ABATTAGE de Lisa Harding éditions Joelle Losfeld

Dans ce roman de la romancière irlandaise, Lisa Harding, nous suivons en alternace de chapitres, deux adolescentes, l’une irlandaise, Sammy, l’autre moldave Nico. La première vit un quotidien familial terrible avec une mère alcoolique et un père absent. Son énergie et sa hargne la mènent vers tous les excès. La seconde grandit dans la campagne moldave avec ses trois frères et ses parents, plutôt pauvres, mais elle est heureuse et s’épanouit entre l’école où elle excelle et la nature où elle aime courir. Cependant, dès le moment où elle « devient une femme », son père la vend à un soi-disant mari, qui l’emmènera en Angleterre où elle pourra étudier et bien vivre.  Le destin va faire se rencontrer les deux jeunes filles, car elles font désormais partie d’un réseau de prostitution de mineures. Sammy se croit libre, car elle pense avoir choisi d’être là. Nico est prisonnière, elle le sait, elle subit. Toutes deux vont se trouver, se soutenir, et peut-être fuir.Dans ce roman terrible, terrifiant, mais nécessaire, on découvre combien cette prostitution est un scandale. Car elle se fait souvent dans les salons feutrés de clubs privés où des hommes « bien », abusent, violentent, tuent de jeunes filles esclaves.

Hélène.

 

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Sauvage Jamey Bradbury Editions Gallmeister

« J’ai toujours su lire dans les pensées des chiens. Mon père dit que c’est dû à la manière dont je suis venue au monde, née sur le seuil de la porte ouverte du chenil, avec vingt-deux paires d’yeux canins qui me regardaient et les aboiements et les hurlements de nos chiens qui furent les premiers sons que j’aie entendus. »

C’est Tracy qui vient de naître, mais tout le monde l’appelle Trace, car il sera ici, à chaque instant, l’idée d’une trace qui laisse sa marque indélébile dans la neige, dans les corps, dans le sang. C’est un roman sur la transmission d’un secret, d’une mère qui dit à Trace qu’il ne faut jamais perdre la maison de vue et ne jamais rentrer les mains sales. Dans cet univers de glace et de forêts étroites où ne perce jamais le soleil, Trace chasse, pose ses pièges et ses collets, rêve de courir l’Iditarod, cette course mythique de mushers sur plus de 1700km entre Anchorage et Nome, dans cet Alaska gelée.

Ici, le sauvage est intérieur, il se promène dans la tête de Trace, dans ses courses au fin fond de la forêt afin de boire, de comprendre, de deviner ce qui se trame dans les âmes des animaux et aussi dans celles des humains. Trace a un don, mais dont il est bon de ne pas abuser. Jusqu’à… Il est mieux de ne rien dire, il faut suivre le traîneau de Trace, se perdre dans les méandres de son cerveau, laisser les couteaux porter jusqu’à plus soif. Continuer de courir dans la forêt jusqu’à ne plus jamais s’arrêter, laissant le lecteur pantois, harassé, les doigts gourds et la bouche sèche. C’est un roman que je ne voulais pas finir, j’avais trop peur de perdre Trace et son monde, Trace et sa vie, Trace et son sang.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

Je vous ai déjà parlé du livre, aussi de la traduction, mais ne fallait-il pas aussi faire parler la traductrice, tant ce texte fourmille d’inventivités lexicales. J’ai osé demander à Sika Fakambi quelle folie lui avait pris de se laisser aller dans cette traduction majeure. Elle m’a répondu avec encore la fièvre qui l’a habitée quand elle s’est frottée au texte. merci Sika!

Comment aborde-t-on la traduction d’un roman aussi étonnant, aussi différent, qui manipule la langue avec une dextérité folle ?
Il y a eu un temps de latence très long, un temps de rencontre, pour laisser la voix, le souffle, les voix « humaines et puissantes » de ce roman m’envahir. Être avec, faire corps avec le texte. Avec Janie. Avec Zora et Janie. Il y a eu de longues semaines de terreur — et aujourd’hui encore, terreur — devant la tâche. Chercher en silence, aphone d’abord, comment redire cette histoire en une langue autre, celle dans laquelle j’écris. Il a fallu de la patience, donc. Patience avec le texte, patience avec moi-même, pour laisser venir à mes mots, à ma voix, le texte de cette traduction. Enfin, chaque jour, finalement l’écrire, comme on creuse un tunnel.
J’ai quand même l’impression que c’était un challenge. Il y a eu une première traduction. En avez-vous tenu compte ou êtes-vous partie dans votre propre idée de ne rien savoir ?
J’avais mes propres contraintes, avant tout. Avant toute recherche. Avant toute lecture autre que celle de Zora Neale Hurston. Des contraintes fortes, décidées d’emblée, dictées par ma lecture du roman d’abord, et ensuite par ma rencontre avec Zora Neale Hurston, la personne, telle qu’en ses écrits, telle qu’elle se raconte. Puis j’ai lu, entre autres, une thèse qui analyse la première traduction, de Françoise Brodsky, parue au Castor Astral en 1993. J’ai donc une idée précise de ce qu’elle a fait, grâce à la lecture de cette thèse, où la traduction était amplement citée et commentée, mais aussi grâce aussi au texte que Françoise Brodsky a elle-même écrit pour présenter son travail sur la langue de Zora Neale Hurston. Et je suis restée paralysée longtemps, après cela. Paralysée, entre autres choses, par cette question : pourquoi, comment une nouvelle traduction ? J’ai attendu longtemps, comme Janie, que quelque chose me réponde.
J’ai le sentiment que Janie est devenue une part de vous, tellement la traduction est fluide. Pourriez-vous me dire ce qu’elle évoque pour vous ?
Janie fait partie de moi. Elle me donne sa voix et je lui donne la mienne. J’ai grandi avec elle, pendant ces deux années de compagnonnage en traduction. Janie, je le crois, est toutes les femmes. Et à la fin, on se sent bien peu de chose devant elle, qui nous regarde. « Elle tira à elle son horizon déployé comme un immense filet de pêche. Le tira des lombes du monde et le drapa sur ses épaules. Tant de vie dans ses mailles ! Elle fit venir son âme, qu’elle vienne voir. »

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

C’est un roman culte de l’Amérique du vingtième siècle, un de ces inconnus qui n’ont pas traversé la traduction de cette vie du monde noir, de cette littérature naissante qui racontait l’histoire d’un peuple nié de sa voix, surtout de sa langue. Il y a dans « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » tout ce qui fait naître la voix, la langue, un phrasé qu’il fallait pouvoir traduire. On ne parle jamais assez des traducteurs, et quand ils s’attachent à un monument…

C’est l’histoire d’une femme, écrite en 1937, celle d’une femme aujourd’hui, celle d’une femme debout, c’est l’histoire de Janie qui va traverser son siècle, bousculer les évidences, accrocher les mots qui vont faire une vie, des vies, celle qui sera encore debout quand son homme va flancher. Il est dans ce roman tant d’amour qu’il serait indiscret d’en dire beaucoup plus.

« Janie, y a combien de temps que tu laisses Johnny Taylor te becquer de même ? »

Voilà la langue, le phrasé qui nous ramène à l’essentiel. Rien n’existe sans les mots qui se contredansent les uns les autres, sans l’idée que hier ne sera pas sans demain, bouche contre bouche et pis voilà. Janie va vivre, aimer, pleurer, hurler. Elle va renverser son monde et les hommes de sa vie ne seront ni pantins, ni hommes de paille. De Logan Killicks à Joe Starks en finissant par Tea Cake, ils traverseront le monde de Janie jusqu’ au baiser mortel.

Ici tout se dévore, les mots s’enveniment, il y a de la rage bien plus loin que dans le propos. C’est un moment entre noirs et blancs, entre croches et doubles croches. C’est un roman des années trente, celles du siècle dernier qui n’a pas pris une ride, qui nous raconte cette même histoire avec la langue d’à côté. C’est un roman qui balance la langue de tous les côtés, maltraite les évidences d’une Amérique et se donne des rigoles de sourires.

C’est un livre immense sur le monde des noirs qui apprennent la liberté, sans qu’on ne leur ait enlevé les menottes de l’esclavage. Rien que pour ça, il faut le lire, rire, pleurer, bouger, chanter avec Janie.

La traduction somptueuse est de Sika Fakambi!

Miss Jane Brad Watson Éditions Grasset

Comment fait-on pour grandir dans le Mississippi du début du vingtième siècle quand la nature vous a faite différente dès la naissance? C’est à cette douloureuse question que Brad Watson nous conte dans ce roman émouvant et sensible.

Miss Jane, c’est Jane Chilsom, celle qui voudrait être une gamine comme les autres, mais qui saura très vite que rien ne sera jamais pareil pour elle. Pourtant, elle prendra la parti de vivre du mieux qu’elle peut, avec le Dr Thompson comme confident, celui qui n’aura de cesse d’espérer dans les progrès de la médecine afin de pouvoir opérer Jane.

Ce que raconte Brad Watson, c’est surtout le triomphe de la vie, qu’importe les difficultés, il y a toujours une raison de plus pour aller plus haut. Et quand Jane se retrouvera seule et qu’on lui proposera enfin de la « réparer », elle ne donnera pas suite.

Magnifiquement traduit par Marc Amfreville, Miss Jane fait partie de ces romans qu’on referme avec nostalgie, les mains tremblantes, en se rendant compte qu’on vient de traverser la vie d’une femme admirable, mais qui ne voulait surtout pas que ce soit sa différence qui la rende ainsi.

A paraître le 5 septembre!

L’arbre monde Richard Powers Éditions du Cherche-Midi

Voilà dix jours que j’ai entrepris le voyage de Richard Powers et de son arbre monde. Dix jours, autant dire une éternité au regard de la vitesse de l’information qui circule dans les tuyaux toujours plus rapides des réseaux connectés, de l’information sous pression, des data center qui engrangent tout ce qu’ils peuvent sur nous, vous, rien. Dix jours qui ne sont rien dans la vie de l’arbre…

Il a suffi d’une graine, la primordiale, celle qui a engendré toutes les racines de l’arbre monde, car bien avant que les hommes ne créent leurs propres réseaux si imparfaits, les arbres avaient déjà résolu bien plus que l’humanité ne fera jamais. Tout est une question de temps, et l’arbre a une temporalité qui ne ressemble à rien d’autre sur la Terre. Elle se moque de nous pauvres terriens engoncés dans notre petite centaine d’années tout au mieux.

C’est un voyage troublant, un arrêt sur l’éternité, une envie de rejoindre la forêt et de se serrer  très fort contre un frêne, d’en éprouver les vibrations, d’imaginer que sous terre ses racines sont plus du double des branches qui battent l’air.

C’est un roman sur des hommes et des femmes qui apprennent le temps long de l’arbre, la puissance de sa résilience, sa capacité à renaître, à sortir  là où on ne l’attend pas, là où ces hommes et ces femmes vont se lever contre la folie furieuse de ceux qui massacrent la planète pour un gain de court terme. Il n’y a rien de pire que celui qui ne sait pas, et ici, ceux qui savent vont y laisser leur peau, leur liberté, leur raison, mais ne vaut-il pas mieux être emprisonné pour ses idées qu’être libre en ayant trahi ?

C’est un roman qui ne s’apprivoise pas, il faut y grimper pas à pas, écarter les branches, chercher la lumière sous la canopée, et prendre surtout le temps des mots et des feuilles, celles des arbres, celles du livre, sans jamais perdre l’idée que nous ne sommes rien dans l’immensité de la vie des arbres, des géants aux pieds d’argile quand ils sont les véritables maîtres de notre humanité et de notre survie.

Au loin Hernan Diaz Éditions Delcourt

Quand Hakan décide d’émigrer vers l’Amérique, avec son frère Linus, c’est un rêve qu’il va chercher, une utopie, un monde, Nujark, ce talisman, la lumière, la ville où tout est possible. Mais rien ne se passe jamais comme on l’envisage. Sur ce port de Portsmouth, le grouillement des émigrants, les sirènes, les bateaux qui accostent et s’en vont, les cris des bateleurs, les deux frères se perdent dans le long flot de ceux qui cherchent à embarquer.

De New- York rêvé, c’est en Californie qu’Hakan débarque. Seul, sans parler la langue, Hakan devient Hawk, le faucon. Avec cette seule envie, reprendre la route vers l’est, retrouver Linus, peu importe ce qu’il pourra lui en coûter.

Hernan Diaz nous raconte cette traversée d’Hakan avec une humanité bouleversante. On souffre avec lui, on a froid avec lui, on a chaud, on se perd dans les langues, on croise la misère et on la prend sous ses bras. Chaque journée vers l’Est est un pied vers Linus, chaque soleil levé est un jour de gagné vers la rédemption.

Hernan Diaz nous raconte une histoire universelle, celle de tous les migrants qui ne recherchent qu’une seule chose, le bonheur de trouver la paix, un endroit où s’asseoir, sans cris, sans drames. Simplement avoir le droit de respirer l’air de la liberté.