Héritage Miguel Bonnefoy Éditions Rivages

Un prénom espagnol, un nom français, comment pouvoir échapper à cet « Héritage » pour Miguel Bonnefoy, sinon en écrivant avec un brio extraordinaire, ce roman foisonnant où l’histoire du vingtième siècle se bouscule avec la petite histoire de Lazare Lonsonier, viticulteur à Lons-Le-Saunier, parti tenter l’aventure de l’Amérique avec 30 francs et un pied de vigne dans ses poches.

Mais de la Californie, il ne verra point. Débarqué à Valparaiso, dans un pays dont il ne connaît pas la langue, quand on lui posera la question « Nombre? », il répondra Lons-Le-Saunier. Et voici comment commence au Chili la grande aventure des Lonsonier.

Du Jura de ses origines jusqu’à la dictature de Pinochet, les Lonsonier traverseront le siècle, les guerres tout en revenant en France pour mieux repartir. Si Miguel Bonnefoy mêle habilement la fiction et la réalité de sa descendance, c’est pour nous offrir un roman autant sensible que baroque, autant burlesque qu’émouvant, par le simple fait de nous donner à lire, à voir et à entendre des formidables personnages qui aiment, chantent, boivent, franchissent les montagnes autant que l’adversité dans un souffle magique qui n’appartient qu’à la puissance évocatrice de l’auteur. Roman total, « Héritage » fait partie de ces livres magnétiques qui vous poursuivent longtemps.

Nature humaine Serge Joncour Éditions Flammarion

Allez, il est temps de vous parler de la rentrée littéraire de septembre qui, désormais, a lieu en août. Cette année, cette rentrée, nous l’avons lue confiné, comme les auteurs qui n’ont pu rencontrer les libraires. Tout s’est fait par webcam, visioconférence, sans même pouvoir boire un coup avec les auteurs, ce qui fut le plus difficile…

Malgré tout, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Serge Joncour pour son formidable roman « Nature humaine » qui balaye, de 1976, année de la sécheresse record du siècle dernier jusqu’à 1999, année de la tempête folle de fin d’année, la vie d’Alexandre.

Mais laissons Serge Joncour nous en parler!

Votre roman met en scène un jeune homme, Alexandre, qui vient de reprendre la ferme de ses parents. Une ferme isolée dans une vallée du Sud-Ouest. C’est cette « Nature humaine » cette nature et cette humanité qui sont les moteurs du récit, c’est un thème qui vous est cher ?

Ce rapport entre la nature et l’homme, c’est celui d’un agriculteur qui connaît très bien cette nature, on le suit des années 70 à 2000, et cette nature, c’est son environnement. Il en connaît tout, autant le nom des arbres que des herbes qui constituent les prairies. Et il tient à y rester alors que ses sœurs, les jeunes en général sont attirés par la ville. Ils rompent le pacte et divorcent de cette nature. Ce que je voulais montrer, c’est quelle est la nature de ceux qui restent et ce divorce avec ceux qui sont devenus des citadins. Cela me parle, ma famille est d’un milieu rural et je suis la plupart du temps en ville, alors c’est cette fracture qui intéresse le romancier que je suis.

Le roman commence en 1976, l’année de la sécheresse record. Se poursuit en 1981, l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, puis 1986, Tchernobyl, 1989 la chute du Mur de Berlin pour finir en 1999, avec la grande tempête de fin d’année et l’arrivée de l’an 2000, le fameux bug ! Evidemment que ses dates ne sont pas choisies au hasard. Toutes ces dates racontent des fractures dans le siècle, mais aussi dans la vie d’Alexandre ?

 J’ai toujours été fasciné par ces évènements majeurs qui, à un certain moment, comme c’était le cas par exemple des canicules, où une sorte d’unanimisme se dégage. Tout le monde est dans la même sensation. Aussi, j’ai voulu organiser le livre autour de ces moments. Le roman commence avec la sécheresse de 1976, parce qu’il m’en reste des souvenirs en tant que gamin, de cette campagne où on avait peur de ne plus donner à boire aux bêtes, et ça coïncidait avec ce voisin de ma grand-mère qui refusait qu’on pose les poteaux du téléphone sur son chemin. En fait c’était un précurseur, dans ces années-là, refuser le téléphone, c’était refuser le mouvement du monde. Cela voulait dire beaucoup plus que de voir des poteaux au bout de son pré.

Une femme tient un grand rôle dans le livre, Constanze, une Allemande de l’Est dont Alexandre va tomber follement amoureux. Que pouvez-vous nous dévoiler d’elle ?

Constanze, c’est cette jeune femme qu’Alexandre va rencontrer au début des années 80. Elle est Allemande de l’Est, étudiante à Toulouse, son père travaille chez Airbus. Elle est une amie de sa sœur et à travers elle, il va découvrir une étrangère, qui, elle a cette idée de voyager, d’aller voir le monde, dont le père voyage sans cesse. C’est un tout autre univers que le sien qui se limite à la soixantaine d’hectares de sa ferme. Donc, à partir de là, aller à Toulouse, c’est aller vers un autre monde. Avec Constanze, il y a aussi les activistes qui luttaient contre la centrale de Golfech, mouvement anti-nucléaire. Cela me permet d’emmener le lecteur vers les questionnements de l’époque. Et si cela s’est fait, cela ne s’est pas fait véritablement aussi simplement qu’on le dit.

En vous lisant durant le confinement, je me disais que ce roman nous racontait déjà le bouleversement d’un monde, celui du paysan qui devient un exploitant agricole, pour les sœurs d’Alexandre, quitter la terre pour la ville, est-ce ces deux mondes qui s’opposent qui vous intéressait comme vous qui avez cette dualité, vous êtes un provincial converti à Paris ?

 Alexandre, combien même il vit dans cette ferme reculée, avec ses parents, ses grands-parents, ils sont rattrapés par ce mouvement du monde, contre lequel ils ne peuvent rien. Ils vont devoir s’adapter, faire venir des vaches d’ailleurs pour les engraisser, il faudra les mettre en quarantaine. Comme dit le père : « les animaux, c’est comme les hommes, ce n’est pas fait pour voyager ! » Il y a ce projet d’autoroute, qui a été construite avec son viaduc. Un projet d’autoroute, ça ne se fait pas du jour au lendemain, et cette vallée du Tréboulou que je connais depuis mon enfance, l’endroit le plus calme du monde, elle n’est plus la même depuis le passage de cette autoroute. Ce n’est plus le même monde.

On voit progressivement l’urbain qui rattrape la terre, on entend l’autoroute qui arrive, les premières grandes surfaces, le téléphone qui arrive au fin fond des campagnes, le minitel et ses prévisions météo. Y-a-t-il un accent de nostalgie dans votre écriture ou est-ce seulement un constat de dépit ?

Non, de la nostalgie, il n’y en a pas, mais je voulais montrer les bouleversements inédits. Installer le téléphone dans cette ferme perdue, et qui l’est encore, ça change le rapport au monde. Le minitel, c’est encore autre chose, c’était un outil important pour les agriculteurs, on ne le sait pas toujours. Ils étaient un peu pionniers dans le domaine de l’informatique, car cela leur simplifiait les documents administratifs. Tout cela n’est pas anecdotique.

On pourrait avoir le sentiment que la vie d’Alexandre est une fatalité, qu’il suit le modèle qu’on lui propose, alors que Constanze gouverne sa vie. Vous aimez ces dualités homme- femme ? Est- ce parce que cela sert le romancier ou plus simplement parce que c’est le sel de la vie ?

 Rapprocher des personnages qui, à priori, n’ont pas grand-chose à voir, et là, on est presque à l’extrême. Constanze fait des études, va aller vivre en Inde, alors qu’Alexandre ne bougera pas de sa terre. Alors, comment au long cours une histoire peut se construire, peut durer, se renouveler, se régénérer. Prenons Tchernobyl 1986, Constanze est en Allemagne, ils ne se sont pas appelés depuis trois ans. Elle l’appelle pour savoir comment cela se passe en France. Et les discours ne sont absolument pas les mêmes. Au gré des évènements personnels et universels, ils vont finir par se retrouver d’une façon ininterrompue.

Et cerise sur le gâteau, Serge Joncour viendra nous en parler à la librairie le vendredi 8 janvier 2021, notez-le sur vos agendas!

 

Pacifique Stéphanie Hochet Éditions Rivages

Isao Kaneda a réussi ce qu’il voulait le plus dans sa vie. Devenir pilote de guerre dans la plus fameuse escadrille, la 343 kõkutai du fameux pilote Matsuyama.

La fin de la guerre approche, et si personne ne le dit, la guerre est perdue. Il est temps de devenir un Kikusui, ce chrysanthème flottant qui précipite son avion sur les bateaux ennemis, devenant martyr à sa patrie.

Mais Isao ne sait plus très bien si c’est ce chemin glorieux qu’il doit suivre. Son éducation auprès de sa grand-mère lui a fait connaître la philosophie grecque, le théâtre no, l’opéra. Isao en a retenu des leçons qui ne figurent pas au manuel du kamikaze japonais.

Il ne lui reste que deux jours avant d’avoir l’insigne honneur d’aller s’écraser avec son chasseur zéro sur un des fleurons de l’armée américaine. L’avion sera gorgé de bombes, et Isao rêve de garder les yeux ouverts jusqu’au moment où la mort le prendra.

Vous en dire plus serait vous empêcher de ressentir, dans les mots d’Isao, tout ce qu’un homme, au seuil de la mort, dans cet incertain où les grondements des bombardiers qui incendient Tokyo, devine aux lisières de son corps, dans les larmes qui l’agitent la nuit, dans cette mèche de cheveux qu’il envoie à ses parents dans sa dernière lettre la veille de son ultime vol.

Stéphanie Hochet réussit le conte éternel et magique de la vie et de la mort, ne sachant se délier, ni s’unir, dans la dernière danse d’un monde perdu où les fracas de la guerre résonnent comme une ritournelle de boîte à musique là-bas si loin, ici si près.

 

Le service des manuscrits Antoine Laurain Éditions Flammarion

C’est parfois confortable de savoir, avant de l’avoir ouvert, que le livre que l’on vient de poser sur notre table de chevet va être un bel accompagnement, surtout en cette période de confinement. C’est l’effet que m’ont toujours fait les romans d’ Antoine Laurain, car, au-delà de sa plume élégante, il y a toujours chez ses personnages une fragilité qu’il sculpte avec grand talent.

Vous l’avez compris, nous sommes dans une maison d’édition parisienne, menée de main de maître par Violaine Lepage. La petite normande, débarquée à Paris après avoir couché avec un bellâtre d’écrivain, va vite monter les échelons, car le patron, Charles, qui même s’il préfère les garçons, va s’enticher de cette gamine qui a du nez pour dénicher, dans la foule des manuscrits, ceux qui ne vont pas filer à la concurrence.

Quand « Les fleurs de sucre » arrivent entre les mains de Marie, l’une des lectrices du service des manuscrits, c’est une révélation, elle est persuadée de tenir une perle rare. Mais, chez Antoine Laurain, rien n’est jamais simple, et si le livre se retrouve dans la liste du Goncourt, ce qu’il raconte se retrouve dans la page des faits divers.

Vous en dire plus, que nenni, et si l’auteur prend un malin plaisir à nous raconter les arcanes de l’édition germanopratine, il s’amuse aussi à nous perdre dans une enquête policière qui va remuer un passé bien trouble. Un vrai petit bijou idéal pour l’été, car bien qu’il a paru le 8 janvier, jour de la Saint Lucien, ne pouvoir vous le vendre qu’à la Saint Glinglin!

Et surtout ne le commandez pas sur Amazon, vous pourriez entraîner deux ou trois Covid-19 par votre attitude!

Le répondeur Luc Blanvillain Quidam Éditeur

Baptiste est un imitateur à la petite semaine. S’il ,excelle dans son art, malheureusement, les contrats sont rares. Aussi, quand à la fin d’un spectacle, on lui fait part que quelqu’un l’attend dans sa loge, il en est persuadé, c’est le tremplin vers la gloire, à lui Paris et le succès. L’homme qui l’attend, il le reconnaît instantanément, son écrivain favori, le grand, l’unique  Pierre Chozène. Mais que peut lui vouloir le romancier?

Et bien tout simplement de le remplacer! Chozène va confier son téléphone à Baptiste avec une bible de tous ceux qui sont susceptibles de l’appeler et comment se comporter. -C’est débile, hein? finit-il par lâcher. Pourtant, Baptiste accepte, se faire passer pour un écrivain, et quel écrivain!

Vous en dire beaucoup plus serait divulgâcher une magnifique comédie, subtilement écrite et bien plus profonde qu’on pourrait l’imaginer de prime abord. Confier une part de sa vie à un autre, n’est-ce pas une façon de se mettre en danger?

Luc Blanvillain excelle et nous promène tout au long du livre avec une gourmandise folle.

Le répondeur a paru le 2 janvier jour de la Saint Basile et sera disponible à la vente encore en librairie à la Saint Glinglin.

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Ne plus jamais marcher seuls Laurent Seyer Éditions Finitude

J’avais déjà beaucoup aimé le premier roman de Laurent Seyer « Les poteaux étaient carrés », déjà paru aux mêmes éditions Finitude en 2018. Ce roman qui se passait durant la finale de Coupe d’Europe de football entre Saint Étienne et le Bayern de Münich en 1976 racontait en fait une toute autre histoire.

Pour ce second roman, le football est encore un fil rouge du livre, mais Laurent Seyer va nous emmener à Liverpool, son club fétiche, le Liverpool FC, ses fans, ses hooligans, ses drames (le Heysel ou Hillsborough), en compagnie d’une journaliste française au prénom de mannequin et au nom allemand Naomi Strauss qui va à la rencontre d’un chauffeur de Black Cab, un certain Nick Doyles. Le titre du roman est d’ailleurs un hommage à la chanson fétiche du club « You’ll never walk alone! »

Nous sommes en 2015, le référendum pour le Brexit est prévu pour juin 2016, et Naomi va interviewer Nick, fervent défenseur du bulletin Leave, comme la plupart des habitants de ce nord anglais pauvre et abandonné. C’est un peu la rencontre de la carpe et du lapin, ce qui pour un romancier habile comme Laurent Seyer lui permet de nous offrir une comédie truculente où même la Queen est invitée.

Si on est beaucoup plus dans l’ambiance Notting Hill que Ken Loach, cela nous parle quand même fort bien de l’Angleterre que l’auteur connaît bien. Un divertissement gouleyant à souhait!

Le roman doit normalement paraître le 7 mai, jour de la Sainte Gisèle en espérant qu’il ne s’agisse encore une fois de la Saint Glinglin!

Surtout ne le précommandez pas chez Amazon, vous pourriez être la cause de deux ou trois Covid-19 chez leurs employés!

Pour la beauté du geste Marie Maher Alma Éditeur

C’est un premier roman étonnant qui paraît aux Éditions Alma. Quand la narratrice rentre au village pour vendre la maison de ses parents, on se dit qu’on a déjà lu ce genre de roman, mais pourtant ici, un malaise s’installe instantanément.

C’est l’enterrement du père, peu après celui de la mère. Et la fille qui nous parle n’a pas l’œil humide, ses mots résonnent comme des faux pour mieux le tuer encore, le faire disparaître, qu’il ne remonte jamais de ce trou dans lequel le cercueil fait ploc. L’écriture est glaciale, elle est pourtant celle de cette enfant qui va raconter la vie familiale, avant qu’elle ne prenne le train un jour pour ne plus revenir. Enfin, ne plus revenir ou juste pour ranger et jeter les affaires de la mère.

C’est la violence sourde qui surgit des yeux d’une gamine, c’est le train qui fait bourdonner la maison, là juste en bas, les trains qui s’arrêtent ceux qui ne s’arrêtent jamais. C’est une tragédie grecque que nous livre Marie Maher, dans ce roman court et glacial, comme peut l’être parfois la vie.

Pour la beauté du geste a paru le 5 mars, jour de la Sainte Olivia mais ne sera disponible chez votre libraire qu’à la Saint Glinglin!

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Aires Marcus Malte Éditions Zulma

Êtes-vous de ceux qui, sur les aires d’autoroute, vous demandez qui sont tous ces gens qui font la queue au restaurant, mangent sous les arbres des sandwiches en triangle, ces gens que vous croisez un jour, un seul de votre vie, qui vont imprimer vos rétines une seconde, agacer vos oreilles une seconde, toutes ces vies qui se frôlent sans jamais se toucher ? Moi, je suis de ceux-là, je les regarde remonter dans les voitures, refermer les fenêtres pour mettre la climatisation et disparaître à tout jamais de ma vie. Ils reprennent le long ruban de bitume pour leurs destinations finales.

Et Marcus Malte leur a donné vie, il nous donne la marque des voitures, le kilométrage, la valeur à l’argus. Ils nous racontent ces existences que fabrique notre société, sans juger. Ils écoutent la radio, regardent un DVD, ils sont jeunes ou vieux, beaux ou pas,elle pense à tromper son mari, il prend un auto-stoppeur qui veut juste aller « Ailleurs ». Le seul point commun qui les rattache tous aux autres, c’est leur présence sur l’autoroute ce même jour.

Aires pour des errances ou qui sait déshérence tout court, car de chaque vie naît une histoire singulière qui n’a, à priori, aucune raison de rencontrer l’autre, mais va savoir, il y a ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croyaient pas. On avance dans la journée, les journaux à la radio égosillent les nouvelles du monde et on peut dire qu’elles ne sont pas bonnes. On finit par en aimer certains et détester les autres, on rit des petites mesquineries comme des grands effrois. On laisse Marcus Malte détricoter tous ces destins qui immanquablement…

C’est un roman sur cette autoroute que nous prenons en ce moment un peu tous à contre-sens, attirés par les feux de l’accélération du temps, qui nous renvoie à nos propres peurs, et nous laissent pantois dans un ultime chaos dont seul Placido saura continuer la marche.

Papa Régis Jauffret Éditions du Seuil

 

Comment raconter la trajectoire d’une vie qui commence en 1943 dans un film de sept secondes dans un documentaire sur la police de Vichy ? Papa, comme un cri, sur l’image. Pas mon père, non, Papa, les mots d’un enfant.

C’est un film, l’image d’un père menotté, en 1943, un homme, son père qui défile sur l’image entre deux gestapistes. Régis le fils reconnaît le père, comme il reconnaît la porte cochère de l’immeuble, le 4, rue Marius Jauffret. Sauf qu’il ne sait rien de cet homme, rien de ce père. Que fait-il ici, est-il un héros, un traître, une erreur judiciaire, qui est cet homme entre deux hommes qui le malmène? C’est un film court, c’est le début d’un roman évidemment. Remonter le cours de l’histoire pour agréger tous les éléments, remplir les vides avec ce qui aurait pu être. Jauffret fils invoque, convoque, se souvient, invente jusqu’aux plus belles pages du livre, cette virée à Morgiou en scooter où le père et le fils se disent plus qu’en toute une vie.

Il ne faut jamais confier ce genre de film à un romancier, surtout quand tout ce qu’il se rappelle de son père est un silence, un père muré dans sa surdité qui se cache dans son monde et qu’il lui faut donc inventer. Il le dit lui-même, il a quasiment vécu sans père et ces images qui viennent le frapper en plein visage lui intiment d’écrire sur cette absence, de sublimer ce qui n’existe pas.

Entre les fils intimes de la famille, il y a aussi l’image de la mère, cette Madeleine qui sera à la fois et père et mère, car il faudra bien relier les deux bouts de l’histoire.

Régis Jauffret a longtemps hésité avant de l’écrire, ce « Papa » qui sonne comme le cri au secours d’un enfant perdu dans le noir, qui tâtonne, la main collée au mur, avançant doucement de peur de rater la première marche de l’escalier. Il a fini par trouver la lumière, les mots, la musique.

« Il faut toujours se méfier des romanciers. Quand le réel leur déplaît, ils le remplacent par une fiction. »

L’avantage avec les grands romanciers, c’est qu’ils en font un grand roman.

La caravane du Pape Hélène Bonafous-Murat Éditions Le Passage

Mais quelle est donc cette caravane qui se réclame du pape et qui est ce Leone Allaci qui vient s’emparer de la magnifique bibliothèque de la ville d’Heidelberg ? C’est lui, alors qu’il sait que la mort le tient en ses fourches qui raconte l’incroyable histoire de ces 196 caisses qui vont quitter les rives du Neckar pour rejoindre la cité vaticane.

Mais si on se disait que cette folle aventure n’était qu’un prétexte pour nous parler d’autre chose! Hélène Bonafous-Murat aime à nous perdre autant que ses personnages, car dans ce grand fatras de chevaux, de chariots, de mercenaires de peu de foi, de villageois apeurés qui se mêlent à la caravane, il y a une jeune fille avide de savoirs.

Leone Allaci, l’érudit, vacille devant Lotte, et c’est de cette histoire qu’il est ici le plus savant mariage des mots et des livres. Si Leone emmène à Rome tout les trésors de la grande bibliothèque d’Heidelberg, il apprend aussi à Lotte tout ce qui le ramène à son enfance. Lui l’homme de foi est troublé par la beauté et l’intelligence de ce frêle roseau qui n’a que son innocence à offrir contre la brutalité du voyage et l’infime tremblement de l’âme de Leone.

Dans une langue sublime, Hélène Bonafous-Murat nous entraîne dans un roman qu’aurait certainement apprécié Umberto Eco tant l’érudition se mêle à l’aventure, la violence aux amours impossibles et l’histoire à notre simple humanité.