Sous le ciel qui brûle Hoai Huong Nguyen Editions Viviane Hamy

Ce pourrait être la simple histoire d’un homme qui a vu sa vie bouleversée pour avoir aimé la poésie de Gérard de Nerval. Tuân est devenu un traître le jour où son amour de la langue française l’a fait considérer comme tel par son oncle Chinh qui allait rejoindre l’armée populaire. De son enfance passée entre son grand-père et ses oncles, tantes et cousines, de sa bien aimée Thien, la fille de Chinh à qui il apprend le Français et qu’il va voir disparaître dans les brumes de la guerre, jusqu’à l’homme adulte qui devra se cacher afin de ne pas subir les purges viet-cong, Tuân n’aura de cesse de cultiver son amour du Français, traversera les épreuves, frôlera la mort qui emportera une grande partie de sa famille pour enfin arriver en France en 1968, dans cette France qu’il ne connaît que par les livres.

La romancière, qui nous avait déjà enchanté avec « l’ombre douce », en 2013, ravive ici encore le passé d’un Vietnam en sang transfiguré par Tuân, cet homme qui se sauve par les livres et par la poésie et qui laisse, dans le sillage de sa vie, les traces indélébiles du pays natal, magnifiés par la prose fragile et sensible de Hoai Huong Nguyen.

C’est bientôt la fête des pères!

Comment va la douleur Pascal Garnier Editions Zulma

On ne fait jamais assez attention aux livres que l’on emmène prendre l’air sur une île bretonne. Je ne sais pas pourquoi, mais ce Pascal Garnier ci, allez-savoir pourquoi, je ne l’avais jamais lu… Erreur de premier communiant!

Petit bijou de méchanceté et d’amoralité, Pascal Garnier nous trimballe de Vals, petite station thermale où arrive Simon, éradicateur en tous genres (genre pistolet à silencieux!), où vit Bernard, un imbécile total, fils d’Anaïs, adepte du Négrita haute dose, où débarque Fiona, petite sotte et sa fille Violette, à l’intestin colérique. Tout ce beau monde va jouer la comédie humaine, telle qu’elle se pratique sous nos contrées, violente, avec un luxe de préciosité et de bouffonnerie qui confine au sublime! Dans son style délicat, Pascal Garnier m’a encore une fois confirmé qu’il nous manque encore un peu plus depuis sa disparition en 2010!

Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…

Ressentiments distingués Christophe Carlier Editions Phébus

On avait découvert Christophe Carlier avec son premier roman « L’assassin à la pomme verte », un petit bijou de roman noir écrit au scalpel. Dans ce nouveau roman, c’est avec de l’encre et du fiel qu’il écrit. Nous sommes sur une île et ici le facteur ne dépose pas que des bonnes nouvelles dans les boîtes aux lettres. Un corbeau s’amuse à écrire des lettres anonymes pour salir les habitants. C’est bien connu que sur les îles, tout le monde se connaît et tout le monde pense connaître ce que l’autre a à cacher. Et le corbeau semble effectivement bien au courant des secrets inavouables de tout un chacun. Christophe Carlier n’a pas son pareil pour semer le trouble chez le lecteur. il est un fin dessinateur des âmes humaines, et surtout de leurs errances. Chacun surveille les faits et gestes, on parle au Café de la Marine, on élucubre, on suspecte, on enquête. Mais parfois les fils tressés finissent par rompre. De vous dévoiler le fin mot de l’histoire, ce n’est pas le lieu, ni le moment, sachez quand même que Christophe Carlier vous a encore concocté un roman jouissif au goût de camomille sucrée et d’embruns acides.

Pour que rien ne s’efface Catherine Locandro Editions Héloïse d’Ormesson

eho_locandro5cC’est un corps dans un tailleur Chanel, un corps en décomposition, celui de Lila Beaulieu ou celui de Liliane Garcia. De Paul qui découvre le cadavre jusqu’aux derniers mots de Lila à François Chalais, c’est une vie qui va se dérouler sous nos yeux. Catherine Locandro nous écrit un « conte » à rebours, la vie d’une femme adulée pour un seul film, une image, une impression, un sourire, peu importe. Elle sera cette femme de  » la chambre obscure », ce film qui fera d’elle une icône pour un cercle restreint d’admirateurs. Chant choral de ceux qui l’ont connu, l’auteure revient pas à pas sur la vie de celle qui n’aura existé que dans les yeux de ceux qui l’ont aimé. A-t-on d’ailleurs une existence en dehors de ceux qui nous regardent, nous prennent la main, nous aiment. Dans une écriture tendre, Catherine Locandro nous entraîne sur ce fil invisible qui fait vaciller les âmes les plus fragiles. Lila fait partie de celles qui n’ont jamais voulu enflammer les projecteurs, mais, dans le grand bazar de la vie, elle sera celle qui viendra y brûler ses dernières certitudes.

C’est un roman aussi sensible qu’il est brutal, c’est dire si Lila renaît finalement dans la magie des mots, loin des pellicules de film flétries.

Marx et la poupée Maryam Madjidi Editions le Nouvel Attila

lna_madjidi_couv_epreuves_rvbC’est un roman qui commence dans le ventre d’une mère, dans la main d’un homme qui grave un prénom sur une pierre, c’est un livre qui commence comme une promesse de lendemains meilleurs.

Il y aura trois naissances, car on ne sort vivant de la première que par mégarde. Comme autant de respirations, Maryam Madjidi nous raconte en courts chapitres les vies volées par la révolution iranienne de Khomeiny. La fuite, l’apprentissage d’une autre langue, d’un autre pays, d’autres coutumes, mais la perte aussi des brisures de l’enfance, quand elle désire du lavash, ce pain iranien qu’elle adore alors que son père lui propose des croissants. Il lui faudra grandir dans ses nouveaux habits d’européenne, jamais d’ici, mais plus de là-bas.

De l’enfance jusqu’à son retour au pays, de la petite fille qui ne parlait pas à la femme qui se donne à son amant, c’est autant de petites pépites de souvenirs qui s’amoncellent pour former un grand roman sur l’écartèlement entre ces deux pays qui l’ont vu naître et renaître tour à tour. Mais le plus émouvant, c’est cette voix singulière qui nous entraîne, nous fait rire et pleurer, nous embarque loin, si loin qu’on finit par mélanger les couleurs des épices pour masquer l’odeur de chaussette pourrie du camembert.

en librairie le 12 janvier 2017, 18€