Les poteaux étaient carrés Laurent Seyer Éditions Finitude

Si vous avez plus de cinquante ans, vous savez tous ce que l’expression « les poteaux étaient carrés » est rentré au panthéon footballistique de l’année 1976. Le 12 mai de cette année-là, dans mes culottes courtes et mon sous-pull en acrylique, j’ai eu le droit de regarder la finale de la coupe des clubs champions, comme on disait à l’époque.

A Vincennes, Nicolas Laroche, treize ans tout comme moi, s’est assis dans le canapé, avec Hugo le goret, presque collé à lui, et sa fausse-doche Virginie, celle qui a remplacé sa maman dans le lit et dans le cœur de son père.

Le temps des quatre-vingt dix minutes réglementaires de la finale, Nicolas nous raconte, quand maman est partie lors du quart de finale mythique, deux ans auparavant, ce match contre Hadjuk Split, ces yougos qui avaient gagnés  le match aller 4 à 1 mais que Saint Étienne allait pulvériser au retour.

Pour Nicolas, le foot c’est comme la vie, c’est compliqué, il suffit de poteaux carrés pour que tout s’en aille à vau-l’eau. Alors qu’un imbécile de teuton à l’allure d’armoire normande décide d’un coup franc assassin à la cinquante-septième minute de ruiner à jamais ses rêves de gosse, Nicolas se fait un petit pont à lui-même, le ballon file sur l’aile droite et finit en sortie de but. Les rêves des enfants ne sont pas faits pour se confronter au monde des adultes, surtout à la cinquante-septième minute.

Dans ce premier roman magnifiquement empreint de nostalgie, Laurent Seyer réussit le une-deux poétique, enchaîne avec un passement de jambes émotionnel, se remet face au but d’un dribble en double contact. Le gardien est pris à contre-pied, comme le lecteur, le but est marqué. On referme le livre les yeux mouillés, sans savoir si c’est Nicolas ou Dominique Rocheteau qui s’est trompé de match.

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Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

C’est un roman culte de l’Amérique du vingtième siècle, un de ces inconnus qui n’ont pas traversé la traduction de cette vie du monde noir, de cette littérature naissante qui racontait l’histoire d’un peuple nié de sa voix, surtout de sa langue. Il y a dans « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » tout ce qui fait naître la voix, la langue, un phrasé qu’il fallait pouvoir traduire. On ne parle jamais assez des traducteurs, et quand ils s’attachent à un monument…

C’est l’histoire d’une femme, écrite en 1937, celle d’une femme aujourd’hui, celle d’une femme debout, c’est l’histoire de Janie qui va traverser son siècle, bousculer les évidences, accrocher les mots qui vont faire une vie, des vies, celle qui sera encore debout quand son homme va flancher. Il est dans ce roman tant d’amour qu’il serait indiscret d’en dire beaucoup plus.

« Janie, y a combien de temps que tu laisses Johnny Taylor te becquer de même ? »

Voilà la langue, le phrasé qui nous ramène à l’essentiel. Rien n’existe sans les mots qui se contredansent les uns les autres, sans l’idée que hier ne sera pas sans demain, bouche contre bouche et pis voilà. Janie va vivre, aimer, pleurer, hurler. Elle va renverser son monde et les hommes de sa vie ne seront ni pantins, ni hommes de paille. De Logan Killicks à Joe Starks en finissant par Tea Cake, ils traverseront le monde de Janie jusqu’ au baiser mortel.

Ici tout se dévore, les mots s’enveniment, il y a de la rage bien plus loin que dans le propos. C’est un moment entre noirs et blancs, entre croches et doubles croches. C’est un roman des années trente, celles du siècle dernier qui n’a pas pris une ride, qui nous raconte cette même histoire avec la langue d’à côté. C’est un roman qui balance la langue de tous les côtés, maltraite les évidences d’une Amérique et se donne des rigoles de sourires.

C’est un livre immense sur le monde des noirs qui apprennent la liberté, sans qu’on ne leur ait enlevé les menottes de l’esclavage. Rien que pour ça, il faut le lire, rire, pleurer, bouger, chanter avec Janie.

La traduction somptueuse est de Sika Fakambi!

Isidore et les autres de Camille Bordas éditions Inculte

Isidore et les autres est le roman d’un jeune garçon, Isidore, que sa famille surnomme Dory, alors que lui préfèrerait Izzie. Sa famille justement: sa maman, « le père » (ainsi appelé), trois soeurs et deux frères, tous surdoués; ils sont dans leurs thèses à l’âge où les autres démarrent leur cursus universitaire!!

Isodore lui, est « normal », et il nous raconte son quotidien. Grandir dans un tel milieu amène à s’interroger sur tout, à toujours voir les différents aspects du moindre évènement, la perte du père, les confrontations de l’adolescence….

Ce roman, d’une simplicité confondante (il n’y a pas d’intrigue), est d’une profondeur étonnante; Izzie se demande à un moment si « pour la vie en général, on devait choisir son camp entre soit trop l’analyser, soit la vivre réellement ».

Lui, contrairement à ses frères et soeurs a choisi de la vivre, et Camille Bordas nous rend compagnons de cette vie, pour vivre un grand bonheur de lecture.

Hélène.