Heurs et malheurs du sous majordome Minor Patrick de Witt Actes Sud

C’est à l’âge de 17 ans que Lucien Minor, dit Lucy, va travailler au château Von Aux, bien éloigné de son village où plus rien ne le retient, bien au contraire. Il arrive dans un lieu qui semble loin de tout, un château sinistre surplombant un village très pauvre.C’est là qu’il va rencontrer Klara dont il tombe éperdument amoureux, après s’être fait détroussé par le père de cette dernière, un chapardeur professionnel. Ici, la vie semble arrêtée, les habitants attendent on ne sait quoi, Lucy n’est guère occupé sinon à visiter les lieux. Il séduit Klara et tous deux mènent une vie tranquille, bien que modeste, mais soudain, tout s’accélère avec le retour au château de la baronne et du bel Adolphus, concurrent sérieux pour le cœur de la belle Klara. Dans ce monde fantasmagorique, impossible à dater dans le temps et dans l’espace, où chaque nouveau personnage semble sortir du chapeau d’Alice, rien ne va plus pour Lucy, frère jumeau d’un Candide qui va s’en sortir grâce à son intelligence, son pragmatisme et l’amour de de sa chère Klara. Comédie grinçante tout autant que conte cruel, Patrick de Witt nous entraîne dans un monde étonnant, une évasion complète qui finit par nous faire un bien fou!!!

Hélène

Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…

Le dimanche des mères Graham Swift Gallimard

a17871C’est « le dimanche des mères », celui que les bourgeois octroient à leurs domestiques pour aller dans leur famille. C’est celui que Jane va passer avec son amant, eux seuls dans la chambre de Paul. Nous sommes le 30 mars 1924.

Graham Swift est un enchanteur des mots. Ici, la phrase la plus anodine est une touche impressionniste dans le grand tableau qui s’écrit sous nos yeux. Elle nue qui va faire le tour de la maison vide, Paul qui se rhabille lentement, elle qui observe le moindre grain de sa peau, craignant de le perdre à jamais, elle nue mangeant un reste de tourte, elle nue regardant son amant partir au volant de sa voiture.

Le roman tient en un jour, un jour qui va à jamais faire basculer sa vie. Quand Paul part rejoindre sa fiancée pour mettre au point la finalisation de son mariage, Jane quitte la chambre, laisse les draps encore humides de leur passion, pour s’enfuir dans la campagne anglaise lire Joseph Conrad.

Hommage aussi à la littérature, celle qu’on déniait aux femmes de lire à l’époque. Jane ne ne sera plus à compter de ce jour celle qui obéit, mais bien plus celle qui dicte. Graham Swift nous donne ici un magnifique personnage de femme libre qui bouleverse tous les codes, s’affranchit des étiquettes et plissera les yeux de plaisir, quand, soixante-dix ans plus tard, la seule évocation du 30 mars 1924 passera comme une brume tendre dans les creux d’une question que lui pose un journaliste.

Notre histoire Rao Pingru Seuil

pingruC’est un livre à nul autre pareil, un concentré de l’histoire d’un monde, la Chine dans sa version folle du XXème siècle, et celle de l’amour d’un couple, Rao Pingru et Mao Meitang, une histoire d’amour dont on pense qu’elle n’existe que dans les contes de fées, et pourtant. Ce n’est qu’à la mort de sa femme, en 2008, que Rao Pingru commence à raconter, en mots, mais aussi en aquarelles, ce que fut sa vie, de sa plus tendre enfance jusqu’à la mort de sa femme. De sa prose étonnamment simple et réaliste, il nous transporte dans la Chine des années 40, époque de la guerre sino-japonaise, moment aussi où il rencontre Meitang, celle qui deviendra sa femme, sa muse, celle qu’il n’aura de cesse d’aimer, même durant les vingt ans où ils seront séparés pendant la folie de la Révolution Culturelle chère au Président Mao Ze Dong.

Cette vie, dessinée également avec une précision bouleversante, sera semée d’embûches, de séparations, de morts, mais jamais leur amour ne sera altéré, car ce qui les réunit saura faire fi des guerres et de l’inconscience des hommes. On est, tour à tour, ému, amusé, horrifié de cu’on découvre au fil des pages, on s’arrête au détail d’un dessin, à la beauté d’un paysage, à la finesse d’un trait qui raconte mieux que cent mots l’amour de Pingru pour Meitang. C’est un livre à l’étrange beauté comme l’alchimie d’un couple hors du commun.

Dans la forêt Jean Hegland Editions Gallmeister

1425-cover-forest-583eb8ae1f86bAu delà, le monde bruisse, s’éteint et peut-être est-il en train de mourir. Nell et Eva n’en ont plus aucune idée. C’est la forêt qui les retient, cette maison construite par le père, cette maison où est morte leur mère. Nell écrit sur ses carnets quand Eva danse sur son parquet. Au creux de la forêt, dans le silence de la maison, elles ont vu le monde se taire, s’enfuir. L’électricité cligne de l’œil. Chut, au dehors, quand l’hiver vient cogner aux fenêtres, les filles écoutent les vents qui bousculent les arbres, elles gardent le feu, elles se tiennent l’une contre l’autre, elles inventent des repas, elle sortent cueillir, elles réinventent un potager, l’une écrit quand l’autre danse. C’est ainsi que va la vie et aussi la mort qui rôde, qui s’invite, qui frappe aux portes. L’ours, le sanglier, l’homme, la peur est multiple et ne dit jamais son nom. Elles sont deux, elles se chauffent l’une contre l’autre, quand l’une relit l’encyclopédie, l’autre danse encore plus haut, jusqu’à atteindre les étoiles. Vous dire alors que le monde qu’elles gardent au chaud n’a d’autre but que leur survie, oui, évidemment, ne plus franchir la lisière, car c’est là-bas que le monde est mort. Il y aura aussi un ventre qui grossit, des seins pour le lait, une maison qui brûle, l’ascension jusqu’à la souche, l’essence purificatrice.

Ce n’est pas qu’un roman que Jean Hegland nous donne à lire, c’est une expérience de vie, l’idée simple que notre vie nous appartient, que rien ni personne ne peut venir nous la prendre. Nous avons le choix, encore faut-il avoir l’envie de mettre le feu à nos certitudes pour embrasser nos évidences. Nell et Eva ont cette beauté de grimper jusqu’à la souche, cet endroit où tout a commencé et où tout doit finir.

Chat sauvage en chute libre Mudrooroo Editions Asphalte

chatIl sort de prison. Il est enfin libre, enfin il le croit, ou pas. Pour être libre, encore faut-il savoir où aller, faut-il savoir qui on est. Lui n’est rien pour personne, sinon pour sa bande de petits voyous. Il est métis aborigène dans une société de blancs, donc il n’est rien. Pas assez noir, pas assez blanc. S’il détient les codes des blancs, c’est pour en jouer avec les filles, dans ces bars enfumés où on joue du jazz. De page en page, on le suit qui dégringole, qui cherche de l’amour là il n’y a que du sexe, qui se heurte à sa mère, qui fuit encore. Entre la ville et le bush, il semble n’ avoir aucun endroit pour des gens comme lui.

Écrit dans les années soixante, et premier livre écrit par un aborigène, chat sauvage en chute libre nous raconte l’écartèlement d’un homme sans racines à force d’en avoir trop. Sans repères, fracassé par la vie, errant autant dans sa vie que dans sa tête, cet homme que l’auteur ne nomme jamais ( quel est le nom de celui qui ne sait pas qui il est?…) nous donne les clés de la société australienne de l’époque, passablement raciste mais surtout sans aucune volonté de connaître ce monde aborigène.

Au bout de l’errance, il y aura les chiens, encore la police, mais dans un seul regard, peut-être aussi, une once d’humanité.

en librairie le 12 janvier 2017, 18€

L’opticien de Lampedusa Emma-Jane Kirby Les Equateurs

lampedusaEst-il pire aveugle que celui qui ne veut pas voir? Surtout s’il est opticien! Ici, à Lampedusa, on peut voir la côte africaine, celle de la Tunisie. L’Italie est si loin. Ici, à Lampedusa, le soleil est un fainéant qui ne s’en va pas, même en octobre, qui lèche les corps, les âmes, qui s’abandonne autour de l’île. Il sera l’opticien, sa femme Teresa. Demain, ils partent taquiner le poisson à bord du Galata. Il va regarder la météo ce soir. On ne sait jamais, un coup de sirocco et fini la sortie en mer. Parfois, le destin tient dans un bulletin météo. Ils partiront, entendront des cris de mouettes au loin, des cris qui ne veulent pas s’arrêter, qui enflent même, des points noirs sur la ligne d’horizon, des mouettes qui se chamaillent, jusqu’à ce que… Les mouettes sont des hommes et des femmes qui se noient. L’embarcation a chaviré, le Galata est entouré de migrants qui tentent de ne pas se noyer. Ils sont nombreux, ils s’accrochent, ils meurent, ils crient, ils implorent dans des langues inconnues, les bras suintants d’huile de moteur glissent, les yeux implorent, les corps flottent à l’infini. L’opticien en attrape un, en repêche un autre. Ici, c’est le monde entier qui se noie ou plutôt l’humanité quand les garde-côtes leur demandent de s’en aller. Le Galata est près de sombrer, ils sont cinquante, là où dix est déjà trop.

Emma-Jane Kirby ne nous cache rien. L’opticien, Teresa et leurs six amis en sauveront quarante-sept, trois-cent soixante huit vont mourir, mais celui qui n’avait jamais voulu voir aura leurs regards à jamais imprimés sur la rétine. L’opticien de Lampedusa, ironie du titre, nous oblige à ouvrir nos yeux, à ouvrir nos portes, à faire taire ceux qui crient avec les loups sur un envahissement de nos pays trop riches et trop gras. Ils étaient huit sur un bateau avec une seule bouée de sauvetage. Depuis, l’opticien repart en mer, il guette sans doute le cri des mouettes avec une oreille qui sait entendre jusqu’au larmes des hommes et des femmes qui continuent à chercher simplement un espoir.