Miss Jane Brad Watson Éditions Grasset

Comment fait-on pour grandir dans le Mississippi du début du vingtième siècle quand la nature vous a faite différente dès la naissance? C’est à cette douloureuse question que Brad Watson nous conte dans ce roman émouvant et sensible.

Miss Jane, c’est Jane Chilsom, celle qui voudrait être une gamine comme les autres, mais qui saura très vite que rien ne sera jamais pareil pour elle. Pourtant, elle prendra la parti de vivre du mieux qu’elle peut, avec le Dr Thompson comme confident, celui qui n’aura de cesse d’espérer dans les progrès de la médecine afin de pouvoir opérer Jane.

Ce que raconte Brad Watson, c’est surtout le triomphe de la vie, qu’importe les difficultés, il y a toujours une raison de plus pour aller plus haut. Et quand Jane se retrouvera seule et qu’on lui proposera enfin de la « réparer », elle ne donnera pas suite.

Magnifiquement traduit par Marc Amfreville, Miss Jane fait partie de ces romans qu’on referme avec nostalgie, les mains tremblantes, en se rendant compte qu’on vient de traverser la vie d’une femme admirable, mais qui ne voulait surtout pas que ce soit sa différence qui la rende ainsi.

A paraître le 5 septembre!

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L’arbre monde Richard Powers Éditions du Cherche-Midi

Voilà dix jours que j’ai entrepris le voyage de Richard Powers et de son arbre monde. Dix jours, autant dire une éternité au regard de la vitesse de l’information qui circule dans les tuyaux toujours plus rapides des réseaux connectés, de l’information sous pression, des data center qui engrangent tout ce qu’ils peuvent sur nous, vous, rien. Dix jours qui ne sont rien dans la vie de l’arbre…

Il a suffi d’une graine, la primordiale, celle qui a engendré toutes les racines de l’arbre monde, car bien avant que les hommes ne créent leurs propres réseaux si imparfaits, les arbres avaient déjà résolu bien plus que l’humanité ne fera jamais. Tout est une question de temps, et l’arbre a une temporalité qui ne ressemble à rien d’autre sur la Terre. Elle se moque de nous pauvres terriens engoncés dans notre petite centaine d’années tout au mieux.

C’est un voyage troublant, un arrêt sur l’éternité, une envie de rejoindre la forêt et de se serrer  très fort contre un frêne, d’en éprouver les vibrations, d’imaginer que sous terre ses racines sont plus du double des branches qui battent l’air.

C’est un roman sur des hommes et des femmes qui apprennent le temps long de l’arbre, la puissance de sa résilience, sa capacité à renaître, à sortir  là où on ne l’attend pas, là où ces hommes et ces femmes vont se lever contre la folie furieuse de ceux qui massacrent la planète pour un gain de court terme. Il n’y a rien de pire que celui qui ne sait pas, et ici, ceux qui savent vont y laisser leur peau, leur liberté, leur raison, mais ne vaut-il pas mieux être emprisonné pour ses idées qu’être libre en ayant trahi ?

C’est un roman qui ne s’apprivoise pas, il faut y grimper pas à pas, écarter les branches, chercher la lumière sous la canopée, et prendre surtout le temps des mots et des feuilles, celles des arbres, celles du livre, sans jamais perdre l’idée que nous ne sommes rien dans l’immensité de la vie des arbres, des géants aux pieds d’argile quand ils sont les véritables maîtres de notre humanité et de notre survie.

Au loin Hernan Diaz Éditions Delcourt

Quand Hakan décide d’émigrer vers l’Amérique, avec son frère Linus, c’est un rêve qu’il va chercher, une utopie, un monde, Nujark, ce talisman, la lumière, la ville où tout est possible. Mais rien ne se passe jamais comme on l’envisage. Sur ce port de Portsmouth, le grouillement des émigrants, les sirènes, les bateaux qui accostent et s’en vont, les cris des bateleurs, les deux frères se perdent dans le long flot de ceux qui cherchent à embarquer.

De New- York rêvé, c’est en Californie qu’Hakan débarque. Seul, sans parler la langue, Hakan devient Hawk, le faucon. Avec cette seule envie, reprendre la route vers l’est, retrouver Linus, peu importe ce qu’il pourra lui en coûter.

Hernan Diaz nous raconte cette traversée d’Hakan avec une humanité bouleversante. On souffre avec lui, on a froid avec lui, on a chaud, on se perd dans les langues, on croise la misère et on la prend sous ses bras. Chaque journée vers l’Est est un pied vers Linus, chaque soleil levé est un jour de gagné vers la rédemption.

Hernan Diaz nous raconte une histoire universelle, celle de tous les migrants qui ne recherchent qu’une seule chose, le bonheur de trouver la paix, un endroit où s’asseoir, sans cris, sans drames. Simplement avoir le droit de respirer l’air de la liberté.

Bientôt viendront les jours sans toi David Trueba Flammarion

Dani Mosca est devenu une star de la chanson avec son groupe de rock folk. Mais quand il faut accompagner son père dans sa dernière demeure dans son village natal, dans un corbillard conduit par un péruvien à l’humour étonnant, tout lui revient en tête. Comme un disque vinyle.

Il y aura donc une face A, ce voyage qui raconte ce père et les souvenirs d’adolescence de Dani, les filles, les soirées, les guitares, les amours ratées et celles presque réussies. Il y aura Oliva et l’Alzheimer de sa mère, ce ver qui dévorait sa mémoire.

Il y aura Gus et Animal, les deux compères du groupe, Gus qui va se perdre dans la drogue et Animal qui continuera à accompagner Dani avec ses percussions.

Il y aura aussi cette face B, quand le corbillard arrivera au village, avec Dani la star qui ne veut pas croire qu’il en est une. Ceux qui se souviennent de cet été que Dani a passé au village, l’un des seuls.

Et là, il y aura Kei, son grand amour, cette violoncelliste japonaise qui lui donnera deux enfants. Et lui ce grand pataud qui mélange tout dans sa vie, ses amours, sa musique, ses parents.

C’est un roman sur la grâce de perdre ses idéaux avec virtuosité et comme le dit lui -même David Trueba :

De faire comme s’ils existaient, de parier sur eux, de leur consacrer des chansons, de rêver d’eux ou des regretter rageusement quand ils nous échappent et on passe son temps à essayer de les retrouver. Pourquoi pas ? Tout commence là.

Balles perdues Jennifer Clement Flammarion

Nous sommes en Floride, sur le parking d’un camp de caravanes. Pas dans le camp, à côté du camp. Pearl et sa mère Margot y vivent, dans la vieille Mercury, sa voiture aux pneus dégonflés, l’une à l’avant et l’autre à l’arrière.

Margot vient d’une famille bourgeoise qu’elle a quitté quand elle a été enceinte de Pearl. Elle est partie avec une partie de l’argenterie, de la porcelaine de Limoges qu’elle cache dans le coffre de la voiture. Elles survivent de petits bouts de rien.

Dans le camp, Pearl a sa copine Avril May avec qui elle fait les 400 coups! Près du camp, il y a le pasteur qui veut éradiquer les armes aux Etats-Unis, deux Mexicains qui veulent l’y aider. Pearl regarde tout ça avec ses yeux de gamine qui comprend que tout le monde lui ment.

Elle s’en fiche Pearl, tout ce qu’elle veut, c’est que sa mère soit heureuse, qu’elle fasse ses petits coups en douce.

Quand sa mère s’éprendra d’Eli, un type au passé aussi trouble qu’un marigot un lendemain d’ouragan, il sera juste un peu trop tard, et là commence un autre roman.

Obligée de quitter la Mercury, placée chez Mr Brodsky, un vieux Juif qui héberge déjà deux autres enfants placés, Pearl va découvrir un nouveau monde, devoir apprendre des codes qu’elle ne soupçonnait pas.

C’est un roman d’une humanité bouleversante, qui ne nous lâche pas, tellement on a envie de prendre Pearl dans nos bras en lui disant, au creux de l’oreille, que tout cela n’est pas si grave.

Même si !

Les fureurs invisibles du cœur John Boyne Éditions Lattès

Si vous avez l’envie d’ouvrir ce livre, de lire les trois premières pages, alors plus rien ne comptera dans votre vie durant les 700 autres. Cyril Avery va devenir votre ami, votre amant, votre confident, et surtout le compagnon de voyage des soixante-dix dernières années.

Naître d’une fille-mère en 1945 dans le Comté de Cork, Irlande, être recueilli par une famille bourgeoise de Dublin qui ne vous reconnaît que comme un meuble de plus dans la maison, découvrir son homosexualité dans une république théocratique, vivre, aimer, rire, changer de pays, aimer encore plus, traverser les océans et continuer d’aimer, affronter les premières années du SIDA, mais surtout toujours aimer la vie, les gens, c’est tout ce que Cyril Avery va nous raconter dans ce roman monde, éclatant de bonté et d’humour, d’émotion tendre et de violences sourdes. C’est un combat pour toutes les vies que nous conte John Boyne, un combat qui n’a pas de genre, pas de sexe, un combat pour une humanité tout simplement triomphante.

Et John Boyne m’a accordé un entretien sur ce roman magnifique! Merci John!

Votre roman s’ouvre par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1945, près de Cork, dans le Sud de l’Irlande, et le père James Monroe va répudier Kitty Goggin, car elle n’est qu’une adolescente enceinte dans cette Irlande théocratique. Est-ce dans cette « Honte » qui est le titre de cette partie du livre, la honte de ce qu’était votre pays à l’époque que vous avez puisé la force narrative de ce premier chapitre ?

Oui, puisqu’il s’étend sur 70 ans de l’histoire de l’Irlande, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à un peu après la légalisation du mariage homosexuel en 2015. On voit le pays changer en profondeur, et devenir une nation où le sentiment de honte ressenti par les personnes différentes, devient fierté. Cependant, je ne voulais pas que le roman devienne un livre d’histoire, et c’était important pour moi que les personnages et leur propre histoire soient au centre de tout. Mais le processus d’écriture a été complexe, car chaque chapitre voit Cyril, le narrateur, à un nouvel âge de sa vie (7 ans entre chaque), il devait donc être différent tout en restant le même! Différent, car il devait avoir évolué depuis les 7 dernières années, mais le même dans le sens où on devait toujours être capable de reconnaître sa voix. J’ai pris énormément de plaisir à l’écrire, car pour la première fois de ma carrière j’ai utilisé l’humour, et une fois que les blagues ont commencé à prendre forme sur la page, je ne pouvais plus m’arrêter.

Kitty Goggin va accoucher de Cyril, qui sera placé dans une famille bourgeoise où le père l’a prévenu « Tu ne seras jamais un Avery ». En fait, il n’est qu’un meuble qu’on déplace, au gré du temps. Comment est-ce possible ? Est-ce encore en raison de cette éducation irlandaise de l’époque ?

 

Je voulais que Cyril représente l’Irlande elle-même plus qu’il ne me représente moi, une façon de vivre, ou même le système éducatif de l’époque. Dans la première moitié du roman, de 1945 à 1973, Cyril a peur de sa sexualité, du sexe, et même de n’importe quelle forme d’intimité. Même s’il n’est pas croyant ou religieux, il fait partie d’une société qui place l’église au cœur de toutes les décisions personnelles, et où l’éducation n’intervient que dans un second temps. Dans la deuxième moitié, de 1980 à 2015, il est enfin fier de qui il est et n’a plus peur. Car même si Cyril est homosexuel, pendant tout sa jeunesse il est terrifié de cela et des conséquences que cela pourrait avoir si quelqu’un le découvrait. Il se ment à lui même, il ment à ses amis, il ment même à la femme qu’il compte épouser. Mais en fin de compte il commence à changer, à accepter la personne qu’il est. Tout comme l’Irlande elle-même qui a évolué vers le mieux au fil des années.

 

Cyril va comprendre qu’il est différent. Il est homosexuel, ce qui est pire qu’un crime, car, c’est bien connu, il n’y a pas d’homosexuels en Irlande ! Même si ce n’est pas un livre sur l’homosexualité, n’était-ce pas plus facile pour vous afin de dénoncer la bigoterie et le pouvoir extrême de la religion sur la société irlandaise.

 

Oui, c’est certainement un sujet qu’il était possible d’employer pour évoquer la façon dont l’Irlande a évolué au fil des années, mais étant moi même homosexuel, c’était un sujet qui me touchait énormément. J’ai grandi dans les années 80, à un moment où l’homosexualité était toujours illégale et où le SIDA faisait des ravages, c’était donc une période effrayante pour un jeune adolescent qui avait conscience d’être différent. J’ai tout de même fait mon coming-out assez jeune, vers 20 ou 21 ans, car je savais que je ne pouvais pas continuer à faire semblant d’être quelqu’un que je n’étais pas. Et en toute honnêteté, je n’ai jamais vraiment souffert d’une forme d’homophobie ou de préjugé. Ma famille et mes amis m’ont toujours infailliblement soutenu.

Le livre va couvrir 70 ans de la vie de Cyril, traversera l’Atlantique, fera se rencontrer la petite histoire avec la grande. N’est-ce pas alors LE livre sur l’Irlande et son évolution de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours.

 

La plupart des écrivains irlandais écrivent sur l’Irlande et j’ai toujours dit que je ne le ferai pas tant que je n’aurais pas une histoire à raconter. C’est ce que j’ai fait avec « A History of Loneliness », où j’ai évoqué les effets des scandales d’abus sur enfants au sein de l’église catholique irlandaise. Je pense que j’ai atteint un stade de ma carrière et de ma vie où je me sens assez confiant et légitime pour écrire sur mon pays et aussi sur des choses qui me sont arrivées dans la vraie vie. Beaucoup de ce qui est raconté à la fois dans « A History of Loneliness » et « The Heart’s Invisible Furies » vient de ma propre expérience, alors qu’auparavant j’avais tendance à la laisser de côté dans mes histoires. Je ne sais donc pas si c’est LE roman sur l’évolution de l’Irlande, mais j’espère en tout cas qu’il contribuera à agrandir le corpus littéraire écrit sur le sujet.

C’est aussi un roman extrêmement drôle, et je pense que c’était indispensable pour apaiser les moments graves et douloureux de la narration. Est-ce donc vrai que « l’humour est la politesse du désespoir » ?

Puisque le roman est plutôt long, j’avais le sentiment qu’il ne pouvait pas baigner dans le malheur et j’ai donc décidé de faire de Cyril un personnage optimiste, plutôt que quelqu’un qui se morfond perpétuellement. La vie lui met des bâtons dans les roues mais il continue à sourire et à avancer. J’ai également décidé d’utiliser ses parents adoptifs, Charles et Maude Avery, comme créations comiques et excentriques qui pourraient amuser le lecteur. Tout le monde pense que Maude est inspirée d’une personne réelle mais non, elle est un pur produit de mon imagination ! Je n’avais jamais écrit de roman comique auparavant et je pense qu’il était important que celui-ci le soit. Quand j’ai commencé le second chapitre, qui a lieu en 1952, et que j’ai présenté les parents adoptifs de Cyril, c’est devenu la chose la plus colorée et humoristique que j’ai jamais écrite.

En 2015, l’Irlande est le premier pays au monde à approuver le mariage gay par référendum et le premier ministre est gay et à moitié indien! Que de chemin parcouru ?

C’est tout à fait vrai, et j’ai le sentiment que le référendum sur la légalisation du mariage homosexuel en 2015 a été le clap de fin des scandales de l’église en Irlande, et le début d’une nouvelle ère pour le pays. Ce fut le jour où le pays tout entier s’est soulevé ensemble et a annoncé d’une seule voix qu’il ne serait plus gouverné par l’hypocrisie et, très honnêtement, la méchanceté. Le pays a vraiment changé pour le meilleur depuis ce jour et l’église a perdu son influence sur le gouvernement et le peuple. Cependant, il ne faut pas oublier que le rôle originel d’une église, de toute église et de toute religion, est d’aider son prochain, et j’aime à penser que l’église catholique reviendra vers cette origine. Le Pape François me semble d’ailleurs être une bouffée d’air frais dans ce sens-là.

Tout sur mon chien de Alejandro PALOMAS

A priori un livre sur un chien ne m’attire pas forcément, je suis plutôt chat.

Mais lorsque c’est Alejandro Palomas qui reprend les personnages de la famille de son premier roman traduit en français, « une mère », ma curiosité est attisée. Et effectivement je ne l’ai plus lâché.

Le chien de Fer, (diminutif de Fernando) vient de se faire renverser, plongeant celui-ci dans le plus grand désarroi. Mais Amalia, sa mère, est là auprès de lui, dans l’attente de nouvelles, veillant sur lui, toujours aussi gaffeuse. Et chapitre après chapitre, l’auteur nous raconte la famille, ses liens, ses déboires, ses coups de gueule, la vie . Il a l’art de décortiquer les liens qui unissent cette mère si fantasque à ses trois enfants.

C’est une comédie, mais c’est aussi tendre et chantant comme la belle langue ibérique.

Hélène.