Femme qui court de Gérard De Cortanze Albin Michel

Gérard De indexCortanze nous raconte de façon romancée, la vie de Violette Morris, personne ô combien mal aimée, mal considérée, mal jugée dans la première moitié du XXème siècle. Il faut dire que Violette est en avance sur son époque: nous ne sommes encore qu’aux débuts du sport féminin de haut niveau , et elle qui excelle dans toutes les pratiques qu’elle tente, n’hésite pas à se confronter aux hommes. La natation, la boxe, l’athlétisme, le vélo, la course automobile, tout, elle aura tout essayé; et à chaque fois avec une force et une envie de vaincre renouvelée.  Violette Morris aime les femmes, elle vivra de nombreuses passions amoureuses. Elle a aussi un très fort caractère et une « grande gueule », et à chaque excès la presse ne manque pas de lui rappeler sa vie dissolue. elle aura quand même côtoyé dans sa courte et intense vie des célébrités comme Joséphine Baker, Jean Cocteau… mais aussi, volontairement ou non, les instances nazies au moment de l’occupation.

Gérard  De Cortanze réhabilite par ce beau roman, une figure oubliée du XXème siècle. De plus, il y a quelques semaines, est sortie chez Futuropolis, une biographie en bande dessinée d’elle par Bertrand Gallic, Kris et Rey qui est aussi très réussie, et dont on attend avec impatience le second tome.

Hélène

 

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Vigile Hyam Zaytoun Editions Le Tripode

C’est un livre qui ne se raconte pas, mais qui se vit. Vigile est la vie, Vigile est cette vigie postée en haut du mât et qui regarde toujours devant en attendant de voir la terre, après de longs jours de mer. Vigile rime avec fragile et ici tout est ainsi, prêt à rompre, mais Hyam Zaytoun sait tout ça mieux que nous le lecteur qui assiste, impuissant, à ces jours où l’homme qu’elle aime lutte contre la mort.

Ce qui ressort de la lecture en apnée, évidemment en apnée, de ce court texte bouleversant, c’est l’amour, porté dans une incandescence que révèlent les mots. L’amour pour cet homme, pour cette famille soudée qui sera là à chaque instant de ces jours sans fin, sans autre but que de regarder devant, espérer quand même les mots insensés sont prononcés.

Vigile fait partie de ces livres qui nous obligent à aimer chaque matin, chaque lever de soleil, chaque bruit dans la rue, chaque cri d’un enfant. C’est un livre qui nous rend absolument vivant, et cela n’a pas de prix…

Dans l’ombre du brasier Hervé Le Corre Éditions Rivages/Noir

Ce qui est formidable avec Hervé Le Corre, c’est qu’il n’est jamais là où on l’attend.

Dernièrement, il y eut « Après la guerre  » dans ce Bordeaux des années 50 qui n’avait rien oublié de la guerre, puis « Prendre les loups pour des chiens » dans la marginalité de notre monde contemporain, et ici, tout est autre, la langue, le lieu, l’histoire.

Alors quelle est cette ombre et quel est ce brasier? Nous sommes en 1871, pendant la semaine sanglante qui marquera la fin de la Commune de Paris, cette rébellion du peuple de Paris contre les Versaillais, l’élite (cela ne vous rappelle rien!).

Alors que Paris est mitraillé, bombardé par les loyalistes, la Commune de Paris se meurt, exsangue et sacrifiée, des filles disparaissent, happées par un fiacre dont le cocher est reconnaissable entre tous, défiguré.

Parmi elles, Caroline, l’amoureuse de Nicolas Bellec, un Breton de Saint-Pabu, qui n’aura de cesse de la retrouver dans cette grand mort qui se dresse partout, dans ces immeubles qui s’effondrent, dans cette ville qui n’est plus que gravats et sanglots.

Il y aura aussi Antoine Roques, devenu commissaire par le fait de la Commune, qui cherchera à démêler l’écheveau de ces disparitions. Mais que sont ces femmes dans le maelström d’un monde qui finit, s’embrase, où les exécutions sommaires fracassent les murs des balles des loyalistes.

Alors oui, il y aura bien cette enquête, il y aura bien ces deux hommes qui vont chercher Caroline, mais entre les lignes du roman, il y aura la splendeur d’un roman hugolien, où l’ écriture d’Hervé Le Corre nous fait ressentir la poudre et le sang, les membres amputés, l’odeur du vin rance et de la poudre des fusils, les enfants qui meurent dans le silence assourdissant des obus qui fracassent bien plus que des idées. Roman total qui nous laisse abasourdi, presque sourd, le lecteur avec la poussière du mur des Fédérés qui lui enflamme la cornée.

Certains livres nous laissent muets, celui-ci en est un.

Le zéro déchet de Camille ratia

ZEROEn cette semaine européenne de la réduction des déchets, il faut savoir que de plus en plus d’ouvrages existent sur le sujet. J’apprécie particulièrement celui de Camille Ratia, le Zéro déchet, car elle propose, après quelques mises au point nécessaires sur nos abus et les déchets cachés que nous ne voulons pas ou ne savons pas voir ( notre ordinateur portable, 1,5 tonne de déchets avant d’arriver entre nos mains!!), d’aller chacun à son rythme. Pas de stress, pas de jugements, juste prendre conscience et ensuite agir, chacun à son niveau. Ce n’est quand même pas compliqué d’aller faire ses courses avec des sacs que l’on aura fabriqués, ou que l’on réutilise, ou des bocaux pour le vrac! En plus on gagne en temps de rangement .

Elle donne des recettes de produits ménagers à réaliser soi-même, et finalement la course au zéro déchet, avec chaque semaine quelques challenges en plus, rend la vie bien plus agréable. Je le sais car j’ai testé!

Le zéro déchet – Rustica éditions- 12,95€

Hélène.

 

 

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

Je vous ai déjà parlé du livre, aussi de la traduction, mais ne fallait-il pas aussi faire parler la traductrice, tant ce texte fourmille d’inventivités lexicales. J’ai osé demander à Sika Fakambi quelle folie lui avait pris de se laisser aller dans cette traduction majeure. Elle m’a répondu avec encore la fièvre qui l’a habitée quand elle s’est frottée au texte. merci Sika!

Comment aborde-t-on la traduction d’un roman aussi étonnant, aussi différent, qui manipule la langue avec une dextérité folle ?
Il y a eu un temps de latence très long, un temps de rencontre, pour laisser la voix, le souffle, les voix « humaines et puissantes » de ce roman m’envahir. Être avec, faire corps avec le texte. Avec Janie. Avec Zora et Janie. Il y a eu de longues semaines de terreur — et aujourd’hui encore, terreur — devant la tâche. Chercher en silence, aphone d’abord, comment redire cette histoire en une langue autre, celle dans laquelle j’écris. Il a fallu de la patience, donc. Patience avec le texte, patience avec moi-même, pour laisser venir à mes mots, à ma voix, le texte de cette traduction. Enfin, chaque jour, finalement l’écrire, comme on creuse un tunnel.
J’ai quand même l’impression que c’était un challenge. Il y a eu une première traduction. En avez-vous tenu compte ou êtes-vous partie dans votre propre idée de ne rien savoir ?
J’avais mes propres contraintes, avant tout. Avant toute recherche. Avant toute lecture autre que celle de Zora Neale Hurston. Des contraintes fortes, décidées d’emblée, dictées par ma lecture du roman d’abord, et ensuite par ma rencontre avec Zora Neale Hurston, la personne, telle qu’en ses écrits, telle qu’elle se raconte. Puis j’ai lu, entre autres, une thèse qui analyse la première traduction, de Françoise Brodsky, parue au Castor Astral en 1993. J’ai donc une idée précise de ce qu’elle a fait, grâce à la lecture de cette thèse, où la traduction était amplement citée et commentée, mais aussi grâce aussi au texte que Françoise Brodsky a elle-même écrit pour présenter son travail sur la langue de Zora Neale Hurston. Et je suis restée paralysée longtemps, après cela. Paralysée, entre autres choses, par cette question : pourquoi, comment une nouvelle traduction ? J’ai attendu longtemps, comme Janie, que quelque chose me réponde.
J’ai le sentiment que Janie est devenue une part de vous, tellement la traduction est fluide. Pourriez-vous me dire ce qu’elle évoque pour vous ?
Janie fait partie de moi. Elle me donne sa voix et je lui donne la mienne. J’ai grandi avec elle, pendant ces deux années de compagnonnage en traduction. Janie, je le crois, est toutes les femmes. Et à la fin, on se sent bien peu de chose devant elle, qui nous regarde. « Elle tira à elle son horizon déployé comme un immense filet de pêche. Le tira des lombes du monde et le drapa sur ses épaules. Tant de vie dans ses mailles ! Elle fit venir son âme, qu’elle vienne voir. »

Les poteaux étaient carrés Laurent Seyer Éditions Finitude

Si vous avez plus de cinquante ans, vous savez tous ce que l’expression « les poteaux étaient carrés » est rentré au panthéon footballistique de l’année 1976. Le 12 mai de cette année-là, dans mes culottes courtes et mon sous-pull en acrylique, j’ai eu le droit de regarder la finale de la coupe des clubs champions, comme on disait à l’époque.

A Vincennes, Nicolas Laroche, treize ans tout comme moi, s’est assis dans le canapé, avec Hugo le goret, presque collé à lui, et sa fausse-doche Virginie, celle qui a remplacé sa maman dans le lit et dans le cœur de son père.

Le temps des quatre-vingt dix minutes réglementaires de la finale, Nicolas nous raconte, quand maman est partie lors du quart de finale mythique, deux ans auparavant, ce match contre Hadjuk Split, ces yougos qui avaient gagnés  le match aller 4 à 1 mais que Saint Étienne allait pulvériser au retour.

Pour Nicolas, le foot c’est comme la vie, c’est compliqué, il suffit de poteaux carrés pour que tout s’en aille à vau-l’eau. Alors qu’un imbécile de teuton à l’allure d’armoire normande décide d’un coup franc assassin à la cinquante-septième minute de ruiner à jamais ses rêves de gosse, Nicolas se fait un petit pont à lui-même, le ballon file sur l’aile droite et finit en sortie de but. Les rêves des enfants ne sont pas faits pour se confronter au monde des adultes, surtout à la cinquante-septième minute.

Dans ce premier roman magnifiquement empreint de nostalgie, Laurent Seyer réussit le une-deux poétique, enchaîne avec un passement de jambes émotionnel, se remet face au but d’un dribble en double contact. Le gardien est pris à contre-pied, comme le lecteur, le but est marqué. On referme le livre les yeux mouillés, sans savoir si c’est Nicolas ou Dominique Rocheteau qui s’est trompé de match.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

C’est un roman culte de l’Amérique du vingtième siècle, un de ces inconnus qui n’ont pas traversé la traduction de cette vie du monde noir, de cette littérature naissante qui racontait l’histoire d’un peuple nié de sa voix, surtout de sa langue. Il y a dans « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » tout ce qui fait naître la voix, la langue, un phrasé qu’il fallait pouvoir traduire. On ne parle jamais assez des traducteurs, et quand ils s’attachent à un monument…

C’est l’histoire d’une femme, écrite en 1937, celle d’une femme aujourd’hui, celle d’une femme debout, c’est l’histoire de Janie qui va traverser son siècle, bousculer les évidences, accrocher les mots qui vont faire une vie, des vies, celle qui sera encore debout quand son homme va flancher. Il est dans ce roman tant d’amour qu’il serait indiscret d’en dire beaucoup plus.

« Janie, y a combien de temps que tu laisses Johnny Taylor te becquer de même ? »

Voilà la langue, le phrasé qui nous ramène à l’essentiel. Rien n’existe sans les mots qui se contredansent les uns les autres, sans l’idée que hier ne sera pas sans demain, bouche contre bouche et pis voilà. Janie va vivre, aimer, pleurer, hurler. Elle va renverser son monde et les hommes de sa vie ne seront ni pantins, ni hommes de paille. De Logan Killicks à Joe Starks en finissant par Tea Cake, ils traverseront le monde de Janie jusqu’ au baiser mortel.

Ici tout se dévore, les mots s’enveniment, il y a de la rage bien plus loin que dans le propos. C’est un moment entre noirs et blancs, entre croches et doubles croches. C’est un roman des années trente, celles du siècle dernier qui n’a pas pris une ride, qui nous raconte cette même histoire avec la langue d’à côté. C’est un roman qui balance la langue de tous les côtés, maltraite les évidences d’une Amérique et se donne des rigoles de sourires.

C’est un livre immense sur le monde des noirs qui apprennent la liberté, sans qu’on ne leur ait enlevé les menottes de l’esclavage. Rien que pour ça, il faut le lire, rire, pleurer, bouger, chanter avec Janie.

La traduction somptueuse est de Sika Fakambi!