Héritage Miguel Bonnefoy Éditions Rivages

Un prénom espagnol, un nom français, comment pouvoir échapper à cet « Héritage » pour Miguel Bonnefoy, sinon en écrivant avec un brio extraordinaire, ce roman foisonnant où l’histoire du vingtième siècle se bouscule avec la petite histoire de Lazare Lonsonier, viticulteur à Lons-Le-Saunier, parti tenter l’aventure de l’Amérique avec 30 francs et un pied de vigne dans ses poches.

Mais de la Californie, il ne verra point. Débarqué à Valparaiso, dans un pays dont il ne connaît pas la langue, quand on lui posera la question « Nombre? », il répondra Lons-Le-Saunier. Et voici comment commence au Chili la grande aventure des Lonsonier.

Du Jura de ses origines jusqu’à la dictature de Pinochet, les Lonsonier traverseront le siècle, les guerres tout en revenant en France pour mieux repartir. Si Miguel Bonnefoy mêle habilement la fiction et la réalité de sa descendance, c’est pour nous offrir un roman autant sensible que baroque, autant burlesque qu’émouvant, par le simple fait de nous donner à lire, à voir et à entendre des formidables personnages qui aiment, chantent, boivent, franchissent les montagnes autant que l’adversité dans un souffle magique qui n’appartient qu’à la puissance évocatrice de l’auteur. Roman total, « Héritage » fait partie de ces livres magnétiques qui vous poursuivent longtemps.

Pacifique Stéphanie Hochet Éditions Rivages

Isao Kaneda a réussi ce qu’il voulait le plus dans sa vie. Devenir pilote de guerre dans la plus fameuse escadrille, la 343 kõkutai du fameux pilote Matsuyama.

La fin de la guerre approche, et si personne ne le dit, la guerre est perdue. Il est temps de devenir un Kikusui, ce chrysanthème flottant qui précipite son avion sur les bateaux ennemis, devenant martyr à sa patrie.

Mais Isao ne sait plus très bien si c’est ce chemin glorieux qu’il doit suivre. Son éducation auprès de sa grand-mère lui a fait connaître la philosophie grecque, le théâtre no, l’opéra. Isao en a retenu des leçons qui ne figurent pas au manuel du kamikaze japonais.

Il ne lui reste que deux jours avant d’avoir l’insigne honneur d’aller s’écraser avec son chasseur zéro sur un des fleurons de l’armée américaine. L’avion sera gorgé de bombes, et Isao rêve de garder les yeux ouverts jusqu’au moment où la mort le prendra.

Vous en dire plus serait vous empêcher de ressentir, dans les mots d’Isao, tout ce qu’un homme, au seuil de la mort, dans cet incertain où les grondements des bombardiers qui incendient Tokyo, devine aux lisières de son corps, dans les larmes qui l’agitent la nuit, dans cette mèche de cheveux qu’il envoie à ses parents dans sa dernière lettre la veille de son ultime vol.

Stéphanie Hochet réussit le conte éternel et magique de la vie et de la mort, ne sachant se délier, ni s’unir, dans la dernière danse d’un monde perdu où les fracas de la guerre résonnent comme une ritournelle de boîte à musique là-bas si loin, ici si près.

 

Sucre noir Miguel Bonnefoy Editions Rivages

Aller du côté des Bracamonte, c’est comment vous dire, pénétrer un pays plein de cannes et de mélasses, gorgé de rhum et de trésors, d’amours contrariés dont on ne sait lequel est le plus fort, aller jusqu’au bout de la propriété, installer des barbelés, cacher sous les lattes des ors et des colliers d’émeraudes. Ici, c’est un entrelacs de folies meurtrières, de vierges de pierre, de fortunes qui se dissolvent dans les feux d’artifices de la folie, c’est un livre au verbe franc et généreux, un livre sans limites et c’est pourquoi il est beau et ambré comme un rhum laissé perdre dans son tonneau, tout au long d’un siècle…

Corps subtils Norman Rush Rivages

rushQuand Douglas meurt un peu bêtement, renversé par son tracteur-tondeuse, les vieux amis d’université débarquent chez lui pour préparer les funérailles. Ah, les vieux amis, toujours s’en méfier, car c’est là que ça se gâte !
C’est ici, dans les Catskills, près de Woodstock que Douglas était venu vivre, et c’est ici que ses amis de l’université de New-York, la bande de Douglas, vient lui rendre un dernier hommage, dans cette somptueuse propriété au milieu des bois. Il y a Ned, Joris, Gruen, et Nina la femme de Ned qui tente désespérément d’avoir un enfant. Il y a Yva, la veuve de Douglas. Il y a ce temps incompressible du deuil, ces moments où les vieux copains se souviennent et cela devient insupportable pour les autres, ceux qui ne l’ont pas vécu. Dans ces moments de l’entre-deux, en 2003, il y a la guerre contre l’Irak qui vient polluer les discours. Ned n’a jamais renié ses sentiments antimilitaristes. Il tente de convaincre Joris et Gruen de signer une pétition. Il tente surtout de renouer avec ses idéaux que les autres ont abandonnés sur le quai du pragmatisme. Ils sont là, ces « Corps subtils », ces chakras cachés dans les dialogues, dans les gestes, les attitudes des personnages qui se cachent, se perdent en attendant les funérailles du grand homme. Les langues se délient, tu parles d’un grand homme, on dit qu’il aurait pu faire partie de… La mort produit de l’invention, de l’envie, des désirs. Alors oui, qui était véritablement Douglas ? Dans cet air connu des amis qui se retrouvent au décès de l’un des siens, Norman Rush s’amuse à une critique de la société américaine, celle des intellectuels qui fabriquent du bon sentiment à peu de frais. Dans cet univers clos, chacun avance ses pions, tente de refaire une partie du monde, mais plus de vingt ans après leur passé commun, les amitiés s’effritent, les discours se figent. Comédie douce amère, Corps subtils en dit bien plus sur l’Amérique bien pensante que nombre d’articles de presse. Et c’est bien dans l’acide que se révèlent les plaques des graveurs et les vérités.