Helena Jérémy Fel Éditions Rivages

Creuser au plus profond du mal…

Commencer un roman quand on sait que la nuit ne suffira pas, les pages s’enroulent comme le long ruban d’asphalte d’une autoroute. Dans la radio, une basse égrène son tempo de migraine. Vous venez de commencer « Helena »… La nuit sera longue.

Vous connaissez le poids d’un coup de poing, le poids d’un coup de mots, le poids des histoires anciennes qui suintent tout au long des rues proprettes de cette belle ville d’Emporia ? Quand Hayley décida de prendre sa voiture pour rejoindre sa tante, elle ne pouvait imaginer que le démiurge qui tirait les fils du marionnettiste avait beaucoup plus d’imagination qu’elle n’en aurait jamais. Comme une araignée tisse sa toile, Jérémy Fel nous conte un puzzle imparfait de drames qui viennent se cogner les uns aux autres, mais qui s’emboîtent dans la même fureur. Hayley rencontre Tommy, puis Norma, puis Cindy, quand Graham… Les vies se bousculent, les corps se meurtrissent, les sangs coulent dans des rigoles de vies fracassées, abandonnées, les caves hurlent, les monstres n’ont pas les noms qu’on voudrait croire. Quand l’écrivain recoud les pans d’un arlequin sanglant, on termine le roman dans une apnée qui nous tient debout, abasourdi et bouleversé de croire que tout cela s’est peut-être passé juste en bas de chez nous.

J’ai eu la chance d’interviewer Jérémy au mois de juin, il va venir nous voir en octobre, on a hâte! Et l’entretien est juste ici:

Le premier chapitre d’Helena est hallucinant, On devine que ce roman va nous empêcher de dormir ? Un peu comme l’ouverture d’un opéra. Avez-vous eu conscience, en l’écrivant, de sa force sur l’inconscient du lecteur ?

Jérémy Fel – Le premier chapitre sert, à mon sens, à installer une sensation immédiate de danger. On suit ensuite des personnages dans leur vie de tous les jours, mais on sait, grâce à ce chapitre, que quelque chose de terrible va advenir, comme une sorte d’épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes. En effet, je voulais qu’il agisse fortement chez le lecteur, de façon très physique, et reste prégnant dans son esprit assez longtemps pendant le début de sa lecture !

L’action de votre roman aurait-elle pu se passer ailleurs qu’aux Etats-Unis ?

  1. F. – Un drame familial comme celui-ci pourrait se passer ailleurs qu’au Kansas évidemment, mais quand j’ai lu « De sang froid » de Truman Capote, je me suis dit que c’était le décor idéal pour une histoire comme celle-ci. Je suis un très grand lecteur de littérature américaine. Comme dans mon premier roman, il y avait ce désir de situer l’action dans un endroit que j’ai envie de décrire, que je fantasme et que j’ai aussi l’impression de connaître. « Le Magicien d’Oz » est également très présent dans ce livre, il n’y a pas de hasard…

« Helena » est également un livre très cinématographique. On ne peut s’empêcher de penser à David Lynch. Vous faites, comme Lynch, surgir l’extraordinaire de personnages ordinaires ?

  1. F. – J’avais envie qu’on puisse s’identifier à tous, même si les personnages du roman peuvent être amenés à faire des choses terribles. Je voulais que le lecteur puisse se demander, tout au long du roman : « Qu’aurais-je fait à la place de Norma, de Graham ou d’Hayley »… Mon but le plus « inavouable » est de confronter mes lecteurs à leur part sombre, comme je me confronte constamment à la mienne pendant l’écriture. Personnellement, je me sens toujours très proche des personnages que je crée. Ils sont tous, du moins je l’espère, ambivalents, basculent constamment entre deux pôles, « humains, trop humains ».

Les pères sont soit morts, soit absents. Aviez-vous conscience en commençant le roman qu’ils auraient pourtant une importance immense dans le destin des personnages ?

  1. F. – En fait, je n’écris jamais en pensant à un thème défini, je ne me dis jamais que je vais écrire un roman sur tel ou tel sujet. Pour « Helena », je me suis rendu compte au bout de 700 pages de ce qui se dégageait comme le thème principal du roman. Quand je commence à écrire, je pars généralement d’une image, d’une musique, d’un visage, c’est toujours très visuel, et cela amène d’autres scènes, que je tente de maîtriser. Je suis aussi lecteur de ce que j’écris, j’avance à tâtons. Je ne me suis jamais dit que ce roman serait une radiographie du mal ou une exploration du thème de la transmission mère-enfant. Les choses apparaissent d’une façon réellement inconsciente. Comme les scènes de cauchemars qui parsèment le texte. Et comme l’inconscient est extrêmement construit, au final tout fait sens.

Plus on avance dans le roman, plus on est entraîné vers une certaine fascination du mal, peut-être parce qu’on se dit qu’on aurait suivi la même pente ?

  1. F. – Oui, je pense que quoi que puisse faire l’homme – et il est capable de beaucoup de choses – on ne doit jamais oublier que, dans les mêmes conditions nous aurions pu faire la même chose. C’est toujours très facile de juger les autres quand on n’est pas soi-même confronté à des situations insoutenables, qui ne nous laissent jamais le temps d’avoir assez de recul pour agir sereinement.

C’est un roman qu’on ne peut pas lâcher, tellement les personnages s’incrustent en nous, lecteurs. Quel est votre secret ?

  1. F. – Je dis souvent que j’ai envie de prendre le lecteur par la main. Et, sans qu’il s’en rende compte, ma main lui attrape la nuque, la serre et ne la lâche plus. C’est une image, rassurez-vous je suis doux comme un agneau dans la vie de tous les jours, c’est plutôt une invitation (même si ferme) à me suivre, à entrer de plein pied dans mon univers. Captiver le lecteur, lui faire vivre une succession d’émotions fortes, est pour moi le plus important. La lecture doit être constamment physique puis, une fois la dernière page tournée, déboucher sur des réflexions diverses. C’est en tout cas ce que j’aime ressentir moi-même en temps que lecteur. Quand j’écris, je suis dans une sorte d’apnée, d’urgence, que j’aime faire ressentir au lecteur à son tour. Tout comme mes propres cauchemars, c’est la moindre des choses.

 

 

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