Souvenirs dormants Patrick Modiano Gallimard

En clair obscur

Lire Modiano, c’est accrocher des étoiles dans le ciel, alors que l’on sait qu’elles sont là depuis des milliards d’années. C’est accepter de se perdre dans un Paris qui n’existe plus, sauf dans sa mémoire. Sauf aussi dans la nôtre. Depuis « La place de l’Etoile », Modiano poursuit un rêve.

Ce n’est pas un roman et c’est du théâtre, mais est-ce dans la pièce de théâtre que le rideau s’ouvre ou ailleurs. Il faut mêler les deux textes, tant ils se répondent l’un à l’autre dans cette gémellité des mots et des temps. Ici, tout est incertain. Qui est ce Jean dans « Nos débuts dans la vie » sinon Patrick Modiano ? Il ne se cache pas, il s’amuse à brouiller les pistes, ce débutant écrivain qui oscille entre la volonté d’être lu et ce manuscrit menotté à son poignet. Un résumé flagrant de cet homme d’un autre siècle, celui des cafés enfumés aux zincs lustrés par les manchons des ouvriers, les vestes des dandys aux cigarettes longues et mentholées, les rues éclairées de lampadaires plongés dans des halos de brumes ouatant l’air, quand des femmes aux yeux perçants accompagnent le jeune homme qu’est alors l’auteur dans ces endroits improbables, ces « Souvenirs dormants », renaissant sous sa plume, plus de cinquante années plus tard.

Lire Modiano, c’est accepter les silences. Accepter de se perdre le long des avenues de Paris, ressasser encore et encore le nom des dames qui l’accompagnent, comme autant de muses et de bâtons de marche, celles qui donnent du poids à la phrase dans leurs incertitudes qui croisent celles de l’écrivain. Et pour ne pas avoir à faire semblant, ils les citent de leurs vrais noms, abandonnant là la brume des souvenirs pour citer exactement, se laissant aller parfois à la confession d’un drame, d’une mort suspecte, d’un appartement qu’il faut quitter. Ici, tout cela n’est pas grave, s’écoute comme un Nocturne de Chopin, alors qu’il jette un œil sur les rayonnages d’une bibliothèque, puis s’ensuivant dans les couloirs du métro vers Censier-Daubenton, c’est toujours Modiano et sa mémoire qui se pose sur la page, nous entraînant dans la suite des rues, des bistrots, dans les appartements de ces dames qui lui ouvrent la porte et plus encore. Il y est question de téléphone, d’annuaires évidemment et de stations de métro qui s’illuminent sous les doigts, de destinations qui n’existent plus. Il est question d’un temps révolu, d’un sable qui coule entre les doigts qui s’appelle la vie, de livres depuis égarés dans le grand puzzle des souvenirs, des noms qui reviennent comme des antiennes maladives. Nommer, c’est dire, c’est exister, c’est se rappeler, c’est marcher dans les rues et s’arrêter devant des portes cochères désormais fermées par des codes, alors qu’avant, il suffisait de pousser la porte, monter l’escalier en humant le parfum capiteux de celle qui vous oblige « à percer une couche de glace et d’oubli ».

Lire Modiano, c’est prendre le risque de l’addiction, car il nous interroge autant qu’il se met en danger. C’est chacun de nous qui peut se voir dans le miroir de ses propres souvenirs. Aurons-nous la même audace de mettre notre vie sous le feu de ses interrogations. De qui, de quoi sommes-nous le fruit ? Peut-être d’une rue suivie à la poursuite d’une femme inconnue, d’une porte qui se ferme et sur laquelle vous n’avez pas osé pousser. Qui sait ?

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Litanies pour une amante funèbre Gabrielle Wittkop Le Vampire actif

Parfois et même souvent, laisser la poésie se nicher là où personne n’a envie de l’attendre fait partie de ces petits bonheurs que des éditeurs fous, la tête dans des étoiles infinies, vous imposent abruptement un matin. Le Vampire actif fait partie de ces éditeurs qui, avec plusieurs martels en tête, oblige le lecteur à prendre le temps. Celui de lire, évidemment, mais bien plus, à comprendre qu’on ne marche pas dans les mots de Gabrielle Wittkop comme on irait marcher sur la plage, enfoncer ses pieds dans le sable et attendre benoîtement que tout fût révélé. Ici, tout est hardi et bien plus encore, on ne s’avance souvent qu’avec le drap froid, le mot est roide, la page se fait droite comme une obligation. Ici, l’amour est dans le pli de l’huître, dans la cendre qui se disperse, dans cette voix ténue qui se perd, ne s’entend plus.

Il faut être fou, de nos jours si incertains, de poser encore les mots de Gabrielle, cette échassière fine et noire qui, dans ce salon du livre de Paris du début des années 2000, m’apparut alors belle et démesurée, la voix posée sur une portée en clé de sol, jetant ses bras d’avant en arrière et son rire qui traversait les travées, ses yeux riants, son temps compté, sa beauté tellement évidente devant nos verres de papier, ses virevoltes et ses mots de nouveau dévoilés sont autant de bonheurs posés sur la route de mes évidences.

Les liens du sang Errol Henrot Editions Le Dilettante

Autrefois, les abattoirs étaient en plein centre de la ville, dans le grouillement des halles et le sang coulait comme des torrents violets le long des caniveaux. Maintenant, ils sont en périphérie, on étouffe les sons, on camoufle les tueries, on se garde du monde, mais le même sang dégueule pour rejoindre le centre de la terre. C’est ainsi que François se retrouve tueur, huit heures par jour à saigner les animaux, embauché par piston, le directeur connaît son père. François tue, que demander d’autre à un tueur, sinon de bien faire son boulot d’égorgeur des basses œuvres. Quand François rentre chez lui, il s’affale dans ses habits de tueur, il s’endort sans manger, tentant d’oublier dans la nuit la monstruosité de son travail. Il faut bien quelqu’un pour le faire, ce boulot, si c’est pas toi, c’en sera un autre. Il mange quelques gâteaux, boit un peu de lait. Jusqu’à ce jour où la sauvagerie des uns finira par avoir raison de François. Les liens du sang finiront par se desserrer, l’entreprise est cruelle pour celui qui ne se résout pas. Errol Henrot nous entraîne ici dans les pas d’un homme en folie avec une honnêteté coupable.

Le parrain et le rabbin Sam Bernett Éditions du Cherche-midi

Si Carlo n’avait pas eu envie de pisser, si le carrelage froid et ses pieds nus n’avaient eu raison de sa vessie, ce livre n’existerait pas. En regardant dans la rue, il voit trois hommes et des camions. Il sait qui sont ces hommes, les mêmes qui sont venus prendre ses parents, la Gestapo et la SS qui cherchent à prendre ces gamins cachés dans cette école juive. Alors Carlo réveille les grands qui réveillent les petits. On fait les baluchons, il va falloir fuir, encore une fois et Carlo se souvient des dernières paroles de son père: je veux que tu vives Carlo!

Le rabbin expédie l’épisode de l’exode et la parole de Moïse, tous les élèves attendent dans le couloir. S’enfoncer dans la nuit, ne pas faire de bruit, ne pas pleurer et compter sur la chance. A Milan, en novembre 1943, des gamins tentent d’échapper à une mort certaine.

A Brooklin, très loin de là, un message parvient au Rescue Committee, cet organisme qui tente d’extirper les juifs des mains des nazis. Le message est très clair, une vingtaine d’enfants, de dix à dix-sept ans et leurs professeurs sont en route pour gagner la Suisse. Le compte à rebours s’engage. Qui en Italie pourrait les aider à franchir la neige, le froid, les montagnes? Quand l’idée vient à John Feldman de solliciter la mafia italienne… New-York se partage en deux, d’un côté la communauté juive, de l’autre, l’immense communauté italienne. S’ensuit d’incomparables palabres sur la nécessité de faire appel à des voleurs et des maquereaux pour sauver la petite troupe. Avec des personnages sortis de contes hassidiques venant se frotter aux parrains de la pègre new-yorkaise, le choc inévitable des cultures conduit à des moments de grâce et de rires, car dans le tragique, ne jamais perdre le rire!!! Vous dire la suite, non, mais vous dire de plonger dans cette histoire authentique aux incroyables rebondissements, je vous dis oui et oui encore.

 

La nuit des béguines Aline Kiner Editions Liana Levi

Nous sommes à Paris, dans ce quartier du Marais où se tient le grand béguinage royal. Cette communauté permettait à des femmes libres, soit veuves, soit vierges de vivre de manière libre, hors du joug des hommes. Quand la belle Maheut, rousse énigmatique arrive au béguinage, c’est la vieille Ysabel qui va la soigner et va la faire accepter au sein de la communauté. Mais dans ces temps incertains où l’inquisition commence à brûler  les Templiers, quand Philippe Le Bel, sous l’impulsion du Pape Clément commence à voir d’un mauvais œil ces femmes résolument féministes pour l’époque, les béguines savent qu’il va falloir lutter pour conserver cet acquis de Saint Louis. Aline Kiner a le don pour installer des ambiances, recréer le monde de Paris, insuffler la peur entre les lignes. Très beau roman qui dépasse les frontières de l’histoire, « la nuit des béguines » est un de ces livres qui nous porte et nous emporte dans la flamboyance de la chevelure de Maheut.

Hélène

Faux départ Marion Messina Le Dilettante

Un livre qui commence avec cette phrase, Alejandro s’était réveillé avec la bouche sèche et la mi-molle des matins maussades, ne pouvait que m’obliger à ouvrir un œil et le bon, bien évidemment. Alejandro est un étudiant colombien débarqué à Grenoble par le hasard de la poste française. Il est le petit ami d’Aurélie qui ne connaissait de la Colombie, avant Alejandro, que Shakira et les FARC, bref, une fille bien, petite banlieusarde étudiante qui tente de joindre les deux bouts avec son petit boulot. De cette petite vie qui ne décolle pas, Marion Messina nous brosse le portrait d’une génération qui n’ arrive pas à sortir de sa condition. Avec une écriture sans affect, elle décortique ces hommes et ses femmes qui baisouillent entre eux, prennent des trains qui n’arrivent pas à l’heure, regardent le monde continuer à tourner sans eux, tentent des petits boulots qui les dévalorisent. Avec une acuité tendre, elle appuie juste là où ça fait mal, sorte de Houellebecq féminin qui aurait traîné sur le campus gris d’une fac de province.

Je me promets d’éclatantes revanches Valentine Goby L’iconoclaste

C’est une rencontre et un bouleversement, Valentine Goby, l’auteure de Kinderzimmer, et Charlotte Delbo, l’auteure d’ Auschwitz et après. Comment ont-elles fait surtout pour ne pas se rencontrer littérairement avant que Marie-José Chombart de Lauwe fasse découvrir la flamboyante Charlotte! Dans cette lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine entre à pas comptés par la langue, car Charlotte dira les camps, la mort, les convois, l’atrocité et la banalité du mal. « Il n’y a pas d’indicible » dit-elle. Alors Valentine plonge au cœur des textes et nous livre ainsi en une quinzaine de chapitres tout ce qui fait la force unique de l’écriture de cette femme bouleversante.

Ce qui ici est extraordinaire, c’est la capacité qu’à Valentine Goby de nous faire vivre autant la femme que l’ écrivain, de mettre en lumière l’infini de son message, malheureusement si peu connu encore.

Dans ce récit, c’est bien plus qu’une femme qui nous est donné à voir, à entendre, à comprendre, c’est un point lumineux sur l’horizon qui enfle au fur et à mesure de notre lecture, avec la certitude, en refermant le livre, d’avoir accompagné le cri d’amour de Valentine Goby pour Charlotte Delbo.