La télégraphiste de Chopin Éric Faye Éditions du Seuil

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Imaginons une femme, sans aucune culture musicale, qui retranscrit des partitions de Chopin inconnues. Imaginons un ex-espion qui cherche un semblant de vérité, imaginons des ex- journalistes qui pensent être encore espionnés. Ici, chacun cherche qui dit vrai ou qui pense faux, chacun a de bonnes raisons de ne pas croire l’autre. Qui peut croire que Chopin, de son paradis vient donner la leçon de musique à une ancienne employée de cantine scolaire… Chacun court après l’autre, il est question de mensonges, de postures, de gens qui savent, de gens qui mentent. Il est aussi question d’illusions, de ceux qui sont prêts à croire, de ceux qui sont prêts à faire que ne sorte rien qui ne puisse être cru.

Dans un contexte de fin de règne, celui de la domination soviétique, quand des journalistes se sentent libres, quand des espions se sentent perdus, quand tout finalement devient possible, et même qu’une femme inculte reproduise des partitions inconnues de Frédéric Chopin. Ce qui est magique dans ce roman, c’est que l’auteur nous tient par le bout du nez, et on se laisse faire jusqu’au bout où, par une ultime pirouette, il va nous faire croire que l’odeur du lilas pourrait être celle d’un compositeur qui passe simplement dans la rue.

Lire Eric Faye, c’est se laisser perdre, tenter de se raccrocher, puis se perdre encore, jusqu’à la dernière phrase où ne nous reste qu’un point d’interrogation, mais un très beau point d’interrogation !

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Par le vent pleuré Ron Rash Éditions du Seuil

Ce qu’il y de beau dans les romans de Ron Rash, c’est qu’il arrive chaque fois à nous entraîner subtilement vers des rives où se cachent, comme ici, une étrange jeune fille, Ligeia. Nous sommes en 1969, en plein Flower Power, et dans ces montagnes des Appalaches, son apparition va bouleverser l’ordre des choses de deux frères, Eugene et Bill. Elle les mènera par le bout du nez (souvent chez Rash, les femmes sont dominantes…), en fera des voleurs et des amoureux, les fera chavirer plus d’une fois vers des méandres secrets. Ligeia finira par disparaître, elle est rentrée chez elle, c’est certain, a repris le bus pour la ville, et c’est ainsi que le monde tourne depuis qu’il est monde.

En 2009, des ossements sont retrouvés au bord d’une rivière. Parfois, le monde s’arrête de tourner, et c’est cette histoire qui hésite entre folies et déraisons, quand deux frères, qui sait… C’est un roman aux pentes douces, aux photos jaunies qui reprennent subitement une couleur rouge. Dans sa prose toujours aussi magique, Ron Rash nous tient en haleine, mais tout cela sans se faire juge. Parfois la vie tourne du mauvais côté de la rive, c’est la vie, c’est magistral, c’est du Ron Rash, tout simplement…

Taba-Taba Patrick Deville Éditions du Seuil

Les pièces du fond de la Villa Turquoise

Ici, on entre par effraction, on brise des cadenas rouillés, on pousse des portes fermées à double-tour, on manie les souvenirs avec la grâce d’une plume, de peur de les briser, on écoute grincer des planchers trop bien cirés, on ouvre des lettres en pelure aux mots pleins et déliés à l’encre bleue, ici un enfant se souvient.

Il a huit ans et va quitter l’hôpital psychiatrique  de Saint-Brévin, le Lazaret disait-on à l’époque, où il a séjourné, l’enfant de traviole qu’on a opéré à quatre ans pour le remettre de guingois et le coffrer dans une coquille de plâtre, les jambes écartelées et tout cela pour une année. C’est dans son sarcophage qu’il apprendra le goût des mots et des livres que Simonne, dite Monne, la sœur de son baryton de père, directeur de l’hôpital, lui apprendra à déchiffrer seul. « Les livres sont des rapaces qui survolent les siècles, changent parfois en chemin de langue et de plumage et fondent sur le crâne des enfants éblouis » écrira l’auteur, se souvenant de l’enfant qu’il était, là-bas, au Lazaret de Saint-Brévin, écoutant l’amnésique patient répéter son unique alexandrin « Taba, Taba, Taba/ Taba, taba, Taba ».

Monne va s’en aller pour de bon en 2013, et laissera derrière elle trois pièces emplies d’archives, plus d’un siècle et demi de souvenirs entassés de la famille, avec au milieu du fatras des munitions de guerre qui auraient pu déchiqueter qui aurait voulu s’en débarrasser. Comme un archéologue, Patrick Deville va ausculter les mémoires familiales, remonter des fleuves, mais tout commencera par une photographie en noir et blanc de 1956, prise par Monne, encore elle, celle du père de l’auteur, fier de poser devant sa motocyclette. De cette photo vont suivre toutes les péripéties d’un siècle cahoteux, la violence des guerres, les fuites à pied à travers la France déchirée, les camps de réfugiés, la résistance, mais aussi les origines égyptiennes de la famille qui quitta Le Caire en 1862, mais que Monne, toujours elle, ressuscitait en ayant conservé tout ce qui faisait la vie de ces petites gens.

C’est par de courts chapitres, comme pour accentuer l’accumulation de sa tante, que Patrick Deville nous détricote tout ce passé, en anthropologue et sociologue de sa propre famille. Et ce qui nous bouleverse dans ce roman gigogne qui nous embarque autant en Amérique du Sud que dans le long exode de 1940, ce sont tous ses fragments qu’on eut dits posés sur le sol en un immense puzzle sépia de photos aux bords dentelés, de lettres et de carnets de guerre, de babioles rapportées des sables du désert. Mais sans doute est-ce aussi les yeux de l’enfant qu’il redevient quand cette manne lui est donnée, car il y a plus d’un roman dans les entrailles des archives de Monne, mille vies qui se succèdent, s’aiment, se fuient et se retrouvent. Il fallait tout le talent de Patrick Deville pour que le désordre devienne kaléïdoscope, que les mots viennent soulager, apaiser les déchirures, panser les plaies vives des abandons. «  Elle s’était laissée mourir, de rien, de lassitude, de savoir qu’elle ne retrouverait plus ni son bureau ni ses archives, ces « pièces du fond » qui étaient sa mémoire et son monstrueux hippocampe extrême. » C’est à Monne que vous avez écrit, à fleur de peau, ce livre épique et beau, alors chapeau bas Monsieur Deville !

Notre histoire Rao Pingru Seuil

pingruC’est un livre à nul autre pareil, un concentré de l’histoire d’un monde, la Chine dans sa version folle du XXème siècle, et celle de l’amour d’un couple, Rao Pingru et Mao Meitang, une histoire d’amour dont on pense qu’elle n’existe que dans les contes de fées, et pourtant. Ce n’est qu’à la mort de sa femme, en 2008, que Rao Pingru commence à raconter, en mots, mais aussi en aquarelles, ce que fut sa vie, de sa plus tendre enfance jusqu’à la mort de sa femme. De sa prose étonnamment simple et réaliste, il nous transporte dans la Chine des années 40, époque de la guerre sino-japonaise, moment aussi où il rencontre Meitang, celle qui deviendra sa femme, sa muse, celle qu’il n’aura de cesse d’aimer, même durant les vingt ans où ils seront séparés pendant la folie de la Révolution Culturelle chère au Président Mao Ze Dong.

Cette vie, dessinée également avec une précision bouleversante, sera semée d’embûches, de séparations, de morts, mais jamais leur amour ne sera altéré, car ce qui les réunit saura faire fi des guerres et de l’inconscience des hommes. On est, tour à tour, ému, amusé, horrifié de cu’on découvre au fil des pages, on s’arrête au détail d’un dessin, à la beauté d’un paysage, à la finesse d’un trait qui raconte mieux que cent mots l’amour de Pingru pour Meitang. C’est un livre à l’étrange beauté comme l’alchimie d’un couple hors du commun.