Les marches de l’Amérique Lance Weller Editions Gallmeister

Ils avancent, eux c’est Tom et Pigsmeat et Flora, évidemment. Tom a tué le père, Pigsmeat la mère, quant à Flora, la quarteronne ou l’octavonne, elle n’a que sa beauté à trimballer. Ils avancent vers un nulle part, dans cette Amérique qui n’a pas encore de nom, où chaque état est une parcelle de ces États-Unis qui n’ont rien d’unis. Dans les plaines, dans les montagnes, dans les déserts, c’est un monde qui se construit entre le bruit de colts et le feulement des scalps qui s’arrachent. Tous les trois, ils traversent le pays dans leur chariot, avec le cadavre de celui qui était le maître de Flora. C’est un roman de sang, un long chemin qui nous mène dans ces années où rien ne pouvait s’écrire sinon dans le bruit des armes. Lance Weller a cette magie d’une écriture âpre, qui vous saisit à la gorge et ne vous lâche pas un seul instant. Il ne nous parle pas de héros, mais de simples humains qui traversent l’extraordinaire d’un monde qui tarde à naître. C’est dans la folie des hommes, dans cette outrance de mort que s’est faite l’Amérique, dans ce déluge de feu que vont traverser nos trois héros bien malgré eux. Chacun aura son histoire, chacun aura son propre chemin, celui qui doit les mener vers l’Ouest, vers cet Eldorado magnifié. Encore faut-il.. mais que faut-il quand la sauvagerie n’est que le dernier mot d’une balle en pleine tête? Ici, il n’y aura pas de vainqueurs, on le sait dès le commencement, on espère, mais on ne se berce pas d’illusions. Ici le vent, les balles, les scalps accrochés aux ceintures, quand vient la nuit, la seule illusion est de se réveiller vivant…

Dans la forêt Jean Hegland Editions Gallmeister

1425-cover-forest-583eb8ae1f86bAu delà, le monde bruisse, s’éteint et peut-être est-il en train de mourir. Nell et Eva n’en ont plus aucune idée. C’est la forêt qui les retient, cette maison construite par le père, cette maison où est morte leur mère. Nell écrit sur ses carnets quand Eva danse sur son parquet. Au creux de la forêt, dans le silence de la maison, elles ont vu le monde se taire, s’enfuir. L’électricité cligne de l’œil. Chut, au dehors, quand l’hiver vient cogner aux fenêtres, les filles écoutent les vents qui bousculent les arbres, elles gardent le feu, elles se tiennent l’une contre l’autre, elles inventent des repas, elle sortent cueillir, elles réinventent un potager, l’une écrit quand l’autre danse. C’est ainsi que va la vie et aussi la mort qui rôde, qui s’invite, qui frappe aux portes. L’ours, le sanglier, l’homme, la peur est multiple et ne dit jamais son nom. Elles sont deux, elles se chauffent l’une contre l’autre, quand l’une relit l’encyclopédie, l’autre danse encore plus haut, jusqu’à atteindre les étoiles. Vous dire alors que le monde qu’elles gardent au chaud n’a d’autre but que leur survie, oui, évidemment, ne plus franchir la lisière, car c’est là-bas que le monde est mort. Il y aura aussi un ventre qui grossit, des seins pour le lait, une maison qui brûle, l’ascension jusqu’à la souche, l’essence purificatrice.

Ce n’est pas qu’un roman que Jean Hegland nous donne à lire, c’est une expérience de vie, l’idée simple que notre vie nous appartient, que rien ni personne ne peut venir nous la prendre. Nous avons le choix, encore faut-il avoir l’envie de mettre le feu à nos certitudes pour embrasser nos évidences. Nell et Eva ont cette beauté de grimper jusqu’à la souche, cet endroit où tout a commencé et où tout doit finir.

Aquarium David Vann Gallmeister

1173-cover-aquarium-575038440e228Caitlin se rend chaque jour à l’aquarium. Caitlin a douze ans, vit seule avec sa mère, Sheri, dans un petit appartement de Seattle. Caitlin ne rêve que de poissons et d’océans. Depuis peu, un vieil homme l’observe, lui parle. Il lui apprend les poissons, la magie de la mer, du poisson-main à l’hippocampe doré. Quand il lui demande de rencontrer sa mère, l’histoire se fracasse sur leurs passés respectifs. Comme à son habitude, David Vann a cette capacité à raconter ce qui se cache derrière les yeux des enfants et de leur mère, surtout quand celle-ci a été abandonnée. De ce jour, la vie de Caitlin et Sheri va être bouleversée, car il n’y a rien de pire que de sortir les démons des armoires où on les avait enfermés. Mais aussi étrange que cela puisse paraître dans un roman de David Vann, la rédemption est parfois au bout du voyage, l’apaisement aussi, comme après le cyclone, quand l’océan en furie redevient le royaume des raies mantas et de leur danse infinie.

Traduit de l’américain par Laura Derajinski.

Le verger de marbre Alex Taylor Néonoir Gallmeister

vergerVous connaissez le Kentucky, rêvez d’y passer vos vacances. Lisez Alex Taylor, il va vous en faire passer l’envie, car ceux qui croient encore que les Etats-Unis n’est qu’une sorte de paradis sur terre, vous allez découvrir l’Amérique des bouseux et des tarés!

Beam Sheetmire est un gamin qui fait traverser la rivière sur un petit ferry, moyennant quelques dollars. Quand un type un peu fêlé y monte et s’approche un peu trop près de la caisse, Beam lui fracasse la tête avec une clé à griffe et le tue. Début des emmerdes! A partir de là, le roman s’emballe et nous plonge dans ce qui aurait très bien pu être une tragédie grecque, sauf qu’on rencontre peu de bars à putes, de dobermans affamés, d’essaim de guêpes dans les tragédies grecques! Mené tambour battant, Alex Taylor nous entraîne dans la chasse au Beam dans cette Amérique rurale où la loi du fusil est bien plus forte que celle du shérif. Implacable, immensément sombre, le verger de marbre fait partie de ces romans qui vous happent dès les premières pages et vous emmènent jusqu’à des extrémités que vous ne vouliez surtout pas envisager.

La femme qui avait perdu son âme Bob Shacochis Gallmeister

couv rivireJe reviens d’un autre monde. J’ai déposé un temps ma vie entre les mains de Bob Schacochis, ou plutôt, il m’a attrapé par la main, m’a dit débrouille-toi avec ça, tu vas voir, tu vas tomber amoureux d’elle, mais ça je ne pouvais pas le prévoir au départ. Dottie, Renee, Jackie ou Dorothy, elle est une et elle est toutes. Cette femme qui a perdu son âme ne saura jamais, à quel moment de son existence, tout le sable qui fait la vie l’a fui. J’ai envie de l’appeler Dottie, c’est comme ça que je l’aurais enroulé de mes bras, lui aurais dit des mots doux, l’aurais empêchée de battre le monde, serais parti en Haïti afin qu’elle ne meure pas, l’aurais retrouvée sur Le Bosphore, aurais parcouru la planète pour qu’elle enlève son bikini orange. Mais les requins veillaient, les mondes s’écroulaient et Dottie dansait sur son fil, cherchant dans le monde d’une nuit sans fin, comment échapper à un destin inscrit dans les brûlures de l’âme de son père, son Démiurge, son âme damnée. Ils vont tous essayer de la sauver, la rattraper, la baiser, et Dottie se fera fée et sorcière, elle sera petite fille et belle salope, elle dansera le « vodou » et capturera les esprits. Qu’ils s’appellent Harrington ou Burnette, chacun à sa façon va tenter de ramener Dottie à la vie, mais dans ce maelström d’une pièce en cinq actes, comme autant de chapitres qui nous renvoient de la Croatie de 1944 à celle de 1996, en passant par l’Afghanistan, le Yémen, tous ceux qui veulent la sauver ne sont finalement que les bras armés de démocraties pourries qui n’ont de cesse de faire et défaire des dictatures, de plonger les mains dans la merde du monde, celle qui se cache, et encore pas trop, ces agences sans nom, sans frontons sur les places mais qui manipulent tous les grands de ce monde.
Jusqu’à ce jour, j’avais un livre référence dans ce domaine du roman de génération, « Les nus et les morts » de Norman Mailer pour le vingtième siècle, désormais, je tiens le roman choral d’un monde en bascule du vingt et unième siècle, un livre d’une puissance rare, qui vous colle à votre fauteuil, vous entraîne jusqu’aux plus bas-fonds du monde, tel qu’on croit le connaître.
Alors vous me direz huit cents pages, et je vais vous dire oui, il y a un prix à payer pour aller gratter toutes les plaies vives et purulentes de cette planète folle, elles y sont dans ce grand roman fou, brutal, nécessaire, exemplaire. Plongez !

Neonoir chez Gallmeister, c’est le 5 mars!

0879-cover-church-54b515fb5016b  C’est une pure coïncidence, mais le jour où sort le nouveau Fred Vargas, attendu par les aficionados de l’une des reines du roman noir français, sortent également les romans de la nouvelle collection des Éditions Gallmeister: « neonoir »! Autant le dire, les lecteurs sont gâtés! Fidèle à sa ligne et à la confuite de sa maison, Oliver Gallmeister nous régale ici, encore une fois ( ou comme à chaque fois, je ne sais plus!), de nouvelles pépites d’auteurs! Jake Hinkson, dans l’enfer de Church Street nous entraîne dans une ballade en voiture avec un prêcheur obèse qui raconte sa vie à un tueur censé le descendre. Hinkson, prêcheur lui-même et alcoolo, sait de quoi il parle manifestement! Ici, on explore les bas-fonds de l’âme humaine, les compromissions avec Dieu( mais que vient faire Dieu d’ailleurs dans tout ça!), on tue plus par lâcheté que par nécessité et la rédemption (voir avec Dieu si c’est possible!) n’a pas cours. Un roman diablement inspiré! Deux autres romans sortent simultanément « Exécutions à Victory » de S.Craig Zahler, j’y ai jeté un œil, ça déménage sauvagement et » Pike » de Benjamin Whitmer! Que vous dire d’autre que foncez chez votre libraire (indépendant évidemment!)

Fin de mission Phil Klay Gallmeister

klay  Alors oui, tout est rentré dans l’ordre, l’ordre juste. Le Sergent-chef a rendu compte au lieutenant qui a fait son rapport au capitaine qui en a rendu compte au colonel, mais le bruit, la chaleur, la sensation que derrière vous, que devant vous un gamin est un ennemi, que pas un mètre carré de ce qui vous entoure ne va vous péter à la gueule, quand vous êtes venu pour sauver la patrie et que tout ce qui vous importe, c’est de sauver votre misérable peau. C’est ainsi que Phil Klay tente de nous retranscrire son expérience de l’Irak, très loin des images des journaux télévisés, non, celle des Marines qui pissaient dans leurs frocs, très très loin des articles glorieux de cette Amérique triomphante. Ici, il est juste question d’humains qui luttent contre leurs démons, de mecs qui ne savent plus quoi raconter aux filles pour faire croire qu’ils sont des héros, des héros de pacotille. Ils font bien semblant, se tirent des balles dans la bouche quand ils n’en peuvent plus, ils sont ces héros qui ne servent à rien, sinon à finir au cimetière d’Arlington, le drapeau sur le cercueil en cuivre, les honneurs militaires, les citations, la mort comme un totem qui se passe de compagnie en compagnie. J’avais  » Les nus et les morts » comme emblème de la connerie de la guerre, je rajoute « Fin de mission » à cette idée qu’il faudrait faire lire ces livres, impérativement, à tous ces guerriers qui ne seront jamais en première ligne…