C’est par la suite qui est arrivé et je le décompose. Certaines personnes disent qu’il n’y a rien de mieux que la mort imminente pour se sentir vivant. La nature est mortelle mais elle est aussi un des plus beaux éléments de notre planète. Quand les humains comprennent que leur temps est incroyablement compté, cela change-t-il la valeur qu’ils donnent à la planète et aux autres ? Parfois, oui.

Vous êtes poète et cela se sent évidemment dans tout le roman.  Je me suis dit d’ailleurs que si la fin du monde devait ressembler à quelque chose, je choisirai la vôtre. Vous le pensez aussi ?

Oui, je pense. Je ferai toujours le choix de la beauté, de l’amour, de la vitalité et du danger. L’humanité et la curiosité, voilà ce que je choisirais. Bien sûr il y aurait aussi du gin, une grande conscience de la fragilité de l’existence et le désir de vivre tant qu’on le peut. Et si l’ère glaciaire arrive plus tôt que prévu, je vous invite à venir nous chercher sur le toit de la caravane. La poésie est mon plus vieil amour. C’est la seule chose qui a été une constante dans ma vie.

Dans ces derniers mois, pouvez-vous me dire quel est le livre qui vous a le plus marqué ?

J’ai aimé tant de romans. Je me demandais récemment si l’on peut faire la différence entre un bon et un mauvais livre par l’odeur ? Vous savez, de la même façon que nous choisissons des partenaires, grâce à un parfum primaire avant même que nous soyons ne serait-ce qu’un peu attiré par eux. C’est impossible évidemment, mais ne serait-ce pas utile ? Cette semaine je lis l’essai de Dorothy Allison intitulé « Sex, Class and Literature ». Je l’ai rencontrée récemment et je pense qu’elle est l’un des meilleurs penseurs du moment.

Ces rêves qu’on piétine Sébastien Spitzer L’observatoire

C’est un de ces romans qu’on aborde avec cette idée que tout a déjà été écrit sur la seconde guerre mondiale, alors on se méfie, on se dit un de plus. Et on ouvre  » Ces rêves qu’on piétine » et tout est balayé, car on sait dès l’entame qu’on tient un grand roman entre les mains. Sur ces routes de l’enfer où marche une petite fille, Ava, dans cette longue transhumance des déportés qui ont quitté les camps, on devine une autre histoire, bien plus violente encore, cachée dans un rouleau de cuir.

En parallèle, une femme se terre dans Berlin, c’est Magda Goebbels, la femme du Ministre de la Propagande du Reich. Dans le bunker du Führer, elle organise les derniers jours, les siens et aussi ceux de ses six enfants.

Avec une écriture absolument maîtrisée et un sens aigu de la construction, avec ces deux faces du même miroir, Sébastien Spitzer nous entraîne dans une spirale infernale, vers l’anéantissement des rêves, du pouvoir absolu, jusqu’à l’enchevêtrement incroyables de destins qu’on ne pouvait imaginer. Un grand roman dans la folie et le tumulte des hommes.

Par le vent pleuré Ron Rash Éditions du Seuil

Ce qu’il y de beau dans les romans de Ron Rash, c’est qu’il arrive chaque fois à nous entraîner subtilement vers des rives où se cachent, comme ici, une étrange jeune fille, Ligeia. Nous sommes en 1969, en plein Flower Power, et dans ces montagnes des Appalaches, son apparition va bouleverser l’ordre des choses de deux frères, Eugene et Bill. Elle les mènera par le bout du nez (souvent chez Rash, les femmes sont dominantes…), en fera des voleurs et des amoureux, les fera chavirer plus d’une fois vers des méandres secrets. Ligeia finira par disparaître, elle est rentrée chez elle, c’est certain, a repris le bus pour la ville, et c’est ainsi que le monde tourne depuis qu’il est monde.

En 2009, des ossements sont retrouvés au bord d’une rivière. Parfois, le monde s’arrête de tourner, et c’est cette histoire qui hésite entre folies et déraisons, quand deux frères, qui sait… C’est un roman aux pentes douces, aux photos jaunies qui reprennent subitement une couleur rouge. Dans sa prose toujours aussi magique, Ron Rash nous tient en haleine, mais tout cela sans se faire juge. Parfois la vie tourne du mauvais côté de la rive, c’est la vie, c’est magistral, c’est du Ron Rash, tout simplement…