Prendre les loups pour des chiens Hervé Le Corre Rivages

prendre les loups pour des chiens.inddFranck sort de prison au bout de cinq ans. Un braquage avec Fabien son frère aîné, Fabien qui est en Espagne paraît-il. C’est chez les parents de la compagne de Fabien qu’il va tenter de retrouver la couleur du dehors. Une famille de tarés, mais il y a Jessica, la beauté de Jessica, les seins de Jessica. Putain, cinq ans, c’est long. Dans cette campagne de Gironde, toutes les chaleurs s’exacerbent, toutes les rancœurs ressurgissent avec l’arrivée de Franck. Dans la caravane qu’ils lui prêtent, Franck observe les magouilles vaseuses du vieux, les déhanchements de Jessica, et les yeux de Rachel, la gamine de Jessica, petite poupée désarticulée dans cette misère humaine. Mais quand Franck va commencer à chercher un peu trop loin dans ce qui ne le regarde pas, c’est par le sang qui jaillira des couteaux qu’il tentera de chercher une vérité pas toujours bonne à dire. Dans la touffeur de cet été, il n’y a pas de rédemption possible, pas d’ horizons dégagés, simplement la mort qui rôde et qui pue.

On savait déjà qu’ Hervé Le Corre excellait dans la peinture de ces sans grades, de ce monde d’en-bas où la débrouille tient lieu de béquille pour boucler les fins de mois et il nous le confirme dans ce roman glauque et poisseux.

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Les arcanes de la mémoire…

Parfois les livres se répondent, viennent nous parler, au même moment de ces petits cailloux semés qui forgent notre passé. Que ce soit sous formes de fragments comme Yves Pagès dans « Souviens-moi » aux Editions de l’Olivier ou sous forme de portraits chez Georgia Makhlouf dans « les absents » chez Rivages, la littérature est sans doute un des vecteurs les plus puissants de l’évocation, bien plus que l’image.

pagesYves Pagès est un incorrigible amoureux des mots. Dans cette accumulation de fragments qui s’enchaînent, sans ordre apparent, c’est à la mémoire de son propre temps qu’il nous convie. Des années soixante jusqu’à aujourd’hui, il nous exhorte « de ne pas oublier », car rien n’est pire que l’oubli. A la manière du petit Poucet, il reconstitue le fragile des souvenirs, ceux dont on est sûr, ceux aussi qu’on nous a racontés, ceux qui n’ont d’intérêt que pour lui et qui aussi nous bouleversent. C’est également ce temps qui avance à grands pas, qui fauche les amis, les photographies instantanées que l’auteur nous ramène subitement au visage et qui nous prête à sourire, parce que nous avons été amoureux des mêmes filles, chanté sur les mêmes chansons et raté les mêmes trains. C’est un puzzle magnifique qui s’ouvre à n’importe quelle page, car la mémoire n’aime pas les tiroirs.

makhlouf

La mémoire de Georgia Makhlouf est cachée dans des carnets d’adresse. Chaque période de sa vie est balisée par des répertoires qui lui rappellent des noms, des visages, des odeurs. C’est en les feuilletant qu’elle se remémore l’enfance beyrouthine, ce pays qui, avant la guerre civile, était une forme du paradis, où les communautés vivaient dans une harmonie et un respect mutuel. En brossant les portraits de ses amis, connaissances vagues dont on a que le numéro de téléphone, amants, bonne à tout faire, colocataire (ah, Angela !), Georgia Makhlouf nous donne en creux la douce empreinte de ce passé qu’elle n’arrive pas à quitter, des ravages de la guerre sur les âmes, sur les corps, sur les disparitions. C’est le voyage d’une femme qui n’a de cesse de chercher la lumière, dans l’émoi d’un coup de téléphone venant du Liban qui lui rappellera que « les guerres une fois commencées ne finissent jamais. Elles prennent d’autres visages. »