Seule dans Raqqa Hala Kodmani Les Equateurs

Saurons-nous un jour qui était Nissan Ibrahim, celle qui se cache derrière ce nom d’emprunt. Dans cette ville de Raqqa, Nissan, professeur de philosophie nous décrit le crépuscule d’un monde, celui d’un pays qui sombre dans le néant, dans l’horreur de l’islamisme. Sur sa page Facebook, elle dit ce qu’elle voit, ce qui la révolte, les décapitations, les hommes en croix, les bombardements, les enfants qui meurent de ne pouvoir être soignés. Elle nous raconte le quotidien de l’horreur sur terre, quand la folie de Bachar se conjugue à la cruauté de l’état islamique (je ne mets pas de majuscule à cette hypocrisie!). Nissan nous raconte son quotidien, avec un humour qui oscille entre le désespoir et l’exaltation, car il lui faut croire en un jour où toute la Syrie sera débarrassée de ces fous d’Allah. On la suit dans les ruelles, dans les ruines, dans l’enfermement de l’appartement de ses parents. Elle se sait condamnée, autant par le régime que par les fous d’Allah.

Nissan est cette Anne Frank du vingt et unième siècle, acculée, oppressée, cernée, et c’est donnée par un de ses cousins qu’elle finira sous la mitraille. Ces derniers mots seront: « Ces jours-ci, je pense au repos, à la paix, à la sécurité, à la tranquillité. Peut-être les rencontrerai-je un jour, par hasard! »

Tu peux reposer en paix Nissan, Hala Kodmani a mis en mots plus que tous tes espoirs, elle y a imprimé le sceau de ta vie.

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Les premières victimes de Hitler Timothy Ryback Les Equateurs

rybackSait-on encore qui sont les quatre premières victimes de l’Holocauste qui allait suivre. Rudolf Benario, Ernst Goldman, Arthur Kahn et Erwin Kahn, morts a Dachau en 1933. Ces quatre seuls noms devraient être mis au fronton de tous les endroits qui luttent contre l’obscurantisme, sous toutes ses formes, sous toutes les manières qui peuvent exister, car ces quatre noms sont la manière de dire non au fascisme, de dire non au seul fait de vivre, qu’exister n’est pas une aberration pour ceux qui veulent vous mettre en esclavage, pour ceux qui veulent vous détruire, pour ceux qui veulent vous nier. Le début du nazisme est né de cette étrange volonté de ne pas comprendre, de ne pas entendre ce qu’un homme, un seul, Josef Hartinger a tenté de mettre en avant, non pas pour lui, non pas pour sauver le monde entier, simplement pour le Droit, parce qu’il n’y avait , pour lui, pas d’homme supérieur, que chacun avait le droit de vivre et de mourir sous certaines conditions, mais le monde dans lequel il vivait lui déniait la moindre parcelle de ce droit. Timothy Ryback démonte tout le système nazi, cette efficacité effrayante qui rend parfois l’homme à l’état d’animal. Dans ces moments où une humanité bascule dans la terreur la plus effroyable, Ryback nous renvoie à ces moments où nul n’a voulu voir ce qui se passait. C’est un livre bruyant de larmes, absolument glaçant et clinique, mais qui a cette vertu de nous éclairer sur ce qu’il faut savoir regarder. Messieurs nos dirigeants, lisez Ryback, regardez ce qui se passe sous votre nez, et ne venez jamais dire que vous ne saviez pas.

Ecrire le désir Edition de Julia Bracher Editions Omnibus

bracher  De cette femme qui sous la couverture tient son sein gauche, comme une offrande, comme ce qui sera dit dans cet album qui donne au désir féminin la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter, alors que l’homme contrit cherche à se cacher dans les mots qu’elles disent, qu’elles écrivent mais qu’elles peinent à faire exister, car il ne faut rien dire, tout cela est tabou, tout cela est péché. De ce désir qui ne peut être que caché à l’origine, elles seront nombreuses à ouvrir les pans de leurs robes, à donner à voir tous leurs secrets et à écrire les jouissances qu’elles désirent. De Céleste Mogador qui en 1854 faisait ses adieux aux monde, d’Anaïs Nin nous parlant d’Henry Miller comme un homme qu’elle n’était pas, jusqu’à l’affamée Violette Leduc, c’est cette violence sourde du désir nié pendant des siècles, ces mots qui viennent arracher l’évidence qu’il n’y a pas deux mondes étrangers qui ne se croisent que sous les draps. Le désir se partage, l’envie est double, les mains se perdent… Rien d’autre, l’amour peut-être…

Dictionnaire amoureux de la Bretagne Yann Queffelec Plon

queffelec 

 

« Je me souviens » disait Georges Perec. C’est à cette sorte de gageure que Yann Queffelec s’est astreint en nous parlant de sa Bretagne. La sienne, la nôtre aussi, car si elle est multiple, elle se donne souvent aussi à ceux qui n’en viennent pas. Ici, rien ne se finit, mais tout commence…

Le propre des dictionnaires spécialisés est d’exclure et s’il s’agît d’un dictionnaire sur la Bretagne, ne serait-ce que l’envisager est toujours un sujet de conversation qui peut tourner à l’aigre (comme le lait ribot, pourquoi il parle pas du lait ribot…) ou au sucré (cinq pages sur le Kouign- amann, page 475 et suivantes, pour faire prendre du poids aux touristes ! Gast, pas de page dommage !). Oui, il y a autant de bretons que de criques où le « glas » (page 344) est parfois bleu ou vert, tout dépend évidemment de l’endroit où on se place.

Ils ont bien fait de faire confiance à ce brennig (page 175) de Queffelec, ce breton collé à son rocher de l’Aber-Ildut qui venait par le train (à l’époque neuf heures de Paris à Brest, la Bretagne, ça se gagne !) en regardant tout devant en attendant la mer. Il en faut de la patience et de la longueur de temps pour appréhender ce pays de mer, l’Armor, et de terre, l’Argoat, ce pays qui se divise en querelle de clochers et qui se soude derrière sa bannière en Gwenn ha Du (page 382).

Nul n’échappe à son pays, nul ne sait mieux y revenir aussi qu’un Breton égaré vers la capitale. Il lui faut parfois du temps, des années même avant de remettre les pas de ceux de sa « mamm », cette mère ici révérée au-delà du possible. Et c’est en arpentant les plages, en bouffant du vent à en tomber à la renverse, en laissant la marée se cacher et en courant à la montante, le bas du pantalon mouillé, qu’il est allé de A jusqu’à Z ce bon brigand de Queffelec ! Il faut dire que son sang est fait du sel (page 703) des paludiers, celui qu’on rajoute au beurre une fois franchi les frontières de notre pays ! Evel just !

Un peu de Rock’n roll dans votre bibliothèque

 

 

 

De l’intime à l’absolu…

Quoi de plus intime qu’une lettre manuscrite, quoi de plus absolu que la mise à nu d’une autobiographie ? Et c’est certainement la raison qui rend ces deux témoignages si attachants. De l’un on pensait tout savoir, de l’autre on ne savait rien. Des lettres de John aux mots de Neil, c’est toute une époque qui se dévoile.

Evidemment, j’entends les perplexes qui se demandent ce que viennent faire ensemble ces deux icones du rock (oui, je sais, il n’y a que John comme icone…), qui ne se ressemblent pas, qui ne se sont pas vraiment croisés, à part ce 21 septembre 2001 quand Neil a chanté Imagine en hommage aux morts du 11 septembre, (j’attends la photo d’un plus fondu que moi de ces deux ensemble !), mais qui, chacun à leur manière ont donné au rock plus que la discographie entière de Rina Ketty !

Aussi, autant vous donner un conseil. Il faut lire les deux livres en même temps, grappiller un chapitre chez l’un pour continuer chez l’autre, et ainsi se rendre compte qu’il n’est pas toujours facile de devenir et John Lennon et Neil Young !

Le 8 décembre 1980, au pied du Dakota Building, Mark David Chapman a mis fin, de cinq balles dont une seule manqua la cible, à la vie de John Lennon. Je m’en souviens comme si c’était hier, j’ai pleuré une bonne partie de la matinée, j’ai retrouvé un copain qui pleurait autant que moi, on a pris les guitares et joué «  Let it be » et puis « Heart of Gold ». Il était écrit qu’un jour les lettres de John rejoindraient les accords de Neil, que tout ça s’imbrique comme des riffs de legos, « Hey hey, my my, Rock’n roll will never die ! »

Difficile de vous cacher, après ce que vous avez lu précédemment, qu’il faut quand même une bonne dose d’amour fou, et pour l’un, et pour l’autre pour vous laisser entraîner vers ces pages qui résument à elles seules plus de quarante ans de routes défoncées, de concerts glauques, de guitares saturées, de pianos désaccordés, d’amours désenchantées, de nez enfarinés, de colères exacerbées.

Et je ne m’en lasse pas. Finalement, par le petit bout de la lorgnette, on apprend énormément. Sur le fait que John était quand même un vrai « Jealous Guy » et qu’une fois arrimé à Yoko, plus rien n’existait. Et que Neil cachait, dans le rauque de sa voix, les vies de Zeke et Ben, ses deux enfants handicapés.

Dans les mots de Neil et dans les lettres de John, ce qui est finalement le plus important, c’est cette capacité à dépasser le commun  de la vie, à rendre chaque jour un peu plus extraordinaire, non pour eux, mais pour les leurs, Yoko, Sean, Pegi, Zeke, Ben et Amber. On suit Neil au volant de son bus, allant de concert en concert autant qu’on lit l’écriture tremblée de John quand il incendie Paul à propos de la rupture des Beatles.

Je ne sais pas s’il est possible de poser une équation valable dans le temps sur le rock à partir de ces deux livres. En les refermant, il m’est apparu cette évidence, il n’y a rien d’écrit dans les tables de la loi du rock pour mourir jeune et adulé ou pour continuer à donner du bonheur à plus de soixante ans passés. Et si l’un a écrit Imagine, l’autre a écrit Out on the weekend, et cela suffit amplement à me remplir de joie. Chacun suit son destin et si celui de John s’est malheureusement éteint en 1980, il n’en demeure pas moins que l’humanité de Neil est quelque part le calque de celle de John.

Ils ont tous les deux cette raison simple, prenez votre guitare, plaquez trois accords, grattez- vous la gorge, écrivez encore une chanson qui va de l’intime à l’absolu…