Aires Marcus Malte Éditions Zulma

Êtes-vous de ceux qui, sur les aires d’autoroute, vous demandez qui sont tous ces gens qui font la queue au restaurant, mangent sous les arbres des sandwiches en triangle, ces gens que vous croisez un jour, un seul de votre vie, qui vont imprimer vos rétines une seconde, agacer vos oreilles une seconde, toutes ces vies qui se frôlent sans jamais se toucher ? Moi, je suis de ceux-là, je les regarde remonter dans les voitures, refermer les fenêtres pour mettre la climatisation et disparaître à tout jamais de ma vie. Ils reprennent le long ruban de bitume pour leurs destinations finales.

Et Marcus Malte leur a donné vie, il nous donne la marque des voitures, le kilométrage, la valeur à l’argus. Ils nous racontent ces existences que fabrique notre société, sans juger. Ils écoutent la radio, regardent un DVD, ils sont jeunes ou vieux, beaux ou pas,elle pense à tromper son mari, il prend un auto-stoppeur qui veut juste aller « Ailleurs ». Le seul point commun qui les rattache tous aux autres, c’est leur présence sur l’autoroute ce même jour.

Aires pour des errances ou qui sait déshérence tout court, car de chaque vie naît une histoire singulière qui n’a, à priori, aucune raison de rencontrer l’autre, mais va savoir, il y a ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croyaient pas. On avance dans la journée, les journaux à la radio égosillent les nouvelles du monde et on peut dire qu’elles ne sont pas bonnes. On finit par en aimer certains et détester les autres, on rit des petites mesquineries comme des grands effrois. On laisse Marcus Malte détricoter tous ces destins qui immanquablement…

C’est un roman sur cette autoroute que nous prenons en ce moment un peu tous à contre-sens, attirés par les feux de l’accélération du temps, qui nous renvoie à nos propres peurs, et nous laissent pantois dans un ultime chaos dont seul Placido saura continuer la marche.

Un monstre et un chaos Hubert Haddad Éditions Zulma

Peut-être était-ce ce roman que j’attendais depuis plus de quinze ans d’Hubert Haddad, celui qui saurait réconcilier l’enfant de Tunis, né juste après la guerre, lui le Séfarade qui prendrait la voix de l’Ashkénaze, lui qui raconterait un seul et même peuple disséminé au-delà de tous les continents. Oui, mais un peuple, un seul, une même voix.

Ils sont deux, Ariel et Alter. Ils ont quitté Lodz avec Shaena pour ce bourg de Mirlek. Ils ne savent pas si elle est leur mère, peut-être que oui, que non. Ils sont jumeaux, si semblables que l’un ne reconnaît pas l’autre. Nous sommes en Pologne, au moment du grand vacarme, quand les bottes allemandes vont rugir, brûler, raser bien plus qu’un monde.

Shlof, kindele , shlof…

Alors oui, il faut dormir petit enfant, éviter les cavalcades des tueurs, tenter de continuer le fil ténu d’une vie qui ne tient à rien. Ces jumeaux qui ne se distinguent en rien, c’est Meryem, celle qui va tenter de les voir différents. Ils sont mêmes, mêmes et autant différents. Jusqu’à ce moment fou où elle embrassa Alter d’un long baiser, telle une araignée dévoreuse.

C’est une fuite, entre les arbres, dans la froidure de l’hiver, quand les escadrilles viennent vrombir au-dessus du shetl, quand les mots racontent le début des exterminations, quand les noms de Chelmno, Maïdanek, Treblinka commencent à user les lèvres, râper les langues.

C’est un roman sur tout ce qui ne fait plus sens, tout ce qui devient cendres, tout ce qui est mensonge, avec cette musique de la langue que seul Hubert Haddad est capable d’écrire. Cette simple évidence qu’il n’y a rien de pire que d’être trahi par les siens, ce moment où les marionnettes racontent bien plus de vérités que les humains qui les applaudissent.

Alors, qui est Alter et qui est Ariel, tout cela n’est-t-il pas un peu de ce théâtre qui se jouera jusqu’au dernier moment dans le ghetto de Litzmannstadt, quand les fantoches tenteront une dernière fois de faire croire à qui, à quoi…

Shlof, kindele, shlof, comme un dernier chant, dors petit enfant dors, comme une antienne maladive, un dernier cri, peut-on rendre un rêve plus grand que la nuit ?

Ceci n’est pas qu’un roman, mais le chant long et la complainte d’une marche entre les bouleaux de Birkenau et les marches de Mauthausen, le sifflement sourd des rails, le craquement des portes des wagons, le lent silence de ceux qui ont marché jusqu’aux chambres, le silence des bois alentours qui ne disent plus rien. Le givre peut-être, comme un dernier effroi.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu Zora Neale Hurston Éditions Zulma

Je vous ai déjà parlé du livre, aussi de la traduction, mais ne fallait-il pas aussi faire parler la traductrice, tant ce texte fourmille d’inventivités lexicales. J’ai osé demander à Sika Fakambi quelle folie lui avait pris de se laisser aller dans cette traduction majeure. Elle m’a répondu avec encore la fièvre qui l’a habitée quand elle s’est frottée au texte. merci Sika!

Comment aborde-t-on la traduction d’un roman aussi étonnant, aussi différent, qui manipule la langue avec une dextérité folle ?
Il y a eu un temps de latence très long, un temps de rencontre, pour laisser la voix, le souffle, les voix « humaines et puissantes » de ce roman m’envahir. Être avec, faire corps avec le texte. Avec Janie. Avec Zora et Janie. Il y a eu de longues semaines de terreur — et aujourd’hui encore, terreur — devant la tâche. Chercher en silence, aphone d’abord, comment redire cette histoire en une langue autre, celle dans laquelle j’écris. Il a fallu de la patience, donc. Patience avec le texte, patience avec moi-même, pour laisser venir à mes mots, à ma voix, le texte de cette traduction. Enfin, chaque jour, finalement l’écrire, comme on creuse un tunnel.
J’ai quand même l’impression que c’était un challenge. Il y a eu une première traduction. En avez-vous tenu compte ou êtes-vous partie dans votre propre idée de ne rien savoir ?
J’avais mes propres contraintes, avant tout. Avant toute recherche. Avant toute lecture autre que celle de Zora Neale Hurston. Des contraintes fortes, décidées d’emblée, dictées par ma lecture du roman d’abord, et ensuite par ma rencontre avec Zora Neale Hurston, la personne, telle qu’en ses écrits, telle qu’elle se raconte. Puis j’ai lu, entre autres, une thèse qui analyse la première traduction, de Françoise Brodsky, parue au Castor Astral en 1993. J’ai donc une idée précise de ce qu’elle a fait, grâce à la lecture de cette thèse, où la traduction était amplement citée et commentée, mais aussi grâce aussi au texte que Françoise Brodsky a elle-même écrit pour présenter son travail sur la langue de Zora Neale Hurston. Et je suis restée paralysée longtemps, après cela. Paralysée, entre autres choses, par cette question : pourquoi, comment une nouvelle traduction ? J’ai attendu longtemps, comme Janie, que quelque chose me réponde.
J’ai le sentiment que Janie est devenue une part de vous, tellement la traduction est fluide. Pourriez-vous me dire ce qu’elle évoque pour vous ?
Janie fait partie de moi. Elle me donne sa voix et je lui donne la mienne. J’ai grandi avec elle, pendant ces deux années de compagnonnage en traduction. Janie, je le crois, est toutes les femmes. Et à la fin, on se sent bien peu de chose devant elle, qui nous regarde. « Elle tira à elle son horizon déployé comme un immense filet de pêche. Le tira des lombes du monde et le drapa sur ses épaules. Tant de vie dans ses mailles ! Elle fit venir son âme, qu’elle vienne voir. »

Evangelia David Toscana Éditions Zulma

Il y avait déjà les quatre évangiles du Nouveau Testament, plus les évangiles apocryphes, et voilà que David Toscana ( pour notre plus grand bonheur!!!) nous en rajoute un autre, certainement le plus jubilatoire de tous!

Car au lieu de Jésus, voici , donc Emmanuelle, née de l’Esprit Saint  et de Marie! Dieu, dans son royaume, n’a pas réellement veillé à assurer la procréation assistée, et voilà ce qui arrive quand on délègue le boulot à un archange légèrement porté sur la boisson!

David Toscana s’amuse, non seulement à revisiter les Évangiles, mais à en faire nouveau qui reprend totalement les quatre autres, avec simplement cette petite dose d’ironie et d’irrespect propre à tout auteur latino-américain surtout quand il est question de religion.

Je ne vous raconte pas la fin de l’histoire, vous la connaissez aussi bien que moi, sauf qu’encore une fois, les pirouettes littéraires du romancier nous entraînent dans les folles aventures d’une Emmanuelle plus charnelle qu’on n’aurait osé l’imaginer au début. Si j’osais, je vous dirais que ce fabuleux roman est une divine surprise!!!

 

Les rois d’Islande Einar Mar Gundmundsson Éditions Zulma

Voulez-vous connaître l’histoire de l’Islande, du nord au sud et du sud à l’ouest? C’est très simple, il suffit de se rendre à Tangavik et de demander un Knudsen. A Tangavik, le Knudsen est une espèce invasive. On pense que le Knudsen a colonisé l’Islande, peu ou prou, puis a inventé l’Islande. Le Knudsen est de ces familles qui ont des choses à dire sur tout ce que fait l’Islandais, sur tout ce qui fait l’Islande, sa singularité, car le Knudsen a été de tous les combats. Ministre ou alcoolique ou les deux à la fois, ils ont fondé des conserveries et n’ont fini par ne rien conserver, car tel est le Knudsen, disons-le tout cru, le Knudsen pète parfois plus haut que son cul, et c’est à cela qu’on le reconnaît!

Autant vous dire que s’aventurer dans ce roman n’est pas une sinécure, simplement une odyssée, une plongée dans un monde que nous ne pouvons imaginer, tant l’imagination du romancier islandais est bien plus folle que celle de Christine Angot…

Bref, c’est 326 pages de bonheur brut, intense, cruel, mais terriblement salvateur!

Ör Audur Ava Ólafsdottir Editions Zulma

Est-ce l’histoire d’un homme ou celle de l’humanité que Audur Ava vient ici d’écrire? Mais celle d’une humanité glorieuse, celle qui répare, avec une perceuse et trois bouts de scotchs tout ce que les autres hommes se sont acharnés à détruire. Dans ce nouveau roman, qui est à coup sûr le plus beau, elle nous bouscule dans toutes nos certitudes en empruntant la voix de Jonas, célibataire divorcé, entouré de ses trois Gudrun, sa mère, sa fille, son ex. Désabusé de son existence sans saveur, il va partir dans un autre bout du monde, ravagé par la guerre avec une seule idée en tête. Et je ne vous dirai pas laquelle!

Dans l’hôtel où il arrive, la plomberie est défaillante, les portes grincent, les mines encombrent les jardins et les champs et estropient les rares habitants qui restent, ceux qui ne sont pas passés par les armes. Dans cette ville qui n’en est plus une, Jonas va rencontrer May, et son fils Adam, devenu sourd à cause des bombes, et Fifi, le frère de May qui gèrent tant bien que mal l’hôtel.

Et c’est dans cette ville arrêtée, dans un cessez le feu incertain, Jonas va devoir se rendre utile. Il commence par la douche, et chaque petite réparation devient une fleur dans les gravats. Alors, chaque personnage commence à se dévoiler, à ouvrir ses portes et fenêtres bloquées par la guerre. Le roman prend alors une ampleur incroyable, se libère et nous libère de l’oppression. Jonas va oublier pourquoi il était venu ici, un peu comme Arnljotur dans « Rosa Candida », et fera finalement ce qu’il n’avait absolument pas voulu faire. Roman intense, d’une finesse d’écriture remarquable, Audur Ava Olafsdottir nous transporte encore une fois dans ses mondes qui n’ont pas de nom, sauf peut-être celui de Ör qui veut dire cicatrices en Islandais, celles que Jonas vient panser avec cette inadvertance qui sied aux hommes de bontés.

By the rivers of Babylon Kei Miller Éditions Zulma

Savez-vous qu’à Augustown, quartier de Kingston, Jamaïque, on ne rigole pas beaucoup avec les dreadlocks. Aussi, quand Monsieur Saint-Josephs a coupé les tresses de Kaïa, comment ne pouvait-il pas imaginer que toutes les foudres des esprits allaient finir par fondre sur lui et l’engloutir tout entier au moment de l’autoclapse, ce moment où l’Apocalypse, oui, entendez-vous bien, vous les gens de peu, les gens de rien, rien de moins que l’Apocalypse!!! Heureusement, Ma Tafy, la grand-mère de Kaïa connaît tout ce qui tisse la communauté, toutes ces légendes rastafaris qui circulent de bouches en bouches, la nuit. Et il y a Gina, la mère, celle qui va apprendre, sortir du ghetto, tenter d’aimer Matthew, le blanc, même si comme dit Ma Tafy: Laisser un idiot t’embrasser, passe encore, maisser un baiser faire de toi une idiote, ça non! Alors Matthew s’en ira bien sûr et les dreads de Kaïa traîneront sur le sol comme de vieux chiffons sales. Gina fera alors ce qui lui restait à faire, prendre des rues qu’elle ne connaît plus, retourner jusqu’à l’école de Monsieur Saint-Josephs. Alors le poète qu’est Kei Miller prend la voix de la douleur, les mots s’envolent vers cette rumeur qui enfle, Gina avance encore franchit la porte… C’est le temps de l’autoclapse, le temps de la fin des temps, la fin du livre qui laisse sans voix, la gorge nouée, le ventre vide, je crois même la larme qui coule de l’œil mort. Alors, vous remettez le 33 tours sur la platine, le disque est vieux, craque un peu… Redemption Song et ses trois accords, la nuit est calme, l’esprit de Gina vole ici ou là-bas, enfin quelque part.

Comment va la douleur Pascal Garnier Editions Zulma

On ne fait jamais assez attention aux livres que l’on emmène prendre l’air sur une île bretonne. Je ne sais pas pourquoi, mais ce Pascal Garnier ci, allez-savoir pourquoi, je ne l’avais jamais lu… Erreur de premier communiant!

Petit bijou de méchanceté et d’amoralité, Pascal Garnier nous trimballe de Vals, petite station thermale où arrive Simon, éradicateur en tous genres (genre pistolet à silencieux!), où vit Bernard, un imbécile total, fils d’Anaïs, adepte du Négrita haute dose, où débarque Fiona, petite sotte et sa fille Violette, à l’intestin colérique. Tout ce beau monde va jouer la comédie humaine, telle qu’elle se pratique sous nos contrées, violente, avec un luxe de préciosité et de bouffonnerie qui confine au sublime! Dans son style délicat, Pascal Garnier m’a encore une fois confirmé qu’il nous manque encore un peu plus depuis sa disparition en 2010!

Le garçon Marcus Malte Editions Zulma

LeVieuxJardinAW+C’est un homme sans nom, un homme sans passé et qui dit, sans nom, dit sans père, surgi du fond de la terre, de la forêt, de la mer qui sait, un homme sans nom n’a pas de lieu, ni d’enfance, ni rien qui puisse le faire pleurer, ou le faire rire, rien qui ne puisse lui apprendre la douleur, le manque, sait-il même ce qu’il porte sur son dos. Il avance comme une hydre bossue, il arrive de nulle part, il a faim, il a froid, il a le monde sur son dos, il a mal, il a peur, il avance le ventre vide et le dos courbé, il n’a pas de nom, il est le garçon.

Il avance vers le monde connu, connu de tous, mais pas de lui, ni de sa mère qui meure sur son dos. Nous sommes en 1908, ce monde a huit ans aurait dit Hugo et le garçon avance vers le monde qui parle. Le garçon apprend le monde en couleurs, les voix, les cris, les odeurs.

Ce qui va suivre dans le roman sera l’apprentissage de la vie, auprès d’Emma qui va le faire naître à l’amour, tantôt femme, amante, mère aussi, sans qu’il n’existe toujours en tant que nom. Il sera celui qui la fait jouir, la fait pleurer, celui qui donne envie de meurtre sur la première qui d’une touche de piano lui donne envie de regarder ailleurs.

Puis la guerre, celle de 14, celle qui réduit l’homme en copeaux humains, celle qui humilie, celle qui finit par donner un nom au garçon, dans les bombes, les bras arrachés, les crânes sans cerveaux, les jambes estropiées, le garçon se faufile et Emma l’attend, lui écrit, sans que jamais il ne sache lui répondre.

Un jour, oui un jour, les balles se fracassent sur le garçon et c’est un autre livre qui s’ouvre. Un livre qu’il ne me sert à rien de vous dire, c’est à vous de l’ouvrir, de venir rencontrer le garçon et Emma, de venir vous blottir contre eux, jusqu’à la fin, car tout livre à une fin, celle-ci ira encore vous livrer une autre aventure. Si ce garçon n’a pas eu de nom, il aura traversé sa vie comme une flèche qui sur son dernier promontoire regardera les condors tournoyer et tournoyer encore, les seins d’Emma dans les yeux, les hanches d’Emma dans les yeux, Emma, tout simplement.

Le rouge vif de la rhubarbe Audur Ava Olafsdottir Zulma Editions

LaSolutionEsquimauAWC’est le tout premier roman d’Audur Ava Olafsdottir que les Editions Zulma nous confient en cette rentrée littéraire. Si je dis bien confier, c’est parce que c’est un roman fragile, tout comme son héroïne, la douce Agustina. Née à l’arrière d’une voiture brinquebalante d’une mère extravagante et d’un père inconnu, Agustina se perd dans les paysages sublimés de l’islande, Agustina rêve, aidée en cela par Vermandur, ce père qu’elle n’a pas eu. Avec ses jambes de coton, elle sait qu’elle ne peut rêver qu’à ses limites, mais n’est-il pas vrai que lorsque qu’on ne sait pas qu’une chose est impossible, on peut la réaliser. Encore une fois, Audur Ava Olafsdottir nous enchante avec un roman lunaire et magique où chaque personnage recèle en lui cette petite lumière de folie qui, non seulement nous fait sourire, mais nous entraîne bien plus loin que l’on aurait pu penser.

Comme une goutte de rosée, ce roman est fragile, transparent et délicat. Prenez garde à ce qu’il ne vous échappe…