Litanies pour une amante funèbre Gabrielle Wittkop Le Vampire actif

Parfois et même souvent, laisser la poésie se nicher là où personne n’a envie de l’attendre fait partie de ces petits bonheurs que des éditeurs fous, la tête dans des étoiles infinies, vous imposent abruptement un matin. Le Vampire actif fait partie de ces éditeurs qui, avec plusieurs martels en tête, oblige le lecteur à prendre le temps. Celui de lire, évidemment, mais bien plus, à comprendre qu’on ne marche pas dans les mots de Gabrielle Wittkop comme on irait marcher sur la plage, enfoncer ses pieds dans le sable et attendre benoîtement que tout fût révélé. Ici, tout est hardi et bien plus encore, on ne s’avance souvent qu’avec le drap froid, le mot est roide, la page se fait droite comme une obligation. Ici, l’amour est dans le pli de l’huître, dans la cendre qui se disperse, dans cette voix ténue qui se perd, ne s’entend plus.

Il faut être fou, de nos jours si incertains, de poser encore les mots de Gabrielle, cette échassière fine et noire qui, dans ce salon du livre de Paris du début des années 2000, m’apparut alors belle et démesurée, la voix posée sur une portée en clé de sol, jetant ses bras d’avant en arrière et son rire qui traversait les travées, ses yeux riants, son temps compté, sa beauté tellement évidente devant nos verres de papier, ses virevoltes et ses mots de nouveau dévoilés sont autant de bonheurs posés sur la route de mes évidences.

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Les liens du sang Errol Henrot Editions Le Dilettante

Autrefois, les abattoirs étaient en plein centre de la ville, dans le grouillement des halles et le sang coulait comme des torrents violets le long des caniveaux. Maintenant, ils sont en périphérie, on étouffe les sons, on camoufle les tueries, on se garde du monde, mais le même sang dégueule pour rejoindre le centre de la terre. C’est ainsi que François se retrouve tueur, huit heures par jour à saigner les animaux, embauché par piston, le directeur connaît son père. François tue, que demander d’autre à un tueur, sinon de bien faire son boulot d’égorgeur des basses œuvres. Quand François rentre chez lui, il s’affale dans ses habits de tueur, il s’endort sans manger, tentant d’oublier dans la nuit la monstruosité de son travail. Il faut bien quelqu’un pour le faire, ce boulot, si c’est pas toi, c’en sera un autre. Il mange quelques gâteaux, boit un peu de lait. Jusqu’à ce jour où la sauvagerie des uns finira par avoir raison de François. Les liens du sang finiront par se desserrer, l’entreprise est cruelle pour celui qui ne se résout pas. Errol Henrot nous entraîne ici dans les pas d’un homme en folie avec une honnêteté coupable.

Le parrain et le rabbin Sam Bernett Éditions du Cherche-midi

Si Carlo n’avait pas eu envie de pisser, si le carrelage froid et ses pieds nus n’avaient eu raison de sa vessie, ce livre n’existerait pas. En regardant dans la rue, il voit trois hommes et des camions. Il sait qui sont ces hommes, les mêmes qui sont venus prendre ses parents, la Gestapo et la SS qui cherchent à prendre ces gamins cachés dans cette école juive. Alors Carlo réveille les grands qui réveillent les petits. On fait les baluchons, il va falloir fuir, encore une fois et Carlo se souvient des dernières paroles de son père: je veux que tu vives Carlo!

Le rabbin expédie l’épisode de l’exode et la parole de Moïse, tous les élèves attendent dans le couloir. S’enfoncer dans la nuit, ne pas faire de bruit, ne pas pleurer et compter sur la chance. A Milan, en novembre 1943, des gamins tentent d’échapper à une mort certaine.

A Brooklin, très loin de là, un message parvient au Rescue Committee, cet organisme qui tente d’extirper les juifs des mains des nazis. Le message est très clair, une vingtaine d’enfants, de dix à dix-sept ans et leurs professeurs sont en route pour gagner la Suisse. Le compte à rebours s’engage. Qui en Italie pourrait les aider à franchir la neige, le froid, les montagnes? Quand l’idée vient à John Feldman de solliciter la mafia italienne… New-York se partage en deux, d’un côté la communauté juive, de l’autre, l’immense communauté italienne. S’ensuit d’incomparables palabres sur la nécessité de faire appel à des voleurs et des maquereaux pour sauver la petite troupe. Avec des personnages sortis de contes hassidiques venant se frotter aux parrains de la pègre new-yorkaise, le choc inévitable des cultures conduit à des moments de grâce et de rires, car dans le tragique, ne jamais perdre le rire!!! Vous dire la suite, non, mais vous dire de plonger dans cette histoire authentique aux incroyables rebondissements, je vous dis oui et oui encore.

 

La nuit des béguines Aline Kiner Editions Liana Levi

Nous sommes à Paris, dans ce quartier du Marais où se tient le grand béguinage royal. Cette communauté permettait à des femmes libres, soit veuves, soit vierges de vivre de manière libre, hors du joug des hommes. Quand la belle Maheut, rousse énigmatique arrive au béguinage, c’est la vieille Ysabel qui va la soigner et va la faire accepter au sein de la communauté. Mais dans ces temps incertains où l’inquisition commence à brûler  les Templiers, quand Philippe Le Bel, sous l’impulsion du Pape Clément commence à voir d’un mauvais œil ces femmes résolument féministes pour l’époque, les béguines savent qu’il va falloir lutter pour conserver cet acquis de Saint Louis. Aline Kiner a le don pour installer des ambiances, recréer le monde de Paris, insuffler la peur entre les lignes. Très beau roman qui dépasse les frontières de l’histoire, « la nuit des béguines » est un de ces livres qui nous porte et nous emporte dans la flamboyance de la chevelure de Maheut.

Hélène

Faux départ Marion Messina Le Dilettante

Un livre qui commence avec cette phrase, Alejandro s’était réveillé avec la bouche sèche et la mi-molle des matins maussades, ne pouvait que m’obliger à ouvrir un œil et le bon, bien évidemment. Alejandro est un étudiant colombien débarqué à Grenoble par le hasard de la poste française. Il est le petit ami d’Aurélie qui ne connaissait de la Colombie, avant Alejandro, que Shakira et les FARC, bref, une fille bien, petite banlieusarde étudiante qui tente de joindre les deux bouts avec son petit boulot. De cette petite vie qui ne décolle pas, Marion Messina nous brosse le portrait d’une génération qui n’ arrive pas à sortir de sa condition. Avec une écriture sans affect, elle décortique ces hommes et ses femmes qui baisouillent entre eux, prennent des trains qui n’arrivent pas à l’heure, regardent le monde continuer à tourner sans eux, tentent des petits boulots qui les dévalorisent. Avec une acuité tendre, elle appuie juste là où ça fait mal, sorte de Houellebecq féminin qui aurait traîné sur le campus gris d’une fac de province.

Je me promets d’éclatantes revanches Valentine Goby L’iconoclaste

C’est une rencontre et un bouleversement, Valentine Goby, l’auteure de Kinderzimmer, et Charlotte Delbo, l’auteure d’ Auschwitz et après. Comment ont-elles fait surtout pour ne pas se rencontrer littérairement avant que Marie-José Chombart de Lauwe fasse découvrir la flamboyante Charlotte! Dans cette lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine entre à pas comptés par la langue, car Charlotte dira les camps, la mort, les convois, l’atrocité et la banalité du mal. « Il n’y a pas d’indicible » dit-elle. Alors Valentine plonge au cœur des textes et nous livre ainsi en une quinzaine de chapitres tout ce qui fait la force unique de l’écriture de cette femme bouleversante.

Ce qui ici est extraordinaire, c’est la capacité qu’à Valentine Goby de nous faire vivre autant la femme que l’ écrivain, de mettre en lumière l’infini de son message, malheureusement si peu connu encore.

Dans ce récit, c’est bien plus qu’une femme qui nous est donné à voir, à entendre, à comprendre, c’est un point lumineux sur l’horizon qui enfle au fur et à mesure de notre lecture, avec la certitude, en refermant le livre, d’avoir accompagné le cri d’amour de Valentine Goby pour Charlotte Delbo.

Le livre que je ne voulais pas écrire Erwan Lahrer Quidam Éditeur

Il a survécu à quelque chose qui n’était pas prévu par son code vestimentaire et c’était intolérable que des connards viennent le balancer nu dans des bras de pompiers qui égarent ses tiags. Franchement ! On oscille à chaque page entre rires et larmes, même si on ne rit pas de cette distance infime entre l’arme et sa tête, mais qu’il arrive à nous rendre énorme par cette vie qui lui coule dans les veines à chaque phrase. Alors non, Erwan ne sera jamais un héros, un miraculé, pas un revenant du couloir blanc, mais un homme bien vivant qui bande au soleil et emmerde profondément ceux qui ont voulu lui faire quitter notre planète des singes. Still rocking ! Un livre indispensable à qui a peur de demain, car ici c’est la vie qui enfle au fil des pages et ne s’arrête pas aux écluses de l’excuse. Erwan Larher réussit à être ce funambule de l’instinct qui penche d’un côté à l’autre d’un fil avec un stylo affûté dans la main comme unique balancier.