Le garçon Marcus Malte Editions Zulma

LeVieuxJardinAW+C’est un homme sans nom, un homme sans passé et qui dit, sans nom, dit sans père, surgi du fond de la terre, de la forêt, de la mer qui sait, un homme sans nom n’a pas de lieu, ni d’enfance, ni rien qui puisse le faire pleurer, ou le faire rire, rien qui ne puisse lui apprendre la douleur, le manque, sait-il même ce qu’il porte sur son dos. Il avance comme une hydre bossue, il arrive de nulle part, il a faim, il a froid, il a le monde sur son dos, il a mal, il a peur, il avance le ventre vide et le dos courbé, il n’a pas de nom, il est le garçon.

Il avance vers le monde connu, connu de tous, mais pas de lui, ni de sa mère qui meure sur son dos. Nous sommes en 1908, ce monde a huit ans aurait dit Hugo et le garçon avance vers le monde qui parle. Le garçon apprend le monde en couleurs, les voix, les cris, les odeurs.

Ce qui va suivre dans le roman sera l’apprentissage de la vie, auprès d’Emma qui va le faire naître à l’amour, tantôt femme, amante, mère aussi, sans qu’il n’existe toujours en tant que nom. Il sera celui qui la fait jouir, la fait pleurer, celui qui donne envie de meurtre sur la première qui d’une touche de piano lui donne envie de regarder ailleurs.

Puis la guerre, celle de 14, celle qui réduit l’homme en copeaux humains, celle qui humilie, celle qui finit par donner un nom au garçon, dans les bombes, les bras arrachés, les crânes sans cerveaux, les jambes estropiées, le garçon se faufile et Emma l’attend, lui écrit, sans que jamais il ne sache lui répondre.

Un jour, oui un jour, les balles se fracassent sur le garçon et c’est un autre livre qui s’ouvre. Un livre qu’il ne me sert à rien de vous dire, c’est à vous de l’ouvrir, de venir rencontrer le garçon et Emma, de venir vous blottir contre eux, jusqu’à la fin, car tout livre à une fin, celle-ci ira encore vous livrer une autre aventure. Si ce garçon n’a pas eu de nom, il aura traversé sa vie comme une flèche qui sur son dernier promontoire regardera les condors tournoyer et tournoyer encore, les seins d’Emma dans les yeux, les hanches d’Emma dans les yeux, Emma, tout simplement.

Le rouge vif de la rhubarbe Audur Ava Olafsdottir Zulma Editions

LaSolutionEsquimauAWC’est le tout premier roman d’Audur Ava Olafsdottir que les Editions Zulma nous confient en cette rentrée littéraire. Si je dis bien confier, c’est parce que c’est un roman fragile, tout comme son héroïne, la douce Agustina. Née à l’arrière d’une voiture brinquebalante d’une mère extravagante et d’un père inconnu, Agustina se perd dans les paysages sublimés de l’islande, Agustina rêve, aidée en cela par Vermandur, ce père qu’elle n’a pas eu. Avec ses jambes de coton, elle sait qu’elle ne peut rêver qu’à ses limites, mais n’est-il pas vrai que lorsque qu’on ne sait pas qu’une chose est impossible, on peut la réaliser. Encore une fois, Audur Ava Olafsdottir nous enchante avec un roman lunaire et magique où chaque personnage recèle en lui cette petite lumière de folie qui, non seulement nous fait sourire, mais nous entraîne bien plus loin que l’on aurait pu penser.

Comme une goutte de rosée, ce roman est fragile, transparent et délicat. Prenez garde à ce qu’il ne vous échappe…

Popa Singer René Depestre Éditions Zulma

LaSolutionEsquimauAWLe retour de René Depestre au roman est déjà un évènement. Depuis 26 ans, on attendait du grand écrivain haïtien qu’il nous fasse encore chanter sa prose plurielle, colorée, ambrée comme un rhum, joueuse comme seule sait l’être la langue française des Caraïbes.
1957, Papa Doc vient d’arriver au pouvoir avec sa clique de Tontons Macoutes, tous plus fous les uns que les autres. L’anarchie règne en maître sur cette île où le vaudou imprime les âmes, détruit les corps, abrège les souffrances, enfin, il paraît !
Arrive sur l’île le fils de Popa Singer, celle qui a fait de sa machine à coudre, son instrument du bonheur, sa façon de gagner sa vie honnêtement, en cousant, au fil de l’eau, pour faire vivre ses cinq orphelins. Ce fils, Régis, qui n’est que l’alter ego de René Depestre a bien connu Papa Doc, avant. Oui avant que celui-ci n’accède au pouvoir et ne devienne fou. Régis est plutôt communiste, ce qui déplaît évidemment à la clique en place. Et nous voici embringué dans la folie de l’île, dans les discours sans fin, dans ces nuits où la police frappe aux portes, entraîne des innocents aux pelotons d’exécution. Ou le moindre mot de travers contre Papa Doc vous fait être « empapadoquisé », je vous laisse imaginer le supplice !
Il y a dans ce roman toute la folie de la langue haïtienne, l’imprégnation du vaudou dans toutes les âmes des personnages, des métaphores éblouissantes, des rires et des larmes, la violence de ce Maître Ubu qu’est Papa Doc, avec toute la bêtise des dictateurs fantoches qui sont prêts à faire mourir le peuple pour leur simple glorification, mais il y a surtout cet amour de René Depestre pour son peuple, pour sa famille, pour tout cet Haïti qui souffre de l’incurie de ses gouvernants, à cette époque, mais aussi aujourd’hui.
C’est le roman d’un homme de 90 ans qui, je crois, ne s’est jamais remis d’avoir raté son Haïti, d’avoir dû fuir son pays. L’exil empêche de faire, heureusement il y a les mots qui transgressent la bêtise des hommes. Ceux de René Depestre sonnent comme un oriflamme à la gueule des imbéciles, et ça fait beaucoup, beaucoup de bien !

Mâ Hubert Haddad Editions Zulma

LaSolutionEsquimauAW  Mâ en Japonais veut dire l’intervalle, la distance, mais pas celle qui éloigne, au contraire, celle qui unit. Dans ce nouveau roman, Hubert Haddad nous redonne à lire son japon, celui qui justement relie les êtres et les choses, le passé et le présent, le présent et le futur, car il est question de ce siècle qui a conduit ce pays d’une certaine forme de Moyen-Age jusqu’à l’inéluctable Fukushima. Mâ va nous mettre dans les pas de Taneda Shôichi. Shôichi a profondément aimé Saori, une femme qui a étudié l’œuvre immense du grand haïkiste Santôka. C’est dans la marche que Santôka a puisé l’inspiration, alors c’est ainsi que Shoîchi va tenter de retrouver le Maître. Dans cette traversée du pays, il va se confronter, non seulement aux éléments de la nature, au froid, au vent, à la pluie, mais aussi aux gens, aux malédictions, aux coutumes, aux faux-semblants. C’est tout le talent d’Hubert Haddad de nous mener par le bout du nez dans cette aventure qui va traverser le vingtième siècle, en nous faisant poser toutes les questions qui valent sur l’existence, sur la foi, sur le minuscule de notre propre existence par rapport à la grandeur de l’univers, tout en nous distillant des haïkus immenses et prophétiques. Un texte encore une fois habité par la nécessité de la littérature pouvant sauver le monde, si du moins on prend le temps de s’y arrêter entre deux marches, deux routes, à cet instant précis où le « Mâ » se reconnaît tout simplement.

 Mouillé par la rosée, dans cette direction ou une autre je marche nous écrit Shoïchi, marchons avec lui!

Sortie le 20 août!

 

 

Comme tous les après-midi Zoyâ Pirzâd Zulma

LaSolutionEsquimauAWConnaissez-vous la douceur des après-midi en Iran, ces moments où le souffle s’estompe, où les mots sont chuchotés par les femmes, avant que les hommes ne rentrent du travail. C’est dans ces instants entre les ombres et les lumières que vient écrire Zoyâ, là où il ne devrait rien se passer et pourtant, c’est là qu’elle crée un mouvement, oh, imperceptible pour celui qui ne sait pas voir, mais ce mouvement vient tout simplement bouleverser l’ordre des choses établies. En dix-huit récits, comme des petites taches de couleur sur un ciel sombre, elle nous raconte cet Iran qui n’a rien à voir avec la géopolitique, mais tout simplement avec l’humain. Ici, ce qui bouge, c’est une épaule, c’est un cou, c’est une main, c’est une toute petite chose qui raconte bien plus qu’un accident, car chaque accident est dans une phrase, dans une question posée qui n’appellera pas de réponse, dans une porte fermée, dans un long silence où la femme, regardant par la fenêtre, ne verra rien d’autre qu’un jardin. Alors, me direz-vous, est-ce là de la littérature? Oui, bien plus que vous ne pouvez l’imaginer, elle est imbriquée entre les mots, un chapelet avec bien plus que sa dizaine, une invitation à rencontrer bien plus d’un paysage.

LoveStar Andri Snaer Magnason Editions Zulma

LaSolutionEsquimauAW  Il va quand même falloir qu’on m’explique un jour ce qui fait que l’Islandais a une tendance plutôt fâcheuse à nous entraîner dans des aventures, qui, à priori, ne devrait absolument rester confiné que dans les brumes des geysers de leurs sources chaudes. Evidemment leurs sagas sont légendaires, mais, au siècle dernier, ils se les racontaient dans la chaleur festive de leurs nuits sans fin, chuchotées de pères en fils, de dottir en sons comme on dit chez eux. Oui mais ! Depuis, l’homme s’est connecté, d’abord avec fil, puis sans fil, et c’est bien là que commence l’histoire fabuleuse et aventureuse, biblique aussi, mais aussi contes de Perrault, mais aussi Shakespearienne, qu’Andri Snaer Magnason vient nous raconter. Laquelle, laquelle, dites-moi tout !
Tout est affaire d’ondes dirons-nous en préambule. En 2015, nous en sommes entourés, cernés, abreuvés, alors imaginons dans vingt ans, un monde où tout se fait par le mental, par des lentilles connectées à un serveur central qui sait tout de nous, c’est le monde qu’a créé LoveStar, une sorte de Steve Jobs + Bill Gates + Mark Zuckerberg, qui a rendu la planète dépendante de tous ses logiciels. Vous vous demandez si vous avez pris la bonne décision, demandez ReGret, il vous affirmera que toute autre décision que celle que vous avez prise vous aurait conduit à la mort. Comment expliquer aux enfants que Papy qui vient de mourir va monter au ciel alors que vous l’enterrez, confiez-le à Lovemort qui vous expédie dans la stratosphère et vous transforme en étoile filante, une activité très rentable. Et l’amour me direz-vous l’amour ? InLove s’en charge et vous calcule votre seul et unique.
Le bonheur, non, comment dire autrement ? Mais pour Indridi et Sigridur, nos Roméo et Juliette du roman, cela ne s’entend pas ainsi que le voudrait LoveStar ! Aussi, acceptez de prendre leurs pas et plongez dans ce bouquin aussi fou qu’un film de Terry Gilliam. Tout est foutraque et pourtant tout est vrai, car ici vous apprendrez réellement comment tomber dans la gueule du loup, vous serez convaincu d’être victime de la liberté, vous comprendrez ce qu’est l’Apocalypse et aussi qu’Adam et Eve s’appelaient peut-être finalement Indridi et Sigridur !
Une chose est certaine, la longueur des nuits islandaises permet à l’écrivain d’entretenir une imagination non seulement débordante, mais qui, sous couvert d’une fable, d’un conte ou d’une prophétie, nous interroge sur notre rapport au réel. Et ce que nous retenons, en fin de compte, c’est cette faculté qu’a le poète qu’est Magnason de ressentir les vibrations de notre planète. Ėblouissant tout simplement !

Fannie et Freddie Marcus Malte Zulma Editions

fannie  Dans ce recueil de deux longues nouvelles, Marcus Malte nous balance deux coups de poing en plein visage. La vie, d’après Marcus, n’est jamais un long fleuve tranquille, que ce soit à New-York où se passe la première nouvelle ou à la Seyne-sur-Mer où se passe la seconde.

Fannie va quitter son quartier pauvre pour franchir l’Hudson et les ors de Manhattan. Fannie est en chasse et quand elle va trouver celui qu’elle cherche, elle va simplement lui faire comprendre que la vraie vie ne se trouve pas chez les banquiers des hauts buildings. Fannie est comme ça, une fois attrapé son Freddie, elle ne va pas être gentille. C’est cruellement bien écrit et ça vous accroche des frissons tout le long de la colonne vertébrale.

Dans « Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas  » (magnifique titre au passage), le lieutenant Ingmar Pehrsson revient sur les lieux du drame qui a marqué son enfance. La mort de son meilleur ami, Paul, la moitié du visage arrachée, est restée inexpliquée. En déambulant dans les quartiers de son enfance, en convoquant les souvenirs, les photos jaunies d’une cité ouvrière démantibulée par la fin des chantiers navals, le fantôme de Paul est partout présent. Bouleversante d’un bout à l’autre, cette nouvelle prouve encore une fois tout le talent de Marcus Malte.