Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…

Ressentiments distingués Christophe Carlier Editions Phébus

On avait découvert Christophe Carlier avec son premier roman « L’assassin à la pomme verte », un petit bijou de roman noir écrit au scalpel. Dans ce nouveau roman, c’est avec de l’encre et du fiel qu’il écrit. Nous sommes sur une île et ici le facteur ne dépose pas que des bonnes nouvelles dans les boîtes aux lettres. Un corbeau s’amuse à écrire des lettres anonymes pour salir les habitants. C’est bien connu que sur les îles, tout le monde se connaît et tout le monde pense connaître ce que l’autre a à cacher. Et le corbeau semble effectivement bien au courant des secrets inavouables de tout un chacun. Christophe Carlier n’a pas son pareil pour semer le trouble chez le lecteur. il est un fin dessinateur des âmes humaines, et surtout de leurs errances. Chacun surveille les faits et gestes, on parle au Café de la Marine, on élucubre, on suspecte, on enquête. Mais parfois les fils tressés finissent par rompre. De vous dévoiler le fin mot de l’histoire, ce n’est pas le lieu, ni le moment, sachez quand même que Christophe Carlier vous a encore concocté un roman jouissif au goût de camomille sucrée et d’embruns acides.

Pour que rien ne s’efface Catherine Locandro Editions Héloïse d’Ormesson

eho_locandro5cC’est un corps dans un tailleur Chanel, un corps en décomposition, celui de Lila Beaulieu ou celui de Liliane Garcia. De Paul qui découvre le cadavre jusqu’aux derniers mots de Lila à François Chalais, c’est une vie qui va se dérouler sous nos yeux. Catherine Locandro nous écrit un « conte » à rebours, la vie d’une femme adulée pour un seul film, une image, une impression, un sourire, peu importe. Elle sera cette femme de  » la chambre obscure », ce film qui fera d’elle une icône pour un cercle restreint d’admirateurs. Chant choral de ceux qui l’ont connu, l’auteure revient pas à pas sur la vie de celle qui n’aura existé que dans les yeux de ceux qui l’ont aimé. A-t-on d’ailleurs une existence en dehors de ceux qui nous regardent, nous prennent la main, nous aiment. Dans une écriture tendre, Catherine Locandro nous entraîne sur ce fil invisible qui fait vaciller les âmes les plus fragiles. Lila fait partie de celles qui n’ont jamais voulu enflammer les projecteurs, mais, dans le grand bazar de la vie, elle sera celle qui viendra y brûler ses dernières certitudes.

C’est un roman aussi sensible qu’il est brutal, c’est dire si Lila renaît finalement dans la magie des mots, loin des pellicules de film flétries.

Marx et la poupée Maryam Madjidi Editions le Nouvel Attila

lna_madjidi_couv_epreuves_rvbC’est un roman qui commence dans le ventre d’une mère, dans la main d’un homme qui grave un prénom sur une pierre, c’est un livre qui commence comme une promesse de lendemains meilleurs.

Il y aura trois naissances, car on ne sort vivant de la première que par mégarde. Comme autant de respirations, Maryam Madjidi nous raconte en courts chapitres les vies volées par la révolution iranienne de Khomeiny. La fuite, l’apprentissage d’une autre langue, d’un autre pays, d’autres coutumes, mais la perte aussi des brisures de l’enfance, quand elle désire du lavash, ce pain iranien qu’elle adore alors que son père lui propose des croissants. Il lui faudra grandir dans ses nouveaux habits d’européenne, jamais d’ici, mais plus de là-bas.

De l’enfance jusqu’à son retour au pays, de la petite fille qui ne parlait pas à la femme qui se donne à son amant, c’est autant de petites pépites de souvenirs qui s’amoncellent pour former un grand roman sur l’écartèlement entre ces deux pays qui l’ont vu naître et renaître tour à tour. Mais le plus émouvant, c’est cette voix singulière qui nous entraîne, nous fait rire et pleurer, nous embarque loin, si loin qu’on finit par mélanger les couleurs des épices pour masquer l’odeur de chaussette pourrie du camembert.

en librairie le 12 janvier 2017, 18€

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A tous nos chers clients,

Je comprends votre désarroi de nous voir fermé en ce dimanche, mais croyez-moi, ce n’est pas de gaîté de cœur. Par tradition, le dernier dimanche avant Noël, je le consacre à ma famille, passe mon temps en cuisine à fabriquer des choux à la crème, du caramel au beurre salé pour les deux semaines à venir, éventuellement si je suis en forme, on rajoute des chouquettes, de la crème pâtissière, et parfois, par pure gourmandise, on se permet de faire mousser un Crémant de Loire pour accompagner le tout.

 Ceux qui me connaissent bien savent qu’il n’en reste plus qu’un d’enfant à participer à nos agapes, et alors, qu’est-ce que ça peut bien vous faire clame-t-il, les autres, ils connaissent la date, ils n’avaient qu’à venir !

 On se retrouve lundi, frais et dispo, pour une belle dernière semaine !

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Petit Pays Gaël Faye Editions Grasset

9782246857334-001-xAllez, si vous ne devez lire qu’un livre cette année, si vous vous demandez qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis entre la paix et la guerre, si, par le plus grand des hasards, il vous prenait l’envie de vous aventurer entre Burundi et Rwanda dans les années 90. Si par  cette même obstination, vous aviez envie d’écouter Gaby, ce gamin magnifique qui court entre les balles, les nez pas assez droits, les Hutus qui tuent, les Tutsis qui meurent, entre le monde d’hier où tous étaient amis et celui qui donne de la Kalach comme seul avenir. Comme le dit la couverture, c’est un monde en équilibre instable, un seul pied à droite, à gauche et c’est la mort. Heureusement, Gaby est un rêveur qui ne cesse d’écrire à Laure, sa correspondante française, sa fiancée grégaire, ainsi les morts sur le bord des routes est plus facile à comprendre. Dans l’ouragan de la folie des hommes, Gaby surnage, en apnée. Gaël Faye nous entraîne dans un maëlstrom entre les copains du combi Wolkswagen, dans la folie de sa mère, dans cette Afrique qui l’a fait grandir. C’est un roman sur l’enfance, sur ces mots que les enfants ne savent pas lire dans la bouche des adultes, même si le sifflement des machettes, les morts sur les routes, les cris font grandir le petit Gaby bien plus vite qu’il ne le pensait. Alors, qu’est-ce qui importe le plus, sinon de fermer ce livre en ayant eu cette douce impression d’avoir partagé, avec Gaby, contre Gaby, tout ce qui a fait de lui un homme. C’est un livre de bien, qui met le mal là où il devrait rester, dans les poubelles de l’histoire.

Un fauve Enguerrand Guépy Editions du Rocher

guepyC’est une histoire dont la fin est connue avant même qu’elle ne débute. On sait bien que cet homme, la clope au bec, les yeux perdus, cherchant de l’air là où il n’y en a plus, va finir par se fracasser contre le mur de sa propre vie, mais on ne savait pas comment ou pourquoi. Enguerrand Guépy va se fondre dans la peau de son personnage, de ce magnifique Patrick Dewaere, poupée fragile d’un destin explosé par avance. Alors qu’il doit tourner pour Lelouch et interpréter Marcel Cerdan, Dewaere s’est préparé comme jamais. Fini la picole, la drogue, il met les gants à la salle, il est affûté comme un vrai champion, mais si le corps est superbe, qu’en est-il des tourments qui le hantent derrière ses yeux qui cherchent une frontière invisible. C’est un roman écrit dans un souffle rageur, magnifique et haletant, qui vous entraîne au plus près de l’acteur, calé dans ses pas, à surveiller le fragile équilibre du danseur sur son fil de soie, qui se brisera évidemment, on le savait depuis le premier jour, voilà le livre est fini, nous laissant nous aussi sans voix, le regard perdu, la bouche sèche, uppercut au foie, crochet sec à la tempe. Patrick Dewaere était immense, ce livre le lui rend bien…