Un monstre et un chaos Hubert Haddad Éditions Zulma

Peut-être était-ce ce roman que j’attendais depuis plus de quinze ans d’Hubert Haddad, celui qui saurait réconcilier l’enfant de Tunis, né juste après la guerre, lui le Séfarade qui prendrait la voix de l’Ashkénaze, lui qui raconterait un seul et même peuple disséminé au-delà de tous les continents. Oui, mais un peuple, un seul, une même voix.

Ils sont deux, Ariel et Alter. Ils ont quitté Lodz avec Shaena pour ce bourg de Mirlek. Ils ne savent pas si elle est leur mère, peut-être que oui, que non. Ils sont jumeaux, si semblables que l’un ne reconnaît pas l’autre. Nous sommes en Pologne, au moment du grand vacarme, quand les bottes allemandes vont rugir, brûler, raser bien plus qu’un monde.

Shlof, kindele , shlof…

Alors oui, il faut dormir petit enfant, éviter les cavalcades des tueurs, tenter de continuer le fil ténu d’une vie qui ne tient à rien. Ces jumeaux qui ne se distinguent en rien, c’est Meryem, celle qui va tenter de les voir différents. Ils sont mêmes, mêmes et autant différents. Jusqu’à ce moment fou où elle embrassa Alter d’un long baiser, telle une araignée dévoreuse.

C’est une fuite, entre les arbres, dans la froidure de l’hiver, quand les escadrilles viennent vrombir au-dessus du shetl, quand les mots racontent le début des exterminations, quand les noms de Chelmno, Maïdanek, Treblinka commencent à user les lèvres, râper les langues.

C’est un roman sur tout ce qui ne fait plus sens, tout ce qui devient cendres, tout ce qui est mensonge, avec cette musique de la langue que seul Hubert Haddad est capable d’écrire. Cette simple évidence qu’il n’y a rien de pire que d’être trahi par les siens, ce moment où les marionnettes racontent bien plus de vérités que les humains qui les applaudissent.

Alors, qui est Alter et qui est Ariel, tout cela n’est-t-il pas un peu de ce théâtre qui se jouera jusqu’au dernier moment dans le ghetto de Litzmannstadt, quand les fantoches tenteront une dernière fois de faire croire à qui, à quoi…

Shlof, kindele, shlof, comme un dernier chant, dors petit enfant dors, comme une antienne maladive, un dernier cri, peut-on rendre un rêve plus grand que la nuit ?

Ceci n’est pas qu’un roman, mais le chant long et la complainte d’une marche entre les bouleaux de Birkenau et les marches de Mauthausen, le sifflement sourd des rails, le craquement des portes des wagons, le lent silence de ceux qui ont marché jusqu’aux chambres, le silence des bois alentours qui ne disent plus rien. Le givre peut-être, comme un dernier effroi.

La télégraphiste de Chopin Éric Faye Éditions du Seuil

136269_couverture_Hres_0

Imaginons une femme, sans aucune culture musicale, qui retranscrit des partitions de Chopin inconnues. Imaginons un ex-espion qui cherche un semblant de vérité, imaginons des ex- journalistes qui pensent être encore espionnés. Ici, chacun cherche qui dit vrai ou qui pense faux, chacun a de bonnes raisons de ne pas croire l’autre. Qui peut croire que Chopin, de son paradis vient donner la leçon de musique à une ancienne employée de cantine scolaire… Chacun court après l’autre, il est question de mensonges, de postures, de gens qui savent, de gens qui mentent. Il est aussi question d’illusions, de ceux qui sont prêts à croire, de ceux qui sont prêts à faire que ne sorte rien qui ne puisse être cru.

Dans un contexte de fin de règne, celui de la domination soviétique, quand des journalistes se sentent libres, quand des espions se sentent perdus, quand tout finalement devient possible, et même qu’une femme inculte reproduise des partitions inconnues de Frédéric Chopin. Ce qui est magique dans ce roman, c’est que l’auteur nous tient par le bout du nez, et on se laisse faire jusqu’au bout où, par une ultime pirouette, il va nous faire croire que l’odeur du lilas pourrait être celle d’un compositeur qui passe simplement dans la rue.

Lire Eric Faye, c’est se laisser perdre, tenter de se raccrocher, puis se perdre encore, jusqu’à la dernière phrase où ne nous reste qu’un point d’interrogation, mais un très beau point d’interrogation !

Whitesand Lionel Salaün Actes Sud

Années 70, autant vous dire l’autre siècle dernier quand Ray Harper débarque à Huntsville, l’un de ces trous du culs du monde du sud du Mississippi où la guerre de sécession n’a pas vraiment bougé depuis ceux qui y vivent. Ici, tout ce qui prend un peu trop la couleur du noir n’est pas vraiment le meilleur moyen de se mettre en valeur.

Si Ray débarque ici, cela ne tient qu’à une lettre qu’il tient dans sa poche. Mais le Mississippi est un endroit de taiseux, de ceux qui regardent les étrangers (étrangers veut dire ceux qui ne vivent pas ici depuis au moins deux siècles…). Cela sent la sueur et bien plus, la puanteur peut-être d’un monde qui se liquéfie. Et à Whitesand, on a bien plus que tout ça en magasin.

C’est un monde qui n’ a pas d’avenir, qui se ratiocine sur lui-même, qui raconte des histoires d’hier, celui d’un chêne où la chair sanguinolente n’est que le prix à payer. Ici, tout se paye au cul du camion, on ne fait jamais semblant, et la lecture du fond du bayou ne raconte pas la même histoire que celle des Ackerman. Jusqu’au bout, c’est bien plus qu’une voix que nous raconte Lionel Salaün, c’est le chant d’une Amérique aphone de ceux qui plantaient dans les champs de cotons, dont la couleur de peau n’avaient d’autre réponse que la fuite.

C’est un roman âpre et beau, qui vous laisse les bras ballants, avec cette invincible beauté de Ray Harper, debout, sa peau presque blanche, mais ses yeux qui ne cachent rien. Lionel Salaün nous conte un Sud qui suinte toute sa misère, avec des héros qui n’en sont pas, mais qui ont, in fine, bien plus à nous donner et à nous apprendre.

Aujourd’hui, nous faisons semblant, regardons en arrière, arrêtons de penser.

Un élément perturbateur d’Olivier Chantraine en Folio

product_9782072823770_195x320Serge a 43 ans, un physique agréable, vit à Paris, et travaille dans une entreprise très secrète dont l’activité consiste à monter des opérations financières afin de faire transiter de l’argent  partout dans le monde, sauf en France. Serge est honnête avec lui-même; en effet il sait qu’il doit ce poste à son frère, ambitieux ministre des finances. Il vit avec sa soeur, avec laquelle il s’entend à merveille. Depuis peu il souffre d’une aphasie qui lui coupe la parole, juste au moment où on la lui demande.  La plupart du temps il fait semblant de travailler, car les analyses qu’il est sensé rendre lui sont rarement demandées. Jusqu’au jour où il part au Japon avec  le patron, son bras droit, et Laura, très ambitieuse et très belle collègue qui semble trouver Serge à son goût. Là son analyse requise, et honnête, va faire capoter un montage frauduleux, et tout va commencer à aller de travers. S’ensuivent des péripéties professionnelles qui vont mener Serge bien plus loin qu’il ne pensait jamais aller.

On rit beaucoup dans ce roman, vraiment, et les personnages d’Olivier Chantraine sont très attachants… enfin pas tous.

Dans ce format poche, il n’a pas fini d’amuser les lecteurs, tous les lecteurs: un petit bonheur!

Hélène.

 

 

ABATTAGE de Lisa Harding éditions Joelle Losfeld

Dans ce roman de la romancière irlandaise, Lisa Harding, nous suivons en alternace de chapitres, deux adolescentes, l’une irlandaise, Sammy, l’autre moldave Nico. La première vit un quotidien familial terrible avec une mère alcoolique et un père absent. Son énergie et sa hargne la mènent vers tous les excès. La seconde grandit dans la campagne moldave avec ses trois frères et ses parents, plutôt pauvres, mais elle est heureuse et s’épanouit entre l’école où elle excelle et la nature où elle aime courir. Cependant, dès le moment où elle « devient une femme », son père la vend à un soi-disant mari, qui l’emmènera en Angleterre où elle pourra étudier et bien vivre.  Le destin va faire se rencontrer les deux jeunes filles, car elles font désormais partie d’un réseau de prostitution de mineures. Sammy se croit libre, car elle pense avoir choisi d’être là. Nico est prisonnière, elle le sait, elle subit. Toutes deux vont se trouver, se soutenir, et peut-être fuir.Dans ce roman terrible, terrifiant, mais nécessaire, on découvre combien cette prostitution est un scandale. Car elle se fait souvent dans les salons feutrés de clubs privés où des hommes « bien », abusent, violentent, tuent de jeunes filles esclaves.

Hélène.

 

Sauvage Jamey Bradbury Editions Gallmeister

« J’ai toujours su lire dans les pensées des chiens. Mon père dit que c’est dû à la manière dont je suis venue au monde, née sur le seuil de la porte ouverte du chenil, avec vingt-deux paires d’yeux canins qui me regardaient et les aboiements et les hurlements de nos chiens qui furent les premiers sons que j’aie entendus. »

C’est Tracy qui vient de naître, mais tout le monde l’appelle Trace, car il sera ici, à chaque instant, l’idée d’une trace qui laisse sa marque indélébile dans la neige, dans les corps, dans le sang. C’est un roman sur la transmission d’un secret, d’une mère qui dit à Trace qu’il ne faut jamais perdre la maison de vue et ne jamais rentrer les mains sales. Dans cet univers de glace et de forêts étroites où ne perce jamais le soleil, Trace chasse, pose ses pièges et ses collets, rêve de courir l’Iditarod, cette course mythique de mushers sur plus de 1700km entre Anchorage et Nome, dans cet Alaska gelée.

Ici, le sauvage est intérieur, il se promène dans la tête de Trace, dans ses courses au fin fond de la forêt afin de boire, de comprendre, de deviner ce qui se trame dans les âmes des animaux et aussi dans celles des humains. Trace a un don, mais dont il est bon de ne pas abuser. Jusqu’à… Il est mieux de ne rien dire, il faut suivre le traîneau de Trace, se perdre dans les méandres de son cerveau, laisser les couteaux porter jusqu’à plus soif. Continuer de courir dans la forêt jusqu’à ne plus jamais s’arrêter, laissant le lecteur pantois, harassé, les doigts gourds et la bouche sèche. C’est un roman que je ne voulais pas finir, j’avais trop peur de perdre Trace et son monde, Trace et sa vie, Trace et son sang.

Les Crêpes L’art, la Manière par Catherine Merdy-Goasdoué

Catherine Merdy-Goasdoué est une crêpière émérite, qui a longuement pratiqué en crêperie, puis a enseigné tout l’art de la crêpe, telle que nous la concevons en Bretagne… du Nord-Ouest.

Ici dans ce magnifique ouvrage agrémenté des superbes photos de Thierry Adam, tout est dévoilé: les trucs, le tour de main, les recettes de base, et après à chacun de prendre son rozell, son bilig, et en avant la tournée!

Et comme le dit si bien Nicolas Conraux, chef étoilé de la Butte à Plouider dans sa préface, « pourquoi cette spécialité qui nous est si familière continue à provoquer en nous cette forme d’émotion si particulière? »

Sans doute parce qu’elle réveille tout un imaginaire, tout un rituel familial et tellement convivial.

Alors si en plus d’apprendre à faire des crêpes, l’art, vous voulez y rajouter la beauté du regard, la manière, ce livre est pour vous. Et puis février est le mois de la chandeleur!

De plus, le samedi 23 février, Catherine Merdy-Goasdoué viendra à la Librairie parler de son livre… et tout le monde pourra déguster de bonnes crêpes!! Miam Miam, on vous attend nombreux!

Hélène.