Heurs et malheurs du sous majordome Minor Patrick de Witt Actes Sud

C’est à l’âge de 17 ans que Lucien Minor, dit Lucy, va travailler au château Von Aux, bien éloigné de son village où plus rien ne le retient, bien au contraire. Il arrive dans un lieu qui semble loin de tout, un château sinistre surplombant un village très pauvre.C’est là qu’il va rencontrer Klara dont il tombe éperdument amoureux, après s’être fait détroussé par le père de cette dernière, un chapardeur professionnel. Ici, la vie semble arrêtée, les habitants attendent on ne sait quoi, Lucy n’est guère occupé sinon à visiter les lieux. Il séduit Klara et tous deux mènent une vie tranquille, bien que modeste, mais soudain, tout s’accélère avec le retour au château de la baronne et du bel Adolphus, concurrent sérieux pour le cœur de la belle Klara. Dans ce monde fantasmagorique, impossible à dater dans le temps et dans l’espace, où chaque nouveau personnage semble sortir du chapeau d’Alice, rien ne va plus pour Lucy, frère jumeau d’un Candide qui va s’en sortir grâce à son intelligence, son pragmatisme et l’amour de de sa chère Klara. Comédie grinçante tout autant que conte cruel, Patrick de Witt nous entraîne dans un monde étonnant, une évasion complète qui finit par nous faire un bien fou!!!

Hélène

Neverhome Laird Hunt Actes Sud sortie le 2 septembre

huntDe paille et d’acier…
« J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partit au combat pour défendre la République ». Les mots de Constance Thompson résument le roman. Au début de cette guerre civile américaine, Constance va laisser Bartholomew à la ferme et elle ira combattre à sa place, travestie en homme, car « il était de paille et j’étais d’acier ».
Constance va devenir Ash. Comme elle l’a promis à sa mère, devant sa stèle funéraire, elle aussi va partir, combattre, faire ce qu’elle a en elle, se forger un destin, ne pas dépendre, ne pas attendre. Avec ses mains calleuses de fermière, ses bras de lutteuse, elle s’imposera aux hommes du régiment et ceux qui voudront la jeter à poil dans la rivière pour son premier jour, choisiront une autre victime.
Constance est devenue Ash. Elle boit, fume, creuse les tombes des soldats morts. Le camp sent la charogne, les hommes traînent leur puanteur comme des oriflammes, et c’est alors qu’Ash redevient Constance dans ces lettres qu’elle écrit à son mari. Elle y retrouve toute la tendresse de ce couple amoureux qui ne s’écrivait jamais, mais qui chacun pour l’autre savait briller d’attentions. Il y a, au milieu du tumulte, certaines fleurs qui poussent dans le sang des champs de bataille.
Ash va tuer. Et ce premier homme sur lequel elle fait feu, tué d’une seule balle sous le sein gauche, va être cette révélation qu’il faut apprendre à oublier tout sentiment. Alors qu’elle avait l’envie de prendre la tête du mort dans ses bras, afin de le bercer une dernière fois, comme une vierge à l’enfant, elle s’en garda, car la guerre n’a rien à faire des regrets éternels.
Constance continue d’écrire à son homme. Elle lui raconte sa guerre, sachant déjà qu’il ne peut rien en comprendre. Les mots ne peuvent raconter, ils ne sont qu’un constat et dans l’immense barbarie, elle cherche à le rassurer. Quand elle est faite prisonnière par les rebelles, ceux du Sud, c’est en finesse qu’elle s’en sortira, mais tout en faisant gronder l’artillerie. Le conflit continue, les régiments sont décimés, les morts s’entassent, on ne prend plus le temps de les enterrer. Les fantômes la hantent, ceux d’hier et celui de sa mère particulièrement, comme ceux d’aujourd’hui qui hantent les champs de ruine.
Mais quand il faudra défendre sa terre, son homme, elle prendra le chemin du retour. Elle a laissé tomber l’uniforme, c’est en femme qu’elle revient, qu’elle croise certains de ses anciens compagnons. C’est en femme qu’elle redevient humaine, après avoir traversé dans sa propre chair les tréfonds de la folie. C’est en femme qu’elle reverra le Colonel devenu Général, celui qui a deviné, peut-être, qui elle était, mais qui l’a protégée de tous et d’elle-même surtout.
A la manière d’Ulysse revenant vers Ithaque, Constance va creuser son Odyssée, terminer son voyage dans la tragédie, celle où n’existe nulle rédemption, où le courage ne sert à rien, où être un homme ne donne aucun avantage, où la peur vous fait commettre l’irréparable, où la seule chute d’un homme, d’un amour, vous renvoie à tous vos cauchemars, ne vous laissant plus jamais en paix. Il n’y a plus de paix pour ceux qui se nourrissent de la guerre.
Laird Hunt nous offre un roman éblouissant sur le sens même de l’engagement, sur la fragilité de nos propres croyances au prisme d’une héroïne rare et bouleversante. Ash-Constance est de ces personnages qui vous hantent longtemps. Longtemps…

Danser les ombres Laurent Gaudé Actes Sud

gaudé  Nous sommes à Port-au-Prince en Haïti il y a cinq ans. Dans cette ville colorée et vivante revient Lucine, jeune femme qui a dû quitter la ville il y a quelques années pour s’occuper de ses neveux. Elle retrouve rapidement ses marques et tous ses souvenirs affluent. Logée à Fessou, cet ancien bordel où elle rencontre une bande d’amis de longue date avec qui elle va partager discussions sans fin, parties de dominos homériques, récits et  où, finalement, elle rencontre l’homme de sa vie.

Le lendemain, le gouffre du tremblement de terre fait tout basculer en trente-cinq secondes. Laurent Gaudé nous donne à voir ces moments avec une précision qui fait que nous devenons Haïtiens. Nous vivons le cauchemar avec tous les personnages. Alors, en mélangeant les vivants et les morts, en leur donnant la parole, on comprend le parti pris du romancier, car ce qui reste quand tout est tombé, quand tout est écroulé, il reste la parole de ceux qui sont encore debout et celle qui remonte des décombres, celle des morts qui renaît dans la bouche du monde.

Un magnifique hommage à cette île balafrée et à tous ses habitants.

Hélène

Kinderzimmer Valentine Goby Actes Sud

goby  Comment vous dire ce livre, comment vous donner envie de plonger dans l’horreur de Ravensbrück, en suivant les pas de Mila, déportée politique, gamine de vingt-deux ans, enceinte dans cette endroit où toute vie est niée, écorchée, décharnée.

Né d’une rencontre avec un homme de 65 ans, que Valentine Goby ne pouvait imaginer être sorti vivant de cet enfer sur terre, ce bouleversant roman est d’une irréelle et sourde beauté, de cette idée que la vie doit toujours être envisagée, même dans l’extrémité d’un camp de concentration. Si Mila n’avait pas rencontré Teresa, la franco-polonaise, aurait-elle eu cette folie qui n’était que de rester en vie.

Ensuite, il y aura l’enfant né dans cet hiver de 1944, et cette Kinderzimmer tellement impensable, pratiquement collée aux crématoires.

Valentine Goby a su trouver les mots pour décrire ce qu’elle n’a pas vécu, pour décrire ce que les rescapés n’ont pas su dire en sortant des camps, car on ne pouvait les entendre. Alors que les voix s’éteignent, près de soixante-dix ans après, ce roman résonne avec autant plus d’ampleur. Exceptionnel!