Ör Audur Ava Ólafsdottir Editions Zulma

Est-ce l’histoire d’un homme ou celle de l’humanité que Audur Ava vient ici d’écrire? Mais celle d’une humanité glorieuse, celle qui répare, avec une perceuse et trois bouts de scotchs tout ce que les autres hommes se sont acharnés à détruire. Dans ce nouveau roman, qui est à coup sûr le plus beau, elle nous bouscule dans toutes nos certitudes en empruntant la voix de Jonas, célibataire divorcé, entouré de ses trois Gudrun, sa mère, sa fille, son ex. Désabusé de son existence sans saveur, il va partir dans un autre bout du monde, ravagé par la guerre avec une seule idée en tête. Et je ne vous dirai pas laquelle!

Dans l’hôtel où il arrive, la plomberie est défaillante, les portes grincent, les mines encombrent les jardins et les champs et estropient les rares habitants qui restent, ceux qui ne sont pas passés par les armes. Dans cette ville qui n’en est plus une, Jonas va rencontrer May, et son fils Adam, devenu sourd à cause des bombes, et Fifi, le frère de May qui gèrent tant bien que mal l’hôtel.

Et c’est dans cette ville arrêtée, dans un cessez le feu incertain, Jonas va devoir se rendre utile. Il commence par la douche, et chaque petite réparation devient une fleur dans les gravats. Alors, chaque personnage commence à se dévoiler, à ouvrir ses portes et fenêtres bloquées par la guerre. Le roman prend alors une ampleur incroyable, se libère et nous libère de l’oppression. Jonas va oublier pourquoi il était venu ici, un peu comme Arnljotur dans « Rosa Candida », et fera finalement ce qu’il n’avait absolument pas voulu faire. Roman intense, d’une finesse d’écriture remarquable, Audur Ava Olafsdottir nous transporte encore une fois dans ses mondes qui n’ont pas de nom, sauf peut-être celui de Ör qui veut dire cicatrices en Islandais, celles que Jonas vient panser avec cette inadvertance qui sied aux hommes de bontés.

Publicités

By the rivers of Babylon Kei Miller Éditions Zulma

Savez-vous qu’à Augustown, quartier de Kingston, Jamaïque, on ne rigole pas beaucoup avec les dreadlocks. Aussi, quand Monsieur Saint-Josephs a coupé les tresses de Kaïa, comment ne pouvait-il pas imaginer que toutes les foudres des esprits allaient finir par fondre sur lui et l’engloutir tout entier au moment de l’autoclapse, ce moment où l’Apocalypse, oui, entendez-vous bien, vous les gens de peu, les gens de rien, rien de moins que l’Apocalypse!!! Heureusement, Ma Tafy, la grand-mère de Kaïa connaît tout ce qui tisse la communauté, toutes ces légendes rastafaris qui circulent de bouches en bouches, la nuit. Et il y a Gina, la mère, celle qui va apprendre, sortir du ghetto, tenter d’aimer Matthew, le blanc, même si comme dit Ma Tafy: Laisser un idiot t’embrasser, passe encore, maisser un baiser faire de toi une idiote, ça non! Alors Matthew s’en ira bien sûr et les dreads de Kaïa traîneront sur le sol comme de vieux chiffons sales. Gina fera alors ce qui lui restait à faire, prendre des rues qu’elle ne connaît plus, retourner jusqu’à l’école de Monsieur Saint-Josephs. Alors le poète qu’est Kei Miller prend la voix de la douleur, les mots s’envolent vers cette rumeur qui enfle, Gina avance encore franchit la porte… C’est le temps de l’autoclapse, le temps de la fin des temps, la fin du livre qui laisse sans voix, la gorge nouée, le ventre vide, je crois même la larme qui coule de l’œil mort. Alors, vous remettez le 33 tours sur la platine, le disque est vieux, craque un peu… Redemption Song et ses trois accords, la nuit est calme, l’esprit de Gina vole ici ou là-bas, enfin quelque part.

Les buveurs de lumière Jenni Fagan Editions Métailié

Derniers mots d’une fin du monde…

Dans cette petite ville de Clachan Fells, au Nord de l’Écosse, alors que le monde entre dans une étrange glaciation, une petite communauté survit dans un parking de caravanes. Dylan grand type bourru débarque ici avec une idée en tête. Mais le froid gagne, autant les hommes que les cerveaux. Le froid gagne à tous les coups ?

Nous sommes dans un monde qui se meurt, où la glace implacable recouvre peu à peu tout ce qui reste de vivant. Dans cette petite ville où arrive Dylan, on s’organise pour survivre, retarder  l’échéance de ce thermomètre qui, inexorablement, descend vers l’insoupçonné. De Constance qui bricole un poêle à bois avec des bouts de tuyaux à Stella, sa fille née garçon, du taxidermiste fou furieux à la star du porno, on traficote du gin, on monte vers les étoiles, on enterre des secrets de famille, on laisse le froid entourer la vie, la ville, les caravanes. Chacun sait que la lutte est inégale, on ne défie pas la nature impunément depuis des siècles pour qu’elle ne finisse pas par vouloir se venger. Dans ce roman, vertigineusement poétique, Jenni Fagan nous ensorcelle avec cette parabole éblouissante où on mesure avec effroi les limites absolues de notre humanité vacillante, avec cette certitude que si la glaciation arrive bientôt, j’irai rejoindre Jenni sur le toit de sa caravane.

Avec beaucoup de gentillesse, Jenni Fagan a répondu à quelques questions sur son roman!

En premier, ce qui me vient, c’est l’idée. Comment est né ce livre et dans quelle zone de votre cerveau avez-vous été cherché ces personnages ?

Le roman est né avec l’idée de lumière. Je voulais réfléchir à ce que représente la lumière pour les humains, sous toutes ses formes. Je passe une grande partie de mon temps à marcher dans la nature, et je voulais avoir l’opportunité de dépeindre cela en mots, mais en l’amenant plus loin, je voulais montrer comment les gens réagissent face aux éléments, dangereux et inhérents à la vie sur une planète où l’on ignore systématiquement le climat. La vie moderne est forgée sur la désinfection et l’ignorance du fait que nous vivons justement sur une planète. Nous racontons des histoires de dieux ou d’au-delà qui nous apporteront la grâce, mais je suis convaincue que tout ce que nous avons, c’est le présent. Quant aux personnages, Stella a tout simplement fait irruption dans mon cerveau, avec ses ongles de gothique et son drapeau de pirate attaché à son vélo. Les autres ont fait de même. Depuis là où ils se trouvent, je les laisse venir à moi, sans trop les forcer, car ils n’aiment pas ça. Bien sûr, je les ai tous recherchés, et certaines de mes propres idées concernant l’amour, le sexe et le genre s’y expriment naturellement. Je voulais créer un personnage féminin qui a plusieurs amants mais aucune envie de vivre avec aucun d’entre eux. Constance, la mère, a une façon très scientifique d’appréhender la vie, et n’est absolument pas tourmentée par le besoin d’être aimée. J’ai apprécié passer du temps avec elle et me rendre compte que trop de femmes sont élevées dans l’idée que la plus grande qualité féminine est d’être aimée ou de ne pas être une menace. On me dit souvent que j’écris comme un homme ou que je pense comme un homme. Je n’ai pas de mal à imaginer l’idée d’être né dans le mauvais corps et d’avoir à se battre pour son identité, c’est ce qui m’a d’ailleurs attiré chez Stella. Dylan est un homme qui a été élevé par des femmes très peu conventionnelles, un géant qui fait le deuil de ces femmes et doit réévaluer ce que cela implique d’être amoureux d’une femme qui n’a pas besoin de lui. En un sens, j’ai créé une famille et un monde dont j’avais envie de faire partie, malgré l’imminente ère glaciaire.

Le livre est une invitation à la recherche. Dylan arrive dans cette communauté à la recherche de quelqu’un. Stella se demande qui elle est. Constance s’est perdue et tente de se reconstruire. Il y a cette idée de quête dans un monde qui se meurt ?

Nous menons tous une sorte de quête dans un monde qui se meurt. Notre planète va mourir et nous ne savons juste pas quand, bien que de nombreux pays aient l’air de tout faire pour accélérer le processus. Bien des gens n’ont pas conscience de leur mortalité mais nous vivons tous à crédit et le temps qu’on nous donne est la quête la plus importante que nous ne mènerons jamais. Je suis très intéressée par la façon dont les vérités des individus existent à l’intérieur des plus grandes vérités (ou des mensonges) des nations. Qu’arrive-t-il quand les humains vivent une période de changement aussi extraordinaire ? Qu’arrive-t-il quand la nature reprend ses droits sur la planète ? J’avais tout cela à l’esprit pendant l’écriture de ce roman.

Plus le froid envahit le roman, plus tout ce petit monde se resserre à ses propres certitudes. C’est ce que vous vouliez montrer ?

Je n’aime pas penser à ce que j’essaye de montrer. Je n’aime pas trop interférer avec le processus d’écriture. J’écris d’une façon très spécifique qui laisse carte blanche à une partie spécifique de mon cerveau. C’est par la suite qui est arrivé et je le décompose. Certaines personnes disent qu’il n’y a rien de mieux que la mort imminente pour se sentir vivant. La nature est mortelle mais elle est aussi un des plus beaux éléments de notre planète. Quand les humains comprennent que leur temps est incroyablement compté, cela change-t-il la valeur qu’ils donnent à la planète et aux autres ? Parfois, oui.

Vous êtes poète et cela se sent évidemment dans tout le roman.  Je me suis dit d’ailleurs que si la fin du monde devait ressembler à quelque chose, je choisirai la vôtre. Vous le pensez aussi ?

Oui, je pense. Je ferai toujours le choix de la beauté, de l’amour, de la vitalité et du danger. L’humanité et la curiosité, voilà ce que je choisirais. Bien sûr il y aurait aussi du gin, une grande conscience de la fragilité de l’existence et le désir de vivre tant qu’on le peut. Et si l’ère glaciaire arrive plus tôt que prévu, je vous invite à venir nous chercher sur le toit de la caravane. La poésie est mon plus vieil amour. C’est la seule chose qui a été une constante dans ma vie.

Dans ces derniers mois, pouvez-vous me dire quel est le livre qui vous a le plus marqué ?

J’ai aimé tant de romans. Je me demandais récemment si l’on peut faire la différence entre un bon et un mauvais livre par l’odeur ? Vous savez, de la même façon que nous choisissons des partenaires, grâce à un parfum primaire avant même que nous soyons ne serait-ce qu’un peu attiré par eux. C’est impossible évidemment, mais ne serait-ce pas utile ? Cette semaine je lis l’essai de Dorothy Allison intitulé « Sex, Class and Literature ». Je l’ai rencontrée récemment et je pense qu’elle est l’un des meilleurs penseurs du moment.

Par le vent pleuré Ron Rash Éditions du Seuil

Ce qu’il y de beau dans les romans de Ron Rash, c’est qu’il arrive chaque fois à nous entraîner subtilement vers des rives où se cachent, comme ici, une étrange jeune fille, Ligeia. Nous sommes en 1969, en plein Flower Power, et dans ces montagnes des Appalaches, son apparition va bouleverser l’ordre des choses de deux frères, Eugene et Bill. Elle les mènera par le bout du nez (souvent chez Rash, les femmes sont dominantes…), en fera des voleurs et des amoureux, les fera chavirer plus d’une fois vers des méandres secrets. Ligeia finira par disparaître, elle est rentrée chez elle, c’est certain, a repris le bus pour la ville, et c’est ainsi que le monde tourne depuis qu’il est monde.

En 2009, des ossements sont retrouvés au bord d’une rivière. Parfois, le monde s’arrête de tourner, et c’est cette histoire qui hésite entre folies et déraisons, quand deux frères, qui sait… C’est un roman aux pentes douces, aux photos jaunies qui reprennent subitement une couleur rouge. Dans sa prose toujours aussi magique, Ron Rash nous tient en haleine, mais tout cela sans se faire juge. Parfois la vie tourne du mauvais côté de la rive, c’est la vie, c’est magistral, c’est du Ron Rash, tout simplement…

Farallon Islands Abby Geni Actes Sud

Allez savoir pourquoi certains livres vous attrapent par la main ou suffit-il d’une phrase, d’un dialogue? Dans ce roman d’Abby Geni, c’est le titre qui m’a happé en premier avec ce sentiment que le voyage aux Farallon Islands ne serait pas indolore. Quand on est amoureux des îles, on sait qu’on ne sort jamais indemne de la rencontre avec l’insularité, car elle vous contraint, vous fixe ses propres règles. D’ici semblent-elles dire à Miranda, cette jeune photographe qui y débarque, on ne s’échappe pas sans abandonner un peu de soi, sans éprouver ce huis-clos immense. Ils ne sont que sept, six scientifiques étranges, plongés chacun dans son domaine de prédilection, qui les requins, qui les oiseaux, qui les baleines, et Miranda et ses appareils photos qui tente de comprendre cette île et ses habitants reclus dans cette nature sauvage et préservée désormais des chasseurs d’œufs. Le danger est partout, même le granit s’effrite, les goélands s’en prennent aux hommes, le vent s’infiltre autant sous les vitres que dans les têtes, on pourrait dire que parfois l’île grince de l’assaut des vagues. Mais n’est-ce pas aussi pour cela que Miranda est venue se perdre ici, écrivant à sa mère morte les jours et les semaines sur Farallon. De la promiscuité aux amours contrariés, du silence contraint aux secrets enfouis, elle va découvrir autant l’amitié que la violence, croiser la mort et affronter une seconde vie, cachée sous les plis de sa propre existence. Allez savoir pourquoi certains livres ne vous ramènent pas jusqu’à la terre, mais vous gardent à l’aplomb des falaises de Farallon Islands…

Magnifiquement traduit par Céline Leroy!

Heurs et malheurs du sous majordome Minor Patrick de Witt Actes Sud

C’est à l’âge de 17 ans que Lucien Minor, dit Lucy, va travailler au château Von Aux, bien éloigné de son village où plus rien ne le retient, bien au contraire. Il arrive dans un lieu qui semble loin de tout, un château sinistre surplombant un village très pauvre.C’est là qu’il va rencontrer Klara dont il tombe éperdument amoureux, après s’être fait détroussé par le père de cette dernière, un chapardeur professionnel. Ici, la vie semble arrêtée, les habitants attendent on ne sait quoi, Lucy n’est guère occupé sinon à visiter les lieux. Il séduit Klara et tous deux mènent une vie tranquille, bien que modeste, mais soudain, tout s’accélère avec le retour au château de la baronne et du bel Adolphus, concurrent sérieux pour le cœur de la belle Klara. Dans ce monde fantasmagorique, impossible à dater dans le temps et dans l’espace, où chaque nouveau personnage semble sortir du chapeau d’Alice, rien ne va plus pour Lucy, frère jumeau d’un Candide qui va s’en sortir grâce à son intelligence, son pragmatisme et l’amour de de sa chère Klara. Comédie grinçante tout autant que conte cruel, Patrick de Witt nous entraîne dans un monde étonnant, une évasion complète qui finit par nous faire un bien fou!!!

Hélène

Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…